lundi
12
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Vincent Peillon, ministre de l'Education nationale

Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale

Par Serge Goudard

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir en mai-juin 2012, le gouvernement désigné par François Hollande n’a remis en cause aucune des mesures réactionnaires du précédent gouvernement Fillon-Sarkozy. Il a au contraire poursuivi la politique de son prédécesseur. Ainsi, à l’université, la loi Fioraso a complété la très réactionnaire loi Pécresse voulue par Sarkozy et votée durant l’été 2007.

De même Vincent Peillon, ministre de l’éducation, a fait voter une loi d’orientation préparant la dislocation de l’enseignement public, et a engagé l’offensive sur deux terrains précis : celui de l’école maternelle et primaire, avec une réforme des « rythmes scolaire », et celui du statut des enseignants que le gouvernement veut disloquer.

Au printemps 2013, une première résistance se fit jour contre cette politique. Cette résistance rebondit, à l’automne 2013, au point de contraindre F. Hollande à un premier recul le 12 décembre: recul certes tactique et limité, mais qui marque une inflexion dans la situation.

C’est là une situation qui porte en gestation le possible surgissement d’une mobilisation de masse contre la politique de ce gouvernement. 

Automne 2013: des mobilisations réelles mais disjointes

Au début de l’automne 2013, le discrédit du président et de son premier ministre Jean Marc Ayrault a atteint des sommets. Mais, dans l’ensemble du pays, les mobilisations sont d’abord restées peu nombreuses et isolées. Ainsi, la nouvelle réforme contre les retraites passa, à l’automne 2013, comme une lettre à la poste, alors qu’un certain nombre de militants croyait que pouvait surgir contre cette réforme une mobilisation massive, voire une grève générale. Mais c’était sans compter, entre autres, sur le fait décisif que les principales organisations syndicales se refusaient même à exiger le retrait de cette nouvelle attaque contre les retraites, et que leurs directions préféraient se concerter du matin au soir avec le gouvernement.

C’est par contre sur des questions plus précises que la mobilisation surgit, ou rebondit. Et notamment dans l’enseignement.

Ce fut d’abord la reprise de la mobilisation contre la réforme des rythmes scolaire, mobilisation qui avait connu une première phase au début de l’année. La mise en place de ces nouveaux rythmes dans une partie des écoles maternelles et primaires en septembre 2013, provoqua la colère des enseignants, mais aussi de nombre de parents, tant les conséquences étaient désastreuses pour les élèves. Les principales directions syndicales eurent beau faire, la mobilisation fut incontestable durant l’automne. Outre des journées nationales de grève et manifestations, on vit surgir des actions échappant au contrôle des bureaucraties syndicales (pétitions, manifestations, assemblées locales), toutes mettant en avant une exigence : le retrait pur et simple de la réforme des rythmes scolaires.

Ce fut ensuite un rebond de la mobilisation esquissée au printemps contre la politique conduite à l’université. Cela se traduisit par des assemblées générales et une première coordination.

Ce fut enfin le surgissement imprévu de la mobilisation des enseignants de «classes préparatoires» contre un projet de réforme menaçant le statut de tous des enseignants, et qui se traduisait en outre pour ces enseignants de «prépa» par une brutale baisse de leur salaire. Le ministre essaya de diviser les enseignants en s’attaquant aux salaires prétendument excessifs des professeurs de classes prépa [Les classes préparatoires regroupent après le baccalauréat des élèves sélectionnés sur dossiers pour préparer les concours d’entrée aux grandes écoles]. Mais des assemblées générales se tinrent dans les lycées, regroupant enseignants du second degré (préparant les élèves au baccalauréat) et de classes préparatoires (post-bac). Le principal syndicat fut contraint d’appeler à la grève le 9 décembre, grève qui se poursuivit jusqu’au 11 décembre. Et les étudiants de ces classes prépa s’engagèrent eux aussi dans les manifestations. La situation menaçant de devenir explosive, le gouvernement opéra aussitôt un repli, tactique certes mais incontestable: c’est tout le projet concernant le statut des enseignants de collèges et lycées (et pas seulement la mesure particulière menaçant les enseignants de prépa) qui était renvoyé à des jours meilleurs. Cela à la grande colère de l’éditorialiste du quotidien Le Monde qui s’indignait des «mille lignes Maginot qui bloquent la France» (13 décembre 2013).

Pour comprendre l’importance de ce recul, aussi provisoire fût-il, il convient de revenir sur la politique réactionnaire développée en France contre l’éducation nationale et l’enseignement supérieur.

Une offensive contre l’école et l’université

L’université et l’enseignement ont constitué un terrain prioritaire de l’activité du gouvernement. Il s’agissait de répondre aux attentes de la bourgeoisie en confortant et prolongeant les réformes des années Chirac et Sarkozy et en même temps de tenir compte des puissantes mobilisations qui s’étaient dressées contre ces réformes.

Moblisation, en 2007, contre la loi Pécresse

Mobilisation, en 2007, contre la loi Pécresse

Ainsi, à l’Université, la loi Pécresse avait provoqué deux puissantes mobilisations d’étudiants puis d’enseignants-chercheurs, à l’automne 2007 et au printemps 2009. Ces deux vagues de grèves échouèrent à imposer le retrait de cette loi instaurant l’autonomie des universités, en particulier du fait de la politique conciliatrice voire complice des directions des syndicats majoritaires.

Il en restait néanmoins l’exigence profonde que soient abrogées toutes ces réformes. La crainte que ne reprennent les mobilisations conduisit le gouvernement de F. Hollande à faire passer en début de mandat les lois essentielles visant l’Université et l’enseignement, et à mettre en place une étroite concertation avec les chefs syndicaux en particulier pour faire avaliser ces lois.

Ce dispositif de dialogue social s’ouvrit en juillet 2012 par une grande conférence sociale réunissant les représentants du patronat, ceux des syndicats ouvriers et le gouvernement. En découla un dispositif extrêmement serré de concertations visant notamment à préparer tous les projets de lois, ceux concernant l’enseignement et l’université en particulier.

Université : la loi Fioraso complète la loi Pécresse-Sarkozy

C’est ainsi qu’à l’université, toutes les organisations syndicales discutèrent du projet défendu par Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur, bien que celle-ci ait clairement annoncé qu’il n’était pas question d’abroger la loi antérieure mais de « remédier aux dysfonctionnements identifiés ».

Cette loi Fioraso, votée à la fin du printemps 2013, « conforte » la loi Pécresse d’autonomie des universités. Elle renforce l’emprise de pouvoirs locaux et du patronat sur ces universités, la concurrence entre des pôles plus ou moins prestigieux et des universités de second rang. Il en résulte aussi l’asphyxie financière de nombre d’universités, et l’aggravation des conditions de travail des personnels, avec de nombreux enseignants et personnels précaires.

Toutes les formations doivent être conçues dans un objectif « d’insertion professionnelle ». Chaque étudiant doit « constituer un projet personnel et professionnel », et désormais les diplômes répertoriés s’inscrivent dans le cadre des référentiels de compétences, et non plus comme fondement des conventions collectives. Ils doivent être au service de la gestion des ressources humaines et de la mobilité professionnelle. Cette loi est donc dans la continuité du dispositif LMD (Licence master doctorat) introduisant en 2002, par décrets, la professionnalisation des études et marque la fin d’un réel cadrage national des diplômes

En pratique, cette autonomie administrative et budgétaire renforcée se dresse contre la liberté intellectuelle et pédagogique des enseignants et enseignants-chercheurs.

Contre cette politique, il y eut, au printemps 2013, un début de mobilisation à l’université. Ainsi, le 18 février 2013, une assemblée d’étudiants et personnels de l’Université Diderot-Paris VII réunit 400 personnes. Elle se prononce pour le rejet du texte Fioraso, et convoque une réunion nationale pour le 2 mars. La mobilisation fut ensuite rapidement étouffée.

La loi Peillon contre l’école votée par le PCF

La loi Peillon est l’autre face de cette offensive. Il s’agit d’une « loi d’orientation » qui fixe un cadre. Elle vise à l’allègement du contenu des enseignements au profit des « compétences », elle renforce l’autonomie des établissements et leur contrôle par les collectivités locales auxquelles les enseignants (et l’orientation des élèves) vont être soumis de manière croissante. C’est un processus de « territorialisation » de l’enseignement public, avec notamment des projets éducatifs territoriaux. À partir de là peut s’engager la dislocation des formations et diplômes nationaux, dont le baccalauréat, premier diplôme général reconnu par les conventions collectives. C’est là un vieux rêve patronal.

Mais, encore plus nettement que pour la loi Fioraso, les directions syndicales soutenant ce projet contribuèrent à masquer le contenu de la loi et entravèrent toute résistance.

Or, il s’agissait d’un point clef du programme de Hollande, menaçant un secteur connu pour ses traditions de lutte. Pour cette raison, le PCF vint en renfort du gouvernement : la totalité le groupe PCF-Front de gauche vota pour ce texte. Le Parti de gauche protesta faiblement.

Mais si la mobilisation contre l’ensemble de cette loi fut entravée, il n’en alla pas de même avec la réforme des rythmes scolaires.

Rythmes scolaires: première mobilisation

Cette réforme des rythmes scolaires (en maternelle et primaire) est un élément clef du projet gouvernemental, qui va bien au-delà de la seule question des rythmes. En apparence, il s’agissait de remettre en cause une réforme antérieure (réforme Darcos) réduisant à 4 jours la semaine scolaire. Après une longue phase de concertation avec les syndicats, le projet devient public. Il se traduit en particulier par un retour à la semaine de 4 journées et demie au lieu de 4 jours, tout en raccourcissant chaque journée de classe (par allongement de la pause méridienne, sortie plus tôt le soir). Mais chaque commune fera comme elle l’entend. Par exemple avec un raccourcissement plus fort un jour sur deux. Durant ce temps « libéré », les élèves sont pris en charge par des personnels d’animation recrutés par les mairies, à moins que les parents ne viennent les chercher à l’école.

Très vite, les enseignants comprennent qu’on va vers la pagaïe la plus noire, les mairies n’ayant ni les moyens ni les compétences pour se substituer au travail des professeurs des écoles durant ces plages à géométrie variable.

En décembre 2012 puis janvier 2013, des manifestations et grèves éclatent, à Paris d’abord puis dans toute la France. À Paris, la direction syndicale du SNUipp-FSU (principal syndicat des enseignants du premier degré) est amenée à se démarquer de la direction nationale qui soutient Peillon.

Mais d’autres résistances, principielles, s’affirment, car la réforme remet en cause le cadre national de l’enseignement public, une partie de l’activité des élèves étant confiée aux mairies. Or certaines municipalités se désintéressent de l’école publique, ayant une préférence politique pour les écoles privées. D’autres ont fort peu de ressources financières. Chaque collectivité peut décider de sa propre tarification. La réforme remet ainsi en cause un principe fondamental : le caractère gratuit de l’enseignement public. Certaines (et pas les moins riches) décident de faire payer certaines activités.

Le ministre Peillon fait publier son décret fin janvier 2013. La direction du SNUipp-FSU se trouve alors contrainte d’appeler à la grève pour le 12 février, conjointement à d’autres syndicats (SUD, FO…) qui demandent le retrait du texte. La grève et les manifestations sont alors massives, à Paris mais aussi en province (3 à 5000 manifestants à Lyon par exemple).

Mais le gouvernement (et les chefs syndicaux) joue sur le fait que seule une partie des communes (20% environ des élèves) doit mettre cette réforme en œuvre en septembre 2013, et les autres en septembre 2014.

La mobilisation s’assoupit alors jusqu’à l’automne.

Septembre 2013: la pagaïe organisée dans les écoles

À la rentrée de septembre 2013, les communes « volontaires » souvent tenues par le Parti socialiste (avec l’appui des Verts et du PCF comme à Paris) s’engagent dans la mise en œuvre de cette réforme.

L’exemple de Grenoble est illustratif. Depuis septembre, les cours s’arrêtent à 16 heures. Les enfants doivent ensuite choisir entre une récréation encadrée dite «récréactive» (sic !), ou bien un « accompagnement » scolaire ou encore des ateliers éducatifs. Mais ce troisième groupe d’activités est payant. Or, selon les parents, ce sont les plus intéressantes.

Grenoble n’est pas le pire des exemples. Dès septembre, la presse rend compte du chaos qui s’installe dans nombre d’écoles. À Paris notamment, les horaires de sortie des enfants varient chaque jour, alors même que les jeunes élèves sont déstabilisés par la diversité des intervenants.

Il en résulte une très grande fatigue des enfants et des personnels, et de réels problèmes d’hygiène et de sécurité. Et très souvent s’ajoute aux méfaits de cette réforme la mauvaise qualité de ces activités péri-scolaires, les mairies recrutant localement des personnels fort mal payés, avec des heures de travail éparpillées tout au long de la semaine, personnels dévoués mais n’ayant souvent aucune formation. Le résultat, ce sont des démissions en masse : dans certains cas, la moitié des « intervenants » avait démissionné au bout de deux mois.

Rythmes scolaires: une mobilisation tenace

Bien évidemment, le ministre prétend que, dans l’ensemble, cela se passe bien, et que les difficultés seront vite corrigées. Mais au-delà, il y a la question de fond : la réforme organise un début de dislocation du cadre national, unifié et gratuit de l’école publique, avec l’intervention des élus locaux dans son fonctionnement. Et cela implique la remise en cause du statut même des enseignants des écoles : jusqu’alors, les mairies n’avaient aucune autorité sur ces enseignants. La réforme ouvre une brèche. Chacun comprend que l’on va vers la « territorialisation » de l’enseignement, l’autonomie des écoles, synonymes d’accroissement des inégalités pour les élèves.

Certains syndicats proches du gouvernement (Unsa, Sgen-CFDT) refusent toute mobilisation. Mais la question décisive est celle du SNUipp-FSU, le principal syndicat, qui « accompagne » la politique de Peillon. En octobre, la direction de ce syndicat freine autant que possible la mobilisation qui tend à surgir de nouveau, refuse le mot d’ordre de « retrait » et demande négociations et améliorations. Mais, sur le terrain, la résistance s’organise dans de nombreuses communes.

Le 14 octobre, un millier d’enseignants, d’agents et de parents se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Paris. Le 16 octobre, aux Mureaux (Yvelines), une centaine d’enseignants et de parents, représentant quasi toutes les écoles de la ville, exigent d’être reçus par le maire et l’inspecteur de l’éducation pour affirmer leur refus de cette réforme, jugeant qu’on ne peut « aménager » celle-ci « ni même participer à un comité de suivi de mise en œuvre » de cette réforme.

Au même moment, à Marseille, un appel est mis en circulation avec 50 premières signatures exigeant notamment le retrait du décret et le boycott par les syndicats des Comités de suivi national et locaux d’application du décret.

Cela provoque des fissures au sein de l’appareil syndical d’autant que d’autres syndicats, minoritaires, gagnent en influence en reprenant le mot d’ordre de « retrait » du décret Peillon (tout en refusant de cesser les concertations avec le ministre).

Fin octobre, à la veille des vacances de la Toussaint, une grève nationale est convoquée pour le 14 novembre. Un appel commun est lancé par plusieurs syndicats minoritaires dans ce secteur (dont FO, CGT et Sud Educ) contre cette réforme tandis que le SNUipp appelle du 4 au 20 novembre à une « quinzaine d’action » dont la grève… pour « ouvrir des discussions pour assouplir le décret » . Mais sa section parisienne exige de manière assez claire le retrait du dispositif.

Quant à Emancipation, petit courant intersyndical (intervenant notamment au sein de la FSU), il affiche clairement l’exigence du retrait pur et simple du décret et du refus de toute négociation de ce décret avec le ministre, et impulse la mobilisation dans les écoles où ses militants interviennent.

Des actions dispersées se poursuivent durant ce mois de novembre, et la grève et les manifestations du 14 novembre rencontrent un incontestable succès.

Cela conduit les directions syndicales à convoquer une nouvelle journée de grève et de manifestations pour le 5 décembre. Le SNUipp se prononce désormais pour la « suspension » de la réforme. Le succès de cette grève est moindre, mais plusieurs syndicats veulent relancer la mobilisation en janvier.

Simultanément, durant ces mêmes semaines, une mobilisation des étudiants commence à se développer à l’Université.

Coordination nationale des universités en lutte

Durant l’automne 2013, la situation résultant du maintien de la loi Pécresse (LRU 1) complétée par la loi Fioraso (LRU 2) devient désastreuse dans un nombre croissant d’universités. Nombre d’universités sont asphyxiées financièrement et doivent mettre en œuvre une politique d’austérité qui se traduit par des fermetures de filières et de postes. Une mobilisation s’engage, en particulier à Montpellier. Puis se constitue une coordination nationale des universités en lutte qui se réunit la première fois les 23 et 24 novembre. Cette première coordination réunit des délégations de huit universités.

Les revendications mises en avant sont notamment les suivantes : « L’abrogation du processus de Bologne, ainsi que les lois LRU, FIORASO qui en découlent ». Il est aussi exigé « un vrai cadrage national des diplômes (pas de concurrence entre les facs), la titularisation » de tous les personnels précaires de l’enseignement supérieur et de la Recherche.

Et la coordination appelle à une journée nationale d’action le 10 décembre et à des manifestations le 14 décembre.

Ces deux mobilisations seront modestes. Mais une seconde coordination nationale est convoquée pour les 25 et 26 janvier. Or, d’ici là, les difficultés financières des universités ne vont pas s’estomper et les raisons objectives de la mobilisation vont perdurer.

Offensive contre les statuts des enseignants

La question des statuts des enseignants est une question indissociable de celle du cadre national de l’école : c’est le caractère national de ces statuts qui contribue à protéger le cadre national de l’école.

De ce point de vue, les politiques conduites par Vincent Peillon contre l’enseignement et par Fioraso contre l’université sont parfaitement complémentaires. À l’Université, les enseignants et enseignant-chercheurs sont déjà profondément assujettis au pouvoir qui administre chaque université. Mais à l’école comme dans les collèges et lycées, bien que les statuts des enseignants aient été écornés par des mesures antérieures, ces statuts donnent aux professeurs une grande capacité de résistance aux notables locaux comme aux chefs d’établissement. Bien évidemment, la bourgeoise rêve de longue date d’en finir avec cette situation, et en particulier avec les décrets de 1950 qui codifient l’organisation et le temps de travail des enseignants.

Ces décrets définissent de manière simple ce travail par un nombre maximum et hebdomadaire d’heures de cours. Quasi tout le reste (préparation des cours et corrections, discussions avec les élèves et leurs familles, ou entre collègues, et d’innombrables autres tâches) dépend de la libre appréciation de l’enseignant, exception faite de quelques tâches bien définies (nombre limité de conseils de classes).

Le gouvernement a donc décidé d’en finir avec ces décrets de 1950. Sous couvert de prendre en compte toutes les tâches des enseignants, Peillon a poursuivi durant des mois la discussion avec les directions syndicales d’un projet redéfinissant totalement les Obligations de service des enseignants. Finalement, fin novembre 2013, les enseignants purent découvrir la réalité de ces projets. Mais les directions syndicales firent tout pour désamorcer les réactions, en se félicitant de ce qui aurait été « acquis » par ces discussions. Or l’analyse des textes prouvait qu’il s’agissait au contraire d’une véritable destruction des statuts des personnels : tout leur travail était redéfini par « missions », dont l’enseignement ne composait plus qu’une partie, à laquelle s’ajoutait un nombre invraisemblable de missions diverses sans limitation de durée, dans le cadre d’une annualisation du temps de travail.

Certaines de ces missions désormais obligatoires correspondaient à des missions dictées par les conseils d’établissements, donc par les groupes de pression locaux. La voie était ainsi ouverte pour que, par étapes, tous les statuts soient brisés, dans la perspective ultérieure de sortir les enseignants de la Fonction publique et de privatiser l’enseignement.

Par ailleurs, pour mieux faire passer son projet, Peillon entreprit d’organiser la division entre les personnels

Ainsi, dans le premier degré, il introduit ce que les enseignants des écoles ont toujours refusé : la transformation des directions d’école en personnels dotés de pouvoirs hiérarchiques, ce qui n’est pas aujourd’hui le cas. Et il pérennise des emplois précaires chargés « d’aider » les directeurs d’écoles.

De même, il annonce vouloir réduire le nombre d’heures de cours des enseignants travaillant en zone difficile (mais non pas leur charge globale de travail) tout en augmentant le nombre d’heures de cours imposées aux enseignants de classes préparatoires. Et, dans ce sale travail de division, il obtint l’appui tacite de quasi toutes les directions syndicales.

Une mobilisation sans précédent

Si le plus grand nombre des enseignants restèrent d’abord sans réaction, l’explosion de colère des enseignants de classes préparatoires fut immédiate, et massive. Car la réforme se traduisait pour eux, en outre, par une baisse de salaire de 10 à 20% selon les situations.

Et ces enseignants, réputés ne faire que rarement grève, chaque heure étant précieuse pour la préparation des concours, organisèrent leur propre mobilisation, alors que quasi tous les syndicats temporisaient.

Ils court-circuitèrent la propagande des directions syndicales en diffusant leurs propres analyses des textes ministériels, tinrent des assemblées générales massives qui adoptaient des positions radicalement hostiles au projet ministériel, à la différence des syndicats. Le lundi 2 décembre, des premières grèves éclatèrent à Paris. Une réunion nationale le 4 décembre exigea le « retrait » du projet Peillon. Les syndicats se virent alors contraints d’appeler à la grève le 9 décembre, mais en n’appelant à la grève que les seuls enseignants de classes prépa. Or ce projet menaçait l’ensemble des professeurs, par l’annualisation des services, l’accumulation de tâches autres que l’enseignement, l’assujettissement aux pouvoirs locaux, etc. Pour cette raison, malgré ces manœuvres de division, les assemblées générales regroupèrent les enseignants du second cycle et ceux de prépa dans un certain nombre de lycées, où la grève fut commune. Les assemblées décidèrent de reconduire la grève le 10 et le 11 décembre.

Les enseignants ne tournaient pas pour autant le dos aux organisations syndicales, les interpellant de différentes manières et réussissant à obtenir des positions correctes de plusieurs sections d’établissement.

FRANCE-EDUCATION-STRIKE-GOVERNMENT-PROFESSORLe barrage bureaucratique se fissura alors, notamment celui du SNES dont l’appareil central se trouva en butte à des positions plus radicales défendues au niveau d’instances départementales voire académiques (comme à Lille). Menacé de perdre cette protection indispensable, le gouvernement s’inquiéta. Peillon réaffirma bien qu’il ne reculerait pas, mais F. Hollande décida le contraire : au lendemain du troisième jour de grève, alors que les enseignants se préparaient à reconduire la grève pour le 17 décembre, Peillon eut ordre de manœuvrer en recul. Le jeudi 12, comme prévu, il rendit publiques quelques premières décisions conformes à ses objectifs, qui concernaient les directions d’écoles et le travail des enseignants en zone difficile. Mais concernant la réforme des statuts des enseignants du second degré et de post-bac, il dut annoncer que les discussions devaient se poursuivre et que la réforme des statuts n’entrerait pas en vigueur avant 2015.

On peut voir bien sûr dans cette annonce une simple manœuvre pour calmer la mobilisation avant de reprendre rapidement l’offensive. On peut y voir aussi un recul en bonne et due forme, que le ministère cherche à masquer pour ne pas encourager les personnels à reprendre la mobilisation sur l’ensemble des revendications.

Certes, la bourgeoisie ne renonce jamais. Et Peillon, en zélé serviteur, va essayer de procéder par étapes : régler la question difficile des rythmes scolaires et éteindre les braises à l’Université avant de reprendre l’offensive contre les statuts.

Mais ce n’est pas, pour lui, gagné d’avance.

Pourquoi le gouvernement a dû manœuvrer en recul

La première raison en est que ce gouvernement est, congénitalement, fragile. Le Parti socialiste, le principal des partis qui soutiennent ce gouvernement, a été élu par ceux qui voulaient d’abord en finir avec la politique de Sarkozy. Ces électeurs, dont une majorité des salariés du privé et de la Fonction publique, ont ensuite retiré tout soutien à ce gouvernement dès lors qu’il poursuivait la politique de Sarkozy. Les sondages catastrophiques pour Hollande en témoignent.

Et la grogne croissante de l’électorat du Parti socialiste finit par se répercuter au sein du Parti socialiste lui-même, et parmi ses élus inquiets pour leur avenir. Or ce parti rassemble des dizaines de milliers d’élus, dont le plus grand nombre (maires et conseillers municipaux) vont être confrontés à des élections municipales au printemps 2014. Et tous redoutent un sévère recul lors de ces élections.

Dans un tel cadre, toute mobilisation est une menace supplémentaire, d’autant plus que les salariés et les étudiants comprennent fort bien que le gouvernement sera sur la défensive dans les semaines qui précèdent les élections, ce qui peut les inciter à engager le combat.

En outre, la question des rythmes scolaire va interférer directement dans la campagne électorale. Que feront les nouveaux conseils municipaux une fois élus? Ceux liés au PS l’appliqueront, bien que nombre d’entre eux traînent des pieds. Le Parti communiste, tantôt allié au Parti socialiste tantôt au Parti de gauche, défend une « bonne application » de cette réforme, tandis que le PG demande son retrait et prône la désobéissance. Quant aux partis bourgeois, ils tentent de s’engouffrer dans la brèche : cinquante maires liés à l’UMP annoncent qu’ils refuseront d’appliquer la réforme. Mais personne n’est dupe car, en même temps, l’objectif de l’UMP est d’aller beaucoup vite et beaucoup plus loin dans la casse de l’école publique.

Certes, tout cela n’est que moulinet électoral, mais peut encourager nombre d’enseignants à vouloir battre le fer, et le décret Peillon, pendant qu’il est chaud.

Il était donc impérieux pour le gouvernement de déminer le terrain, et de reporter les décisions qui provoquent trop de résistances, surtout si ces résistances menacent de converger et si la protection offerte au gouvernement par les directions syndicales se fissure tandis que les personnels commencent à s’organiser eux-mêmes.

Forces et limites du mouvement spontané.

Le caractère plus ou moins spontané et la tendance à l’auto organisation des mouvements sont deux des caractéristiques de ces luttes de l’automne, qui se combinent avec l’activité des syndicats grands et petits: Tout cela a contribué à mettre le gouvernement en difficulté.

Désormais, un puissant mouvement uni de grèves et manifestations est à l’ordre du jour. Cela dit, si un tel mouvement est en gestation, tous les moyens vont être mis en œuvre pour qu’il ne surgisse pas. Et les bureaucraties syndicales vont être en première ligne pour disloquer toute action unie, toute vraie mobilisation. Par exemple, certaines s’emploient déjà à proposer la création d’un corps particulier des enseignants de classe prépa afin de les isoler de la grande masse de leurs collègues. D’autres défendent l’instauration d’un « corps » particulier des directeurs d’écoles primaires et maternelles, menaçant l’unité de la profession.

Et toutes les directions syndicales demandent inlassablement au gouvernement de bien vouloir poursuivre les « négociations », tout en préparant une multitude de journées d’action disloquées. Certains dirigeants syndicaux préfèrent même que les mobilisations n’interfèrent pas avec la période électorale…

Les perspectives immédiates de combat

Contribuer à faire surgir un puissant mouvement spontané implique donc de mettre en avant, simultanément, les revendications qui sont celles des enseignants et des étudiants et l’exigence que les directions syndicales cessent de négocier ; et qu’elles organisent sans attendre la mobilisation dans l’unité, pour ces revendications. Une attention particulière doit être accordée à l’exigence du retrait total et définitif du projet Peillon sur les statuts, que nombre de responsables du SNES font mine de croire enterré alors qu’ils sont prêts à le rediscuter.

Cela implique à la fois l’auto-organisation de la mobilisation et le combat pour que les dirigeants syndicaux se soumettent à la volonté des personnels et des AG de grévistes. C’est ce que prônent les militants d’Emancipation engagés dans ces combats. (19 septembre 2013)

 

ANNEXE

Le caractère national de l’école et de l’université:
une question décisive

Pour bien des militants qui observent la situation française, la volonté des défenseurs de l’école publique de préserver le cadre national des programmes et des diplômes est parfois peu facile à comprendre, car dans d’autres pays, toute velléité du pouvoir central de renforcer son contrôle sur les écoles ou les universités est perçue comme une tentative caporaliste inacceptable.

Ces différences d’approches traduisent l’histoire différente des luttes de classes selon les pays et la manière dont les bourgeoises ont constitué leur État respectif et développé un système d’enseignement public. Sur ce plan, la situation française reste marquée par la révolution bourgeoisie de 1789 qui a construit un État fortement centralisé pour briser les reins à l’ancien régime et à ses pouvoirs locaux. De la même manière, la bourgeoisie du XIXe siècle qui avait encore, historiquement, un rôle progressiste à jouer, a combattu l’obscurantisme clérical en organisant un enseignement public très centralisé et unifié : un seul programme pour chaque niveau, les mêmes horaires pour tous, le même calendrier de vacances scolaires, et le même statut pour les instituteurs.

Cela répondait en particulier aux besoins de la bourgeoisie industrielle et des banques.

Depuis plusieurs décennies, cette bourgeoisie – qui n’a plus, depuis belle lurette, de caractère progressiste – a entrepris de remettre en cause le caractère public et national de cet enseignement. Le régime du général de Gaulle développa le financement des écoles privées, généralement cléricales, et les gouvernements successifs, dont ceux des années Mitterrand puis du gouvernement Jospin, entreprirent de fissurer et d’affaiblir ce caractère national. Ces « réformes » successives provoquèrent d’importantes mobilisations.

Combats en défense du caractère public et national de l’enseignement

Toute l’histoire de la lutte des classes en France depuis la prise du pouvoir par de Gaulle en 1958 est jalonnée par d’importantes, voire gigantesques mobilisations en défense de l’école publique et de l’université. Parfois, ces mobilisations se traduisirent par une défaite. D’autres fois par un succès, mais jamais définitif, la bourgeoisie revenant inlassablement à la charge. Ainsi l’historique mobilisation contre la loi Debré (qui organisait le financement des écoles religieuses) se traduisit par la collecte de plus de 10 millions de signatures et par une immense manifestation (près de 400 000 manifestants) à Vincennes le 19 juin 1960. Mais les organisateurs refusèrent de marcher sur Paris comme le voulaient nombre de manifestants : ces dirigeants, notamment syndicaux ayant ainsi choisi de protéger le gouvernement, la loi Debré votée en 1959 ne fut pas abrogée et s’applique toujours.

À l’inverse, la puissante mobilisation, en 1986, des étudiants et des lycéens contre le projet de loi du ministre de l’enseignement supérieur Devaquet qui prétendait instaurer la sélection à l’entrée de l’université – mobilisation qui culmina avec une exceptionnelle manifestation à l’Assemblée nationale (au cours de laquelle fut sauvagement tué l’étudiant Malik Oussekine), se termina par la débandade des ministres du gouvernement Chirac.

On pourrait prendre d’autres exemples. Mais, échec ou succès provisoire, l’essentiel est que ces mobilisations ont formé des générations de militants, qui ont intégré – quasi comme un réflexe – deux acquis pratiques : la nécessaire auto-organisation des mobilisations (ce qui ne veut pas dire le rejet des syndicats) et la nécessité de centraliser le combat contre le gouvernement et sa politique. De là résulte, à chaque vague de mobilisation, la constitution de coordinations nationales qui tendent à fonctionner comme un comité central de grève.

Enseignement national et diplômes nationaux

Il résulte de cette histoire et de ces combats une conviction qui est très fortement enracinée parmi les travailleurs, et en particulier parmi les militants syndicaux et politiques « ouvriers », selon laquelle ce sont toujours les couches les plus réactionnaires qui veulent démolir le caractère national et gratuit de l’enseignement public, et que ce sont les mobilisations des enseignants, des lycéens et des étudiants appuyés sur le mouvement ouvrier, qui défendent le caractère centralisé et national de l’enseignement, de ses moyens financiers, de ses programmes et de ses diplômes.

Certains en arrivent d’ailleurs ainsi à valoriser l’école « de la République » en oubliant qu’il s’agit d’une République bourgeoise et d’une école originellement construite pour les besoins du capitalisme. Il n’en reste pas moins que la gratuité de cet enseignement public, qui plus est protégé du contrôle des Eglises, demeure un acquis qu’il convient de défendre, et cela d’autant plus que la classe ouvrière a pu imposer qu’un nombre croissant de ses enfants puisse faire des études de plus en plus longues, même si l’inégalité sociale perdure fortement dans le système scolaire et l’enseignement supérieur (et, contrairement aux discours officiels, les réformes en cours accentuent cette inégalité).

Cela est d’autant plus vrai que ce système centralisé a, durant plus d’un siècle, délivré un ensemble de diplômes nationaux ayant une « valeur » nationale. Certes, cela correspondait alors aux besoins du patronat, mais cela est devenu une arme aux mains des travailleurs dans la mesure où ces diplômes et qualifications sont la base des conventions collectives, et limitent ainsi la concurrence entre les travailleurs. C’est d’ailleurs pour cette raison que la bourgeoisie (et le gouvernement actuel) ne cesse de vouloir démanteler ces diplômes nationaux, en cherchant à les remplacer par des « compétences individuelles » enregistrées sur un livret personnel : une sorte de néo-livret du travail rappelant le livret qui existait au XIXe siècle.

Dès lors, les positions de chacun sont clairement identifiées : et les militants révolutionnaires, les courants syndicaux « lutte de classe » combattent au côté de tous ceux qui défendent, pour l’école publique, un cadre national (programmes nationaux et diplôme nationaux) et des personnels protégés par un statut national. Les qualifications et diplômes nationaux étant des éléments substantiels des conventions collectives, il est donc possible de souder sur cette base, dans un même combat, les personnels de l’enseignement avec l’ensemble des salariés ainsi qu’avec les étudiants et les lycéens, et avec leurs organisations respectives. C’est en particulier quand se réalise une telle unité que peut être infligée une défaite au gouvernement, comme ce fut le cas en 1986 (avec retrait de la loi du ministre Devaquet), et en janvier 1994 lorsqu’un million de manifestants imposèrent le retrait d’un article décisif de la loi Bayrou accroissant le financement de l’école privée.

Une telle unité peut aussi se réaliser en défense du droit du travail, comme ce fut notamment le cas en 2006 quand se réalisa un front unique pour imposer, après trois mois de grèves et manifestations, l’abrogation du décret décidé par Dominique de Villepin, premier ministre de Chirac, instaurant l’inacceptable Contrat première embauche (CPE).

De telles alliances entre la classe ouvrière, la jeunesse et les personnels de l’éducation font partie des pires cauchemars de tout premier ministre au pouvoir à Paris.

Serge Goudar
19 décembre 2013

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