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novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis. UPS: la catastrophe antidémocratique de James Hoffa

Publié par Alencontre le 16 - octobre - 2018

Par Joe Allen

Le dirigeant syndical des Teamsters, James Hoffa [fils du syndicaliste mafieux Jimmy Hoffa qui a disparu mystérieusement en 1975], a ratifié un contrat collectif en dépit d’un vote des membres le rejetant. Ce sabotage n’est pas seulement une catastrophe pour les Teamsters d’UPS [la transnationale de la logistique], c’est un cadeau aux forces antisyndicales.

Les réactions de la base lors du décompte du vote, le 5 octobre, sur deux contrats nationaux négociés entre le syndicat des Teamsters et United Parcel Service (UPS) sont passées de la liesse à la confusion, puis à la colère en quelques minutes.

Le décompte des voix s’est effectué en direct par le truchement d’une conférence téléphonique ainsi que sur internet. Il a été présidé par Ed Hartfield, le superviseur des élections du syndicat des Teamsters ainsi que par le chef négociateur du syndicat auprès d’UPS, Denis Taylor. [Voir sur ce sujet, un premier article publié par Labornotes et publié sur notre site en date du 15 octobre 2018]

Dans le cadre d’une cérémonie qui rappelle une loterie d’État, les résultats ont montré que l’UPS National Master Agreement, le plus important des deux contrats collectifs, couvrant 260’000 travailleurs, a été rejeté par 55% des membres qui ont voté tandis que le contrat négocié avec la filiale UPS Freight [camions avec grosses charges], couvrant environ 20’000 travailleurs, a été rejeté par une proportion plus importante encore, 63% (un peu moins de la moitié des Teamsters d’UPS ont voté).

La réaction au vote a été rapide, en particulier du côté de ceux qui avaient mené campagne pour qu’il soit rejeté lors d’une bataille parmi les plus contestées depuis de longues années. Joan-Elaine Miller, une livreuse de paquet à Philadelphie, a posté sur la page populaire Facebook [21’000 teamsters inscrits] «Vote No on UPS Contract»: «Putain, on y est arrivé !!! Nous avons rejeté l’accord national et contraint Taylor à retourner négocier !!!! Je pleure des larmes de joie en ce moment !!!! PUTAIN, ON Y EST ARRIVÉ!»

La victoire était d’importance. Il est très difficile de mener une campagne «vote NON» de ce type à l’échelle nationale; c’est encore plus difficile au sein d’une énorme firme, présente partout, comme l’est UPS, fonctionnant 24 heures par jour et qui fragmente ses travailleurs en une myriade de statuts et où le turnover parmi les personnes employées à temps partiel atteint dans de nombreux endroits 90% par année.

Des dispositions locales ont également été rejetées. A New York City, l’accord couvrant la section 804 des Teamsters, la vieille section de feu Ron Carey, le dirigeant de la grève nationale historique d’UPS en 1997, a été balayée par 95% des membres.

Ce qui donne un relief encore plus marqué à cette victoire réside dans le fait que la campagne «vote NON» menée par les Teamsters for a Democratic Union (TDU) et Teamsters United a été menée contre les forces combinées de la firme et du syndicat. Autant l’entreprise que le noyau de la direction syndicale des Teamsters, emmenée par James P. Hoffa, ont mené campagne pour une rapide ratification des deux contrats, lesquels étaient agrémentés de concessions impopulaires et pas nécessaires.

Quand l’appareil syndical répond aux vœux d’UPS

Ils espéraient aussi éviter l’imbroglio de problèmes dans lequel ils ont été plongés il y a cinq ans, lorsque les Teamsters d’UPS ont rejeté à plusieurs reprises diverses dispositions locales et régionales (des mini-contrats couvrant certaines catégories de travailleurs ainsi que certaines zones géographiques) empêchant l’entrée en vigueur du contrat national pendant dix mois.

Il y a cinq ans, le point le plus litigieux de la bataille sur le contrat portait sur les concessions en matière d’assurance maladie. Cette fois-ci, c’est la proposition controversée de créer une nouvelle catégorie de «livreurs hybrides», lesquels gagneraient moins que les livreurs de paquet à plein temps et travailleraient les week-ends sans recevoir de suppléments salariaux [Ces livreurs «article 22.4» – selon la section du contrat les concernant – sont appelés à livrer des colis à temps partiel et à remplir le reste du temps avec un autre travail. Il est prévu qu’ils gagnent bien moins, que la semaine de quarante heures ne leur soit pas garantie et qu’ils ne reçoivent pas de compensations salariales pour le travail du week-end].

Ironiquement, cette proposition est issue de la direction du syndicat des Teamsters lui-même, qui a tenté de vendre cette mesure comme moyen de combattre le fardeau des heures supplémentaires qui frappe les livreurs de paquet dans tout le pays.

Il s’agissait là d’un stratagème sournois. UPS rêve depuis des années de briser les salaires élevés du secteur des paquets. Obtenir du syndicat qu’il formule cette proposition à leur place était vu comme un moyen de transformer une concession affaiblissant les travailleurs comme un cadeau. Cela n’a pas fonctionné, mais cela met en lumière la volonté d’Hoffa et de Taylor de faire le sale boulot de la firme. 

Comment effacer une opposition majoritaire

En même temps, une proportion importante de l’opposition aux propositions des contrats, autant à UPS qu’à UPS Freight, résulte de la préoccupation générale face au déclin continu du syndicat – et dans son sillage, la détérioration des conditions de travail à tel point qu’elle a engendré deux tueries ces quatre dernières années [Le 23 septembre 2014 dans l’État d’Alabama un livreur de 21 ans a abattu deux superviseurs avant de se suicider; le second a eu lieu le 14 juin 2017 à San Francisco lorsqu’un travailleur d’UPS a abattu trois de ses collègues avant de se donner la mort].

Dans les derniers jours du vote, le comble a été atteint lorsque le CEO d’Amazon, Jeff Bezos – l’homme le plus riche du monde – a annoncé qu’il augmenterait le salaire minimal des employés d’Amazon à 15 dollars par heure. Le contrat actuel négocié entre le syndicat des Teamsters et UPS débute à 13 dollars pour les travailleurs à temps partiel.

La confusion s’est installée lorsque après que les résultats du vote annoncés par Denis Taylor – qui n’est pas une personne éloquente, même lorsque les choses vont bien –, ce dernier a conclu les contrats sont «ratifiés»! A l’instar des milliers de personnes qui écoutaient et regardaient la scène en ligne, je me suis demandé: «ai-je bien entendu ce qu’il a dit?»

Ce n’était pas une erreur – et ce n’était pas non plus complètement inattendu. Lors d’une rencontre nationale du comité des griefs du syndicat et d’UPS à San Diego, plusieurs jours avant le vote, Taylor a menacé d’imposer le contrat même si une majorité devait le rejeter.

Hoffa et Taylor s’appuient sur une interprétation douteuse des statuts du syndicat qui octroient au président général des Teamsters le pouvoir de mettre en œuvre un contrat si moins de 50% du total des membres votent [en l’occurrence ce fut 44%] sur un contrat, car dans ce cas, pour être rejeté, il faut les deux-tiers de NON [et pas 55%]. Cela n’est valide que dans le cas d’une dernière offre conventionnelle. Quoi qu’il en soit, le président général peut aussi retourner à la table des négociations s’il le souhaite. Hoffa et Taylor ont choisi d’ignorer délibérément les souhaits des Teamsters d’UPS et se sont placés du côté de l’entreprise contre leurs propres membres, en dépit du fait qu’une proportion significative des Teamsters d’UPS veut engager la lutte contre l’entreprise.

En juin, 90% des Teamsters d’UPS et d’UPS Freight ont voté en faveur d’une autorisation de grève et désormais une majorité d’UPSers ont rejeté les deux contrats. Hoffa et Taylor s’en fichent.

Ces pratiques ne sont pas nouvelles pour Hoffa. Lorsqu’il était avocat du travail, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il représentait la section 283 des Teamsters. A la tête de cette section se trouvait un vieux fonctionnaire syndical corrompu, George Vitale.

Vitale voulait dissimuler du regard des membres de la section le contenu de leur contrat de travail ainsi que la comptabilité de la section. Hoffa a représenté Vitale devant un tribunal fédéral. Le juge a étrillé Hoffa: «les gens que vous représentez travaillent dur. Ils travaillent physiquement pour gagner leur vie. Ce ne sont pas des avocats et la plupart d’entre eux n’espèrent pas même devenir avocat. Ils espèrent, en fait, en étant membre d’un syndicat tel que celui-ci, pouvoir éduquer leurs enfants comme vos parents ont pu le faire, pour leur épargner le travail éreintant qui est le leur. Les cotisations qu’ils versent à cette organisation sont payées dans la perspective d’une amélioration de leurs conditions d’existence, et non pour gonfler votre ego.»

Il y a un air de famille

En ce moment même, des pétitions circulent pour exiger qu’Hoffa honore les vœux des membres du syndicat. Ces derniers ont lancé des appels pour la convocation d’une réunion d’urgence de l’exécutif du syndicat afin de contourner Hoffa et Taylor. Ces appels sont, jusqu’ici, ignorés.

Le sabotage d’Hoffa à UPS n’est pas seulement une catastrophe pour les Teamsters d’UPS – c’est un cadeau aux forces antisyndicales à l’époque de la décision Janus de la Cour suprême [1]. Si un patron veut imaginer une politique visant à briser une montée syndicale – avec des dirigeants syndicaux indifférents collectant les cotisations des membres, négociant un contrat où le salaire de départ serait plus bas qu’une entreprise où il n’y a pas de syndicat, comme Amazon, puis ignorer de manière flagrante le rejet clair et établi démocratiquement de ce contrat – il n’arriverait pas à quelque chose d’aussi bon que ce qui vient juste de se passer entre UPS et les Teamsters.

James Hoffa est une fois de plus un cadeau pour les patrons. C’est aux travailleurs d’UPS de décider ce qui va se passer ensuite. (Article publié le 12 octobre 2018 sur le site Jacobinmag.com; traduction A l’Encontre. Joe Allen est l’auteur de The Package King: A Rank and File History of United Parcel Service).

___

[1] Le 27 juin 2018, la Cour suprême a décidé qu’il était illégal de percevoir des cotisations syndicales provenant de non-membres dans le cadre de négociations collectives même dans le cas où cela engendrait une amélioration des conditions des non-membres. Il s’agit d’une défaite majeure pour les syndicats, légalisant en quelque sorte un «droit à travailler» et affaiblissant la capacité matérielle des syndicats. (Réd. A l’Encontre)

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