mercredi
23
août 2017

A l'encontre

La Brèche

Emanuel AME Church, le 21 juin 2015

Emanuel AME Church, le 21 juin 2015

Par David Zirin

A mesure que l’on lit au sujet de l’église Emanuel African Methodist Episcopal de Charleston, plus connue comme «Mère Emanuel», plus on devient conscient et on ressent sa résilience historique au milieu de la terreur suprématiste blanche.

Cette église est désormais connue comme étant le lieu d’un massacre, lequel est sous enquête comme un «crime de haine». Neuf personnes sont mortes, mais cette institution ne s’effondrera pas. Nous le savons car, au cœur du spectre de la violence raciste, elle s’est relevée pendant 200 ans. En fait, l’année prochaine sera le 200e anniversaire de la fondation de l’église.

C’est en 1816 que le pasteur Morris Brown forma «Mère Emanuel» sous l’égide de la Free African Society de l’AME [African Methodist Episcopal Church, fondée la même année par des méthodistes noirs souhaitant être autonomes et indépendants des méthodistes blancs]. Il s’agissait de l’une des trois églises de la région connue comme le Bethel Circuit. Cela signifie qu’une église libre s’est constituée au cœur de ce qui sera la Confédération [les Etats esclavagistes du Sud des Etats-Unis qui firent sécession en 1861, ouvrant la voie à la Guerre civile de 1861-1865] et prospéra 50 ans avant le déclanchement de la Guerre civile. Elle comptait une congrégation de près de 2000 personnes, près de 15% des Noirs d’une ville, Charleston, qui était, si l’on compte les esclaves, en majorité noire. Du fait que l’église ouvrait ses portes aussi bien aux esclaves qu’aux Noirs libres, elle a souvent fait l’objet de descentes de la police et de milices privées en raison de la violation des lois fixant les horaires au cours desquels les esclaves pouvaient se trouver à l’extérieur, dans le «public». Des raids contre ces églises ont aussi eu lieu parce qu’elles ne respectaient pas les lois qui interdisaient d’apprendre aux esclaves à lire lors de sessions d’étude de la Bible. (C’est à l’une de ses sessions d’étude de la Bible que le tueur a ouvert le feu dans la nuit de mercredi 16 juin, après être resté assis parmi les gens présents dans l’église pendant plus d’une heure.)

Une violence supplémentaire attendait cette église, car l’un de ses fondateurs était Denmark Vesey [1767-1822]. Si vous ne connaissez pas ce nom, c’est que vos cours d’histoire des Etats-Unis ont été un échec. Vesey est né comme esclave sur l’île de Saint-Thomas [île au large de Puerto Rico], où il était connu sous le nom de Telemaque. Agé de 32 ans, en 1799, Vesey remporta un prix de 1500 dollars lors d’une loterie de ville qui lui permit d’acheter sa liberté.

Son ancien maître refusa toutefois de vendre à Vesey son épouse ou ses enfants. Sous la loi patriarcale esclavagiste, un enfant que des esclaves pouvaient avoir naissait en ayant le statut d’esclave. C’est un état des choses que Vesey ne souhaitait pas laisser sans rien faire. Il atteint une situation financière confortable en tant que charpentier qualifié. Il devint un responsable de ville. Il prit également en considération Charleston, cette ville à majorité noire au milieu de plantations luxuriantes, et il planifia une insurrection. Il déclara: «Nous sommes libres mais les Blancs d’ici nous empêcheront de l’être; la seule manière est de se soulever et de combattre les Blancs.» 

Denmark Vesey (1767-1822)

Denmark Vesey (1767-1822)

En 1822, accusé de tenter d’organiser une révolte d’esclaves sans précédent, Vesey a été exécuté. Le plan – organisé méticuleusement et impliquant des milliers d’adhérents – consistait à piller les zones de plantations, à libérer les esclaves et à fuir vers Haïti, qui s’était libéré de l’esclavage vingt ans plus tôt lors d’une révolution d’esclaves. Ce plan était audacieux par son ampleur et remarquable par sa portée, son résultat a été de provoquer une hystérie de masse à travers Dixie [terme désignant le sud esclavagiste des Etats-Unis].

Vesey était l’un des cinq combattants de l’insurrection pour la liberté à être exécuté le 2 juillet 1822, deux jours avant l’Independence Day [fête nationale américaine, qui commémore la Déclaration d’Indépendance, le 4 juillet 1776]. On prétend que cette proximité de dates inspira le discours que Frederick Douglass [1818-1895, ancien esclave qui s’est enfui au Nord, il fut l’une des grandes figures du mouvement abolitionniste et égalitaire aux Etats-Unis] prononça le 5 juillet 1852, trente ans plus tard. S’ouvrant par le titre Que signifie le 4 juillet pour les esclaves?, il tonnait:

«Que signifie, pour l’esclave américain, notre 4 juillet? Je réponds: c’est un jour qui lui révèle, plus qu’à n’importe quel autre moment de l’année, l’injustice grossière et la cruauté dont il est une victime constante. Votre célébration est pour lui une honte; votre liberté fanfaronne, une impie licence; votre grandeur nationale, de la vanité débordante; vos sons de réjouissances sont vides et sans cœur; vos dénonciations des tyrans, une fanfare de manifeste impudence; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse; vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, avec toute votre parade religieuse, et toute leur solennité, sont, pour lui, de la simple grandiloquence, une escroquerie, une tromperie, de l’impiété, et de l’hypocrisie – un voile fin pour couvrir des crimes qui ferait honte à une nation de sauvages.»

Douglass invoquera plus tard Vesey afin de favoriser le recrutement du 54e régiment composé exclusivement [à l’exception des officiers] de Noirs lors de la Guerre civile, celui-là même qui est mis en scène dans le film Glory [1989].

Bien que le plan de Vesey ne pût jamais s’étendre au-delà de sa phase initiale, les dirigeants distingués de Charleston lancèrent des appels pour réclamer plus de sang. Ce même mois, 30 personnes de plus furent exécutées, un lynchage légal de masse avait pour objectif de semer la terreur dans la communauté noire de Charleston. Ce qui est frappant est le fait qu’il n’y eut pas plus de personnes arrêtées ou exécutées. Cela est dû au degré de solidarité remarquable parmi la population noire de la ville. Personne ne voulait parler face à une campagne populaire qui dépeignait les esclaves comme des insurgés actifs. Au cœur de cette campagne – qui a combiné un terrorisme légal et extra-légal – l’église Mère Emanuel fut totalement brûlée. Cela n’empêcha toutefois pas les gens à se rassembler. Cela ne mit pas un terme à l’église.

La violence de cette semaine ne fera pas non plus fermer cette église. Le meurtre de neuf personnes dans l’église de Mère Emanuel rappelle le dynamitage des églises de l’époque de la lutte pour les droits civiques des années 1960.

Elle rappelle également cette année 2015 où une succession de vidéos montre à l’Amérique blanche un système de «maintien de l’ordre» qui accorde à la vie des Noirs peu de valeur; un présent, en cette année 2015, où les médias de masse qui se délectent de la mort des Noirs mais ne reconnaissent pas l’existence de ces derniers; un présent, en cette année 2015, où Walter Scott, un habitant de Charleston, peut être calmement abattu dans le dos par la police. Elle nous ramène également à un présent où des officiers de police ainsi que le gouverneur de Caroline du Sud, Nikki Haley, parlent sur un ton solennel des martyrs de Mère Emanuel sous ce symbole durable de la terreur raciste qu’est le drapeau de la Confédération. Cela démontre avec clarté que le passé que les dirigeants de Charleston tentent de dissimuler au moyen d’une statue de Denmark Vesey – dans le cadre du tourisme lucratif des plantations de la ville – est loin d’être passé.

Dans des moments tels que celui-ci, peu de paroles du présent peuvent résonner aussi puissamment que les mots de Frederick Douglass dans son discours du 4 juillet, lorsqu’il disait: «Oh! Si seulement j’en avais la capacité, et que je pouvais gagner l’attention de la nation, je verserais aujourd’hui un courant fougueux de ridicule mordant, de reproches explosifs, de sarcasmes cinglants et de sévères réprimandes. Car ce n’est pas de lumière qu’il est besoin, mais de feu; ce n’est pas l’aimable averse, mais le tonnerre. Nous avons besoin de la tempête, de la tornade ainsi que du tremblement de terre.» 

Il ne s’agit pas d’histoire. C’est un guide pour l’action. Cette action peut être entendue dans les paroles du pasteur de Mère Emanuel et membre du Sénat de l’Etat de Caroline du Sud, Clementa Pinckney. Il a été l’un de ceux qui ont été tués mercredi. En 2013, dans un discours sur le thème de la «liberté», Pinckney disait: «… il est quelque fois nécessaire de faire du bruit… Quelquefois on peut en arriver à mourir comme Denmark Vesey… Quelquefois on doit marcher, manifester…»  (Traduction A l’Encontre. Article publié le 18 juin sur le site The Nation.com. David Zirin est membre de l’ISO)

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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