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La Brèche

La Bavière sanctionne la «grande coalition» par un vote

Publié par Alencontre le 15 - octobre - 2018

Steffi Kürten: Grün und Heimat…

Par Christophe Bourdoiseau

C’est la fin d’une époque: celle du règne sans partage des conservateurs en Bavière. Avec une chute spectaculaire de plus de 10 points, l’Union chrétienne-sociale (CSU) a perdu sa majorité absolue et ne pourra plus diriger seule la Bavière comme elle le faisait presque sans interruption depuis 1962. Elle passe même sous la barre des 40% pour la première fois depuis 1954.

Ce résultat confirme la tendance observée ailleurs en Europe sur la disparition des grands partis populaires face à la montée des populismes [1]. La CSU restera néanmoins au pouvoir mais devra le partager. Les conservateurs sont en mesure de former un nouveau gouvernement avec le petit parti régional (Freie Wähler), constitué principalement de transfuges de la CSU, qui a obtenu plus de 11% des voix (+2,6%).

Le grand enseignement de ce scrutin est l’échec de la rhétorique anti-migrants de la CSU qui a été sanctionnée dans les urnes. La stratégie populiste de Markus Söder, le ministre-président sortant, devait stopper l’influence du parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne). Or, c’est le contraire qui s’est produit. «La question migratoire a été omniprésente dans notre région, alors même que la compétence en matière d’asile appartient au fédéral», déplore Petra Flauger, la candidate des «Freie Wähler» pour l’arrondissement d’Ingolstadt, dont le parti a réussi à récupérer 170’000 électeurs et électrices à la CSU.

En copiant la rhétorique de l’AfD, Markus Söder et Horst Seehofer, le ministre fédéral de l’Intérieur et président du parti conservateur bavarois, ont désorienté une partie de leur électorat qui a préféré se tourner vers d’autres formations politiques. Plus de 180’000 électeurs ont choisi «l’original», c’est-à-dire l’extrême-droite. En effet, l’AfD a profité de cette atmosphère d’insécurité distillée par les conservateurs. Même si le score est moins important que prévu, l’extrême-droite rassemble près de 11% des voix et va entrer pour la première fois au parlement bavarois, poursuivant son implantation dans les régions et son influence au plan fédéral. Alice Weidel, la cheffe du groupe à l’assemblée fédérale (Bundestag), a réclamé après le résultat du scrutin des élections fédérales anticipées et le départ de la chancelière.

 

 

Le triomphe des Verts

Plus marquant: 180’000 électeurs conservateurs ont préféré voter écologistes. Les Verts, grands gagnants de ce scrutin, doublent ainsi leur score par rapport à 2013 avec 17,5% des voix, un résultat historique pour cette formation en Allemagne. Les Grünen deviennent la deuxième force politique de la région en progressant surtout dans les grandes villes. Ludwig Hartmann, tête de liste des Verts en Bavière, a remporté près de 44% des voix dans son arrondissement à Munich. «Nous avons fait une campagne basée sur le courage et l’audace et non pas sur la peur», s’est félicitée Katrin Göring-Eckardt, vice-présidente écologiste du Bundestag.

Les Grünen ne font plus peur aux électeurs conservateurs. L’époque des pullovers en laine tricotée et des positions radicales est révolue. Ils défendent aujourd’hui les mêmes valeurs que la CSU. Steffi Kürten, candidate des Grünen à Inglodstadt, refuse ainsi de voir le terme de «Heimat» (ici la «Patrie», le «chez soi») monopolisé par l’extrême-droite. «La Heimat, c’est là où j’ai mes racines. C’est un sentiment d’appartenance à une région. Je défends mon Land contre les destructions de l’espace de vie, pas contre les réfugié·e·s. Cela n’a rien à voir avec la notion de l’extrême-droite», insiste-t-elle. «Les Verts ont même gagné en crédibilité auprès des agriculteurs» [2], analyse Markus Linden, politologue à l’Université de Trèves.

Dans la région voisine du Bade-Wurtemberg, le berceau de l’industrie automobile allemande, les écologistes ont démontré qu’ils avaient le sens du pouvoir. Ils dirigent la région voisine depuis 2011 après avoir renversé un Parti chrétien-démocrate (CDU) qui était au pouvoir depuis 58 ans. Le ministre-président écologiste, Winfried Kretschmann, a même été réélu en 2016. «Les écologistes ne sont pas seulement forts en Bavière. Ils le sont aussi au niveau fédéral», insiste Markus Linden. «Ils ont réussi à bâtir un parti autour d’idées et non pas autour d’une seule personne comme au Parti social-démocrate (SPD). Le mouvement est plus démocratique avec un personnel jeune qui se renouvelle. Les Verts ont l’air plus authentiques», dit-il.

Pour Angela Merkel, la situation politique risque de se compliquer à Berlin après les deux graves crises gouvernementales qui ont failli mettre fin à sa «grande coalition». Dans les rangs des conservateurs, la chancelière est tenue pour responsable de cet échec électoral. Les Bavarois de la CSU accusent Merkel d’avoir ruiné leur campagne à cause de sa politique d’accueil des réfugiés. Elle n’a pas été invitée une seule fois en Bavière pour soutenir Markus Söder. Pour son meeting de clôture, le ministre-président avait préféré inviter Sebastian Kurz, le chancelier conservateur autrichien, qui vient de s’allier à Vienne avec le parti d’extrême-droite (FPÖ) pour durcir le droit d’asile.

Merkel est désormais vulnérable

La chancelière a décidé de se représenter à la tête de la CDU au congrès de Hambourg, début décembre 2018. Pour l’instant, aucun candidat sérieux n’a osé une contre-candidature. Mais le désir de changement grandit dans les rangs du parti. Angela Merkel est désormais vulnérable et n’est plus en mesure de résister à un putsch. La fin de sa carrière politique et la fin de son gouvernement paraît désormais possible à tout moment. Fin septembre, elle avait été désavouée par ses propres députés qui ont refusé la reconduction de Volker Kauder, son plus fidèle lieutenant, à la présidence du groupe parlementaire CDU-CSU [3]. Ce vote surprise a été interprété comme une révolte interne et a confirmé sa perte d’autorité sur le parti. Merkel redoute notamment un nouveau rendez-vous électoral dans deux semaines. La CDU qu’elle préside devrait perdre la région de Hesse aux élections régionales.

Son gouvernement à Berlin est aux abois, après seulement sept mois d’existence. Les alliés de la «grande coalition» n’ont jamais enregistré des sondages d’opinion aussi désastreux. Plus de trois quarts des Allemands ne sont pas satisfaits du travail du gouvernement fédéral. Selon le baromètre politique de la première chaîne de télévision publique (ARD), publié le 11 octobre, les conservateurs (CDU/CSU) chutent à 26% des intentions de votes au niveau fédéral. Le Parti social-démocrate (SPD) atteindrait également un plancher historique avec 15%… derrière les écologistes (17%) et l’extrême-droite (16%).

Le résultat du SPD en Bavière constitue une autre raison d’inquiétude pour Angela Merkel. Son allié est plongé dans une crise existentielle. Les sociaux-démocrates ont vécu dimanche soir un véritable naufrage politique en recueillant moins de 10% des voix. Le grand parti de la gauche traditionnelle allemande a perdu la moitié de ses électeurs. «C’est un signal très clair venu de Bavière», a reconnu Lars Klingbeil, le secrétaire général du SPD depuis le 8 décembre 201, député au Bundestag depuis octobre 2017.

Le résultat va affaiblir considérablement la nouvelle présidente du parti, Andrea Nahles, dont la stratégie de «responsabilité du SPD» face à l’avenir du pays, n’a pas convaincu. «Il faut que quelque chose change. (…) L’une des raisons est la mauvaise performance au fédéral», a-t-elle reconnu. Cette défaite devrait en effet renforcer les partisans d’une sortie rapide de la «grande coalition» avec Angela Merkel. «Avec un tel résultat, il va falloir engager des changements profonds», a estimé Christian Ude (SPD), ancien maire populaire de Munich. «Il n’est pas imaginable de continuer comme ça au gouvernement comme si de rien n’était», a ajouté Ralf Stegner, le vice-président du SPD. (Berlin, le 15 octobre 2018)

___

[1] A propos du terme «populisme», d’utilisation courante, peu définie et très polysémique, on peut lire le dernier Etat du monde 2019. Le retour des populismes, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal (Editions La Découverte, 2018). (Réd. A l’Encontre)

[2] Divers analystes de la région de Bavière insistent sur la réaction des agriculteurs qui, dans ce pays dont la partie rurale est en superficie encore importante, réagissent à des projets d’infrastructures et à ce qu’ils considèrent comme une destruction de l’environnement. (Réd. A l’Encontre)

[3] Ils ont élu Ralph Brinkhaus, député de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, par 125 voix contre 112. A l’occasion de cette défaite pour Angela Merkel, Alice Weidel, coprésidente du groupe AfD au Bundestag s’est félicitée de la sorte: «Félicitations à nos collègues conservateurs. Un pas dans la bonne direction. Merkel doit suivre.» (Réd. A l’Encontre)

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