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septembre 2019

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La Brèche

Etats-Unis. Trump veut claquer la porte à tous les réfugié·e·s

Publié par Alencontre le 31 - juillet - 2019

Par Sasha Abramsky

Mi-juillet, l’administration Trump a lancé l’idée «d’admettre zéro réfugié» aux Etats-Unis l’année prochaine. Cette proposition, qui pourrait être concrétisée dans un véritable programme politique au début du mois d’août, s’est perdue dans tout le bruit issu de la Maison-Blanche, dans les déclarations racistes sans fin du président, dans la préparation de l’audition de l’ex-procureur spécial Robert Mueller devant le Congrès, et ainsi de suite. Mais, ne vous y trompez pas, c’est l’une des propositions les plus meurtrières, et historiquement destructrices, que cette présidence sadique ait jamais faites.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des millions de personnes ont obtenu le statut de réfugié aux Etats-Unis. Plus de 3 millions depuis 1980; depuis 2001, environ 1 million. Certaines années, les Etats-Unis ont admis plus de réfugiés que le reste du monde et, dans les dernières années de la présidence Obama, ils en accueillaient près de 100’000 par an.

Bien sûr, une partie de cette «ouverture» consistait simplement à mettre un frein aux crises que les Eats-Unis avaient contribué à alimenter – au Vietnam, au Cambodge, au Laos, en Amérique centrale et ailleurs… en encourageant un certain nombre de guerres et de coups d’Etat, ainsi qu’une politique de développement qui appauvrissait souvent les pauvres et qui a contribué au fil des décennies à des déplacements massifs de population. Bien sûr, il y avait aussi souvent un courant sous-jacent d’hostilité à l’égard des personnes admises. En effet, lorsque le Congrès a adopté la Loi sur les réfugiés de 1980, en plus de codifier qui pouvait être admis, il a également obligé le président à fixer un plafond annuel sur le nombre de personnes pouvant être acceptées.

Mais au cours des trois dernières années, les choses ont empiré de façon exponentielle. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, le nombre de réfugié·e·s admis a diminué de 71%, bien qu’il y ait trois ans le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avait signalé qu’il y avait plus de personnes déplacées dans le monde qu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale; une tendance qui, avec les guerres en Syrie et au Yémen, et l’effondrement de la société civile en Amérique centrale, ne s’est certainement pas améliorée depuis. Proportionnellement à leur population, les Etats-Unis admettent maintenant environ un quart des réfugiés admis par la Suisse ou la Norvège, un dixième de ceux admis par la Suède et un cinquantième de ceux admis par le Liban. Et chaque année où Trump abaisse le plafond des admissions, cette proportion diminue encore.

Maintenant, Trump et ses conseillers natalistes veulent essentiellement éliminer tout le programme d’admission des réfugiés. Oui, non seulement le comprimer, mais le briser et le rendre irréparable. Pour comprendre l’énormité historique de cette action, il faut considérer que, même durant les jours anti-immigrés les plus durs des années 1920 et 1930, les Etats-Unis admettaient encore plusieurs milliers de personnes chaque année. Lorsque les Allemands ont fui les nazis, même si un grand nombre d’entre eux ont été, honteusement, renvoyés par les Etats-Unis pour faire face à leur terrible destin sous le Troisième Reich, certains, au moins, ont été admis. En revanche, Trump propose un lock-out complet.

Contrairement à l’asile, pour l’obtention duquel les personnes doivent se rendre sur le sol américain avant de présenter leur demande, les personnes qui cherchent à obtenir le statut de réfugié présentent leur demande alors qu’elles sont encore à l’étranger dans leur pays d’origine ou dans les camps de réfugiés où elles ont fui [cela revient à une différence de procédure]. Elles sont contrôlées et, généralement sur une période de plusieurs années; les fonctionnaires américains émettent des avis sur le bien-fondé de leur cas. Lorsqu’elles arrivent aux Etats-Unis, une vaste infrastructure est en place, gérée par neuf agences d’installation qui utilisent les fonds qui leur sont alloués par le gouvernement fédéral pour les aider à s’adapter à leur nouvelle vie.

Ces organismes ont une longue tradition, remontant à l’International Rescue Committee, fondé par Albert Einstein et d’autres en 1933 pour aider les victimes de l’Allemagne nazie.

Le montant que chaque agence reçoit dépend en grande partie du nombre de réfugiés admis: avec l’arrivée d’un plus grand nombre de réfugiés, les agences ouvrent plus de bureaux locaux et embauchent plus de personnel; avec moins de réfugiés, leur financement est réduit et ils doivent réduire leur infrastructure soigneusement construite. Si aucun réfugié n’est admis, toute l’infrastructure de réinstallation des réfugiés, qui s’est développée en près d’un siècle, sera anéantie.

Il ne s’agit pas d’une question abstraite; c’est une politique qui aura des répercussions sur le bien-être et la vie de millions de personnes au fil des décennies. Avec l’élimination des programmes de réinstallation des réfugiés américains, il est juste de dire que l’administration autorise de facto la mort de dizaines de milliers de personnes persécutées chaque année.

Au fil des ans, j’ai rencontré des centaines de ces personnes dont la vie a été reconstruite par le programme des réfugiés. De toutes les entrevues que j’ai faites au fil des décennies, plusieurs m’ont plus touché.

Au milieu des années 1990, alors que j’étais un jeune journaliste essayant de trouver mes marques à New York, j’ai écrit un article pour le Village Voice sur les réfugiés de l’après-guerre froide vivant dans la ville. Au fil des mois, j’ai passé du temps avec des réfugiés somaliens à Staten Island, des réfugiés birmans dans le Bronx et des réfugiés bosniaques dans le Queens.

Un quart de siècle plus tard, j’ai encore de vifs souvenirs des gens que j’ai rencontrés pour cette enquête. Je me souviens d’une famille birmane qui n’avait pratiquement rien, qui avait fui la jungle pour échapper à la dictature militaire et qui avait insisté pour partager le peu de pain qu’elle avait avec moi. Et je me souviens d’une famille bosniaque, une jeune mère, Lejla, qui avait perdu son mari durant la guerre, et ses deux petites filles, Nadia et Belma, qui m’ont surpris par leur enthousiasme profond et extraordinaire lorsque nous sommes allés voir la statue de la Liberté.

Au cours des années qui ont suivi, j’ai écrit à plusieurs reprises sur les réfugiés et les demandeurs d’asile: sur les Syriens, les Afghans, les Irakiens, les Iraniens, les Centraméricains, les Yéménites, les Rwandais, les Soudanais, les Congolais et autres. Leurs histoires sont, généralement, à la fois déchirantes et réconfortantes. Cœur brisé par la violence et la terreur qu’ils ont vécues, parce que leurs histoires montrent les cruautés que les humains pris dans une frénésie sont capables d’infliger à leurs voisins; âme affirmée par la générosité d’esprit de ceux qui les ont accueillis et ceux qui ont travaillé avec eux pour les aider à se réinstaller dans de nouvelles villes, apprendre la langue et accéder aux services auxquels ils ont légalement droit.

Maintenant, l’équipe de Trump ferme la porte. Elle a déjà déclaré la guerre aux demandeurs d’asile, à la Deferred Action for Childhood Arrivals [Action différée pour les arrivées d’enfants] et aux titulaires d’un statut protégé temporaire [le TPS qui offre un statut légal à certains immigrants qui ne peuvent pas retourner dans leur pays pour diverses raisons], et veut démanteler l’inclusion du regroupement familial dans le système d’immigration post-1965 comme critère d’examen des demandes de visa pour les immigrants potentiels. A l’aube d’une année électorale, il est sur le point de claquer complètement la porte aux admissions de réfugiés également. C’est un acte de cruauté si ignoble que je peux à peine le comprendre. Je pense à ces deux jeunes Bosniaques – qui, un quart de siècle plus tard, sont de retour en Bosnie, leur vie ayant été sauvée par leur séjour aux Etats-Unis pendant les jours les plus dangereux des guerres des Balkans – et je ne peux que pleurer pour ce que, une génération plus tard, d’autres réfugiés dans leur situation doivent maintenant affronter. Je pleure la cruauté que nous adoptons comme politique officielle de l’Etat. Et je pleure les rêves perdus qui, en cette ère de monstruosité américaine croissante et suffocante, sont étouffés dans le cadre de la politique fasciste honteuse et laide de Trump. (Article publié sur le site Truthout, en date du 28 juillet 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

Sasha Abramsky est journaliste indépendant et chargé de cours à l’Université de Californie à Davis.

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