lundi
18
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Mevlut Cavusoglu (g.) avec Nicos Kotzias lors des pourparlers de Montana-Crans, en juillet 2017

Par Antonis Ntavanellos

Selon divers analystes, la Méditerranée de l’Est serait actuellement une des régions du monde soumises à des tensions militaires parmi les plus intenses.

Au moment où ces lignes sont écrites [fin juillet 2017], au large de l’île de Chypre, face au navire patrouilleur turc Barbaros [entre autres pour repérer les refugié·e·s potentiels de Turquie se dirigeant vers la Grèce], et aux deux et trois navires de guerre qui l’accompagnent, se sont rassemblées des frégates françaises en soutien à la recherche pétrolière et gazière de la firme Total [1], ainsi que des navires de guerre américains, grecs et égyptiens. Par ailleurs, l’espace aérien couvrant le site est «occupé» par l’aviation militaire d’Israël, basée en Grèce pour des «exercices» [2].

A ceux qui, à gauche, s’empressent de calculer les rapports de force mutuels, nous rappelons que la Turquie – de concert avec le départ de Barbaros – a annoncé un achat de missiles S-400 Triumph ultramodernes, rendant ainsi officiel le renforcement de ses relations militaires avec la Russie de Poutine. Il est évident qu’il y a danger d’une course combinée vers une aventure militaire, ou d’un «glissement» vers un désastre. Ceux qui ne veulent pas y croire n’ont qu’à regarder une carte, avec les coordonnées géographiques indiquant la proximité de pays tels que le Liban, Israël, la Syrie, Chypre…

Cette sorte de poudrière est le résultat de la rencontre de deux problèmes majeurs. La situation chypriote (division de l’île en deux zones depuis 1974, l’une occupée par l’armée turque, l’autre zone grecque avec comme capitale Nicosie), d’une part, et, d’autre part, le conflit du partage des hydrocarbures en Méditerranée de l’Est (Zones économiques exclusives – ZEE –, espace maritime sur lequel un Etat côtier exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources ; cette zone s’étend de la ligne de base d’un Etat jusqu’à 200 milles marins, soit quelque 370 km) :

1. Ceux qui avaient constaté dans les derniers développements autour de la question chypriote un «nouveau plan Annan» [3], et avaient supporté le rejet d’un accord de réunification de l’île, ont démontré aujourd’hui être absolument déconnectés de la réalité.

1.1. Les Grecs et les Chypriotes grecs participèrent aux négociations avec un objectif précis : renverser par des moyens diplomatiques les conséquences de la guerre de 1974. A son arrivée à Crans-Montana (Suisse), N. Kotzias [4] a déclaré que même il y a deux ans, il aurait été impensable de mettre sur la table des négociations les questions de l’abolition des garanties [5] et du retrait de l’armée turque. C’est une différence majeure quant aux négociations du temps d’Annan (2004).

Cette différence est le résultat du grand changement des rapports de forces dans la région. D’une part, la formation de «l’axe» Grèce-Chypre-Egypte-Israël, avec le soutien unilatéral de l’UE et des Etats-Unis. D’autre part, par la rupture entre la Turquie d’Erdogan et les grandes puissances de l’Ouest, complétée actuellement par le déplacement graduel de la Turquie vers la Russie après le coup d’Etat de l’été de 2016.

1.2. La partie turque, à Crans-Montana, ayant compris le renversement du rapport de force, a accepté de négocier sur les garanties et le retrait de l’armée, en espérant obtenir des gains sur le calendrier d’application des décisions, avec sa présence dans le «mécanisme de surveillance» de la mise en œuvre du plan. Elle a fait face ici à une nouvelle «surprise». La proposition grecque – avec le soutien de l’UE, du secrétaire général de l’ONU et des Britanniques (donc des Etats-Unis également) – a mis le contrôle du «mécanisme de surveillance» dans les mains d’une seule force : celle de l’UE. L’effacement graduel du rôle de garante et de la présence militaire de la Turquie sur l’île était ainsi livré aux mains d’une institution impérialiste internationale, à laquelle la Turquie ne participe pas ; institutions avec lesquelles les relations de la Turquie se détériorent progressivement (voir par exemple le conflit avec l’Allemagne de Merkel et d’autres pays comme les Pays-Bas).

Il y a là la vraie raison du «naufrage» de la négociation de Crans-Montana. Comme l’a déclaré N. Kotzias à son retour de Suisse, il y avait deux camps à Crans-Montana: la Turquie face à tous les autres.

1.3. Ce sentiment d’avoir acquis une position meilleure eut comme résultat l’augmentation des revendications grecques quant aux caractéristiques d’un potentiel Etat unifié de Chypre. N. Kotzias a déclaré qu’il ne signerait rien, tant qu’il ne s’agira pas d’une transformation de Chypre en un «Etat normal», où les décisions seraient prises selon le principe de majorité. Sauf que Chypre n’est pas un «Etat normal»: il y a une communauté majoritaire (quelque 770’000 Chypriotes grecs vivant dans le sud) et une communauté minoritaire (117’000 Chypriotes turcs auxquels se sont ajoutés 70’000 «colons» venus d’Anatolie après 1974) et – à la charge des nationalistes des deux camps – du sang a coulé. La seule solution véritablement démocratique dans de telles situations, à l’échelle internationale, est la prise de mesures spécifiques de protection des minorités (des mesures qualifiées d’«anormales» par N. Kotzias).

Nous sommes de ceux qui se méfient des solutions venant «d’en haut». Nous mettons nos espoirs dans la prise d’initiatives visant à la restauration d’une confiance mutuelle à partir «d’en bas», par l’action unitaire des salarié·e·s, du peuple, de la gauche. Pourtant, il faut noter que se manifeste, aujourd’hui, le rejet de l’idée de réunification, de dualité étatique et communautaire, y compris de la part du KKE. Un changement de position se note, parmi ceux qui étaient en faveur d’une telle solution durant des années – par exemple Synaspismos (Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie, constituée en 1991 et participant en 2004 à la création de Syriza en tant que force majoritaire). Ces derniers font aujourd’hui volte-face et leur orientation satisfait les nationalistes grecs et chypriotes. Ainsi, ces forces laissent la voie ouverte aux gouvernements de Tsipras et d’Anastasiadis [6] pour manœuvrer librement sur ce terrain, sans opposition.

1.4. Cette position relève de l’«aveuglement» politique. La Turquie et le camp turco-chypriote, en voulant précipiter les choses, pourraient choisir une voie dangereuse qui se voudrait une sortie de la situation d’impasse. Elle pourrait avoir comme configuration, au-delà des différences, celle du scénario de Crimée, c’est-à-dire l’unification de Chypre du Nord avec la Turquie suite à un référendum virtuel ou authentique. Et dans ce cas, l’éventualité d’une guerre civile serait encore plus probable…

1.5. Ces développements eurent un effet politique collatéral. N. Kotzias, qui était dépeint tel un diable préparant un nouveau «plan Annan», est maintenant transformé en une «idole» par les journalistes qui soutiennent le rejet du plan Annan et par tous les agents de «l’espace patriotique», qu’ils viennent du PASOK, de la droite ou de l’extrême droite. La tentation est grande pour Tsipras aussi : rechercher une solution au fort déclin de son parti, en prenant une direction nouvelle vers une politique ethno-patriotique. On repère déjà dans certaines librairies et salles de conférences le contenu «patriotique» de certaines publications et la présence d’un éventail politique composé d’amis des Etats-Unis, de «patriotes» traditionnels, d’éléments de l’ancien pasokisme et d’une partie importante de SYRIZA. Un phénomène qu’on ne devrait pas sous-estimer…

2. Cette situation délicate se complexifie davantage suite à la dimension géopolitique de l’extraction d’hydrocarbures dans la Méditerranée de l’Est et à l’instauration déclarée des Zone Economiques Exclusives (ZEE).

Certains parlent de l’application du Droit international de la mer. Cela n’est que pure naïveté. Ce n’est que le résultat d’un pur rapport de forces. Ce n’est pas par hasard que les cartes de ZEE furent rendues publiques par l’Etat d’Israël, puis avalisées par Chypre et l’Egypte.

Il est révélateur que l’Etat grec – sous les gouvernements successifs de Karamanlis, de G. Papandreou, d’A. Samaras et d’A. Tsipras – n’ait pas reconnu officiellement ce partage, et ait choisi de ne pas déclarer de ZEE grecque.

Le «spécialiste nationaliste» Th. Kariotis a expliqué la raison dans les colonnes du quotidien Kathimerini: ce serait, dit-il. un crime contre la nation, car cela donnerait à la Turquie le droit de déposer cette question devant la Cour internationale de justice (CIJ siégeant aux Pays-Bas), avec l’espoir légitime d’en tirer deux renversements majeurs: a) la séparation de la mer Egée entre la Grèce et la Turquie, qui est aujourd’hui dans un rapport respectif de 93% à 7%; b) la reconnaissance de la «grande ZEE» de Kastelorizo (île grecque qui se situe à quelque 7 km de la ville de Kas, dans la province turque d’Antalya). Cette zone est d’importance majeure du point de vue stratégique, car elle assure la continuité géographique entre l’Israël, Chypre et la Grèce. Ainsi, à la place du droit international, de grands professeurs comme Th. Kariotis proposent de prendre la voie de la création de faits accomplis par le commencement des recherches et des forages pour le gaz et le pétrole, et par l’avancement du grand projet du gazoduc East Med [7].

2.1. La création des faits accomplis est ce qui se passe déjà dans la Méditerranée de l’Est. La présence de colosses tels qu’ExxonMobil, Total et Eni, la mobilisation militaire des Etats-Unis et de la France et la «surveillance» d’Israël ne laissent pas d’espace pour des illusions concernant qui soutient qui. Le prétendu «espace patriotique», qui se réclamait pendant des années d’une espèce d’anti-impérialisme, se trouve aujourd’hui derrière le char des Etats-Unis, de l’UE et de l’Etat d’Israël.

2.2. Quand on se retrouve devant de potentiels grands désastres – comme la guerre –, s’aligner sur les grandes puissances n’est pas un refuge sécurisé. On se souvient qu’en 1918-22, quand les impérialistes en eurent terminé avec la conquête des territoires du Moyen-Orient auxquels ils avaient vraiment intérêt, ils laissèrent à son sort l’armée grecque. Elle se trouvait alors en retraite désordonnée dans les profondeurs de l’Anatolie, comme traduction de la fin sanglante d’une campagne militaire dans laquelle même les généraux grecs ne croyaient pas… (voir à ce sujet les développements du conflit gréco-turc de 1919 à 1922).

2.3. La logique du conflit est l’escalade. En mer Egée, il y a eu déjà un événement dangereux dont la responsabilité incombe à la Grèce, au large de l’île de Rhodes. Le pouvoir grec ordonna d’inspecter un navire en partance d’un port turc, se dirigeant vers un autre port turc [8]. Il a donc remis directement en question le droit de passage, et flirta avec le blocage naval. Aucun pays – encore moins un pays au littoral important et développé – ne peut pacifiquement accepter un tel développement. En mer Egée, cela aboutit à jouer avec le feu.

3. Dans ces conditions, la priorité absolue de la gauche devrait relever d’une politique antiguerre et anti-impérialiste.

Choisir la paix pour des raisons de principe et soutenir une politique d’amitié et de solidarité avec tous ses voisins est en accord avec la priorité d’un point de vue des intérêts des classes populaires, et nécessaire à une orientation réelle de gauche face à la crise économique et sociale, à laquelle un gouvernement peut répondre par une orientation d’unité nationale «face à l’ennemi historique».

L’abandon de ce point de vue mène nécessairement à un recul sur toute la ligne.

Seulement ainsi peut-on répondre politiquement au gouvernement de Tsipras. Le gouvernement des mémorandums et de la tutelle impérialiste (la Troïka), un gouvernement qui a dans ses rangs des ministres dont l’opportunisme est illimité, tels que Kammenos [9] et Kotzias. (Article paru dans le bimensuel La gauche ouvrière de DEA, courant de l’Union populaire, le 19 juillet 2017. Traduction S. Siamandouras et édition par A l’Encontre)

____

[1] Comme on lit dans le quoitidien économique Les Echos: «Total a démarré, le 13 juillet, avec son partenaire ENI (Italie), les opérations de forage pour l’exploration du champ Onisiforos, au large des côtes de l’île. Une opération à haut potentiel, «l’une des explorations les plus critiques de l’année dans le monde», avait estimé le cabinet IHS Markit en début d’année.» Anne Feitz, «La Méditerranée, ce nouvel eldorado gazier» {25 juillet 2017)

[2] Tous ces Etats ont des intérêts liés au gaz dans la région. Comme on lit dans Les Echos: «Les grandes découvertes dans la région ont commencé en 2009 et 2010 au large d’Israël, avec les gisements de Tamar, puis du champ géant Léviathan, par la compagnie américaine Noble Energy, associée à la société locale Delek. Elles se sont poursuivies en 2011 à Chypre, où Noble a aussi trouvé le vaste champ Aphrodite. La découverte de Zohr par l’italien ENI en Egypte, en 2015, a achevé de convaincre les compagnies que la zone pouvait être un nouvel eldorado gazier». Eni est aussi associé à BP –multinationale britannique- (10 %) et au russe Rosneft (30%) (op.cit.).

[3] Le plan a pour nom celui de l’e secrétaire des Nations unies Kofi Annan. Il proposait un système fédéral où les deux communautés seraient représentées. Il fut soumis par référendum aux deux populations chypriotes le 24 avril 2004. Les Chypriotes turcs ont voté en faveur de ce plan à 64,90%, par contre 75,83 % des Chypriotes grecs ont voté contre, parce que le plan ne prévoyait pas le retour de tous les réfugiés chypriotes grecs dans la partie nord, ni l’expulsion complète des colons turcs, ni la démilitarisation totale de l’île. En outre, le plan laissait intactes les deux bases britanniques sur l’île.

[4] N. Kotzias est l’actuel ministre des Affaires étrangères de la Grèce. Il est professeur en sciences politiques et relations internationales et européennes à l’Université du Pirée. Antérieurement, il avait été un cadre connu du KKE (PC grec) dans les années 1970-80 (notamment membre fondateur de la Jeunesse du parti – KNE – et de son institut des études marxistes – KME; et enfin membre du comité central du KKE). Il fut par deux fois condamné par la Junte militaire (1967-1974). Il se retrouva par la suite à la tête du think tank du PASOK (ISTAME), avant de soutenir SYRIZA. En 1992, il entre au ministère des Affaires étrangères en tant que consultant. Il reste jusqu’en 2008, et en sort avec le grade d’ambassadeur. Conseiller de Georges Papandreou (PASOK) en 1996 lorsqu’il était vice-ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement de Costas Simitis, PASOK, Premier ministre de 1996 à 2004. Il reste son conseiller proche jusqu’en 2009, mais il y a rupture entre les deux hommes quand il n’est pas nommé aux Affaires étrangères du gouvernement Georges Papandreou (octobre 2009-11 novembre 2011).

[5] Référence au traité de garantie signé à Nicosie le 16 août 1960 (et précédé par les accords de Zurich du 11 février 1959 et les accords de Londres du 19 février 1959). Selon ce traité, qui officialise l’indépendance de Chypre, les trois puissances garantes – Royaume-Uni, Grèce et Turquie – ont établi un droit d’intervention militaire.

[6] Nikos Anastasiadis est l’actuel Président de la République de Chypre. Il est le dirigeant du Rassemblement démocrate, parti conservateur.

[7] D’un coût de 5,8 milliards d’euros, ce gazoduc devrait acheminer le gaz découvert aux larges des côtes chypriotes et israéliennes en Europe en passant par la Grèce puis par l’Italie. Les études de faisabilité sont désormais achevées et, d’après le projet, le gazoduc devrait être opérationnel d’ici à 2025.

[8] L’épisode a eu lieu le 3 Juillet. Lorsque le navire M/V ACT – qui par les autorités grecques était suspecté de trafic de drogue – refusa d’être inspecté, la police des ports grecque ouvra le feu. Selon le capitaine turc, son navire reçut au moins 16 balles.

[9] Ministre de la Défense Nationale du le gouvernement de Tsipras, et Président du parti « Grecs Indépendants », un parti de la droite populiste aux idées xénophobes, homophobes et ultrareligieuses.

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