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A l'encontre

La Brèche

Cuba. Futur imparfait

Publié par Alencontre le 17 - septembre - 2013
Vendeur ambulant à La Havane

Vendeur ambulant à La Havane

Par Leonardo Padura

Devant un magasin de La Havane qui vend des produits en devises, plusieurs vendeurs informels offrent à leurs clients présumés des produits marqués par la pénurie: des couches (pampers, sic), de la peinture, des batteries pour les automobiles, n’importe quoi qu’il y avait mais qu’il n’y a déjà plus. Dans une zone assez chic de la plage de Varadero, le principal pôle touristique de Cuba, une horde de vendeurs ambulants parcourt la rive en offrant aux touristes étrangers leurs marchandises.

Devant ma maison, chaque matin, passe un homme qui annonce à la criée qu’il vend des réservoirs d’eau.

A une station d’autobus, une personne pratique un négoce qui s’est généralisé dans la ville: il change un peso pour quatre-vingts centavos en petites monnaies. En effet, de cette manière la personne qui vend le peso peut se payer deux tickets d’autobus et celui qui achète le peso gagne 20 centavos. C’est une bonne affaire pour les deux mais pas pour les chauffeurs et les contrôleurs du bus à qui restent dans les mains, les 60 centavos qu’ils auraient rendus.

Ce n’est là qu’un des nombreux «métiers» alternatifs ou informels qui sont apparus sur notre île ces dernières années. La majorité des personnes qui les pratiquent sont des jeunes qui ont découvert dans les «coins les mieux éclairés» de la société des manières plus lucratives de gagner leur vie que les salaires que paie l’Etat qui est le plus grand employeur du pays.

Avec ces métiers ou négoces (qui vont jusqu’aux extrêmes éthiques de l’exercice de la prostitution), une personne peut gagner l’argent nécessaire pour arranger sa survie d’une manière bien plus satisfaisante qu’un simple travail formel.

Les métiers informels existent dans le monde entier. Mais ils prolifèrent surtout là où il y a des problèmes de pauvreté et de chômage. A Cuba, ils avaient quasiment disparu depuis des décennies, en partie pour des raisons économiques et en partie à cause de la contrainte sociale.

La réapparition et l’essor de ces façons de gagner sa vie ont pour cause économique la disproportion entre les salaires et le coût de la vie; et leurs principaux acteurs sont les jeunes. Ce sont des personnes qui souvent ont encore l’âge d’aller à l’école ou d’étudier à l’Université et qui ont opté – ou se sont vues contraintes d’opter – pour la rue au lieu d’un pupitre.

Dans les deux cas (l’option obligée ou volontaire), ils ont subi l’influence de la perte de prestige social et de qualification économique qu’implique la condition de travailleur, voire de professionnel (ingénieur, médecin, enseignant, etc.).

Ces personnes savent bien que parmi les universitaires, les seuls qui prennent le chemin d’une vie aisée sont ceux qui réussissent à travailler près d’une source de devises dont ils puissent profiter. Mais ceux qui ont décidé de ne pas jouer à cette roulette russe – pour l’une ou l’autre des options mentionnées – ils cherchent alors une solution à leur présent par le chemin du moindre effort.

Il y a quelques mois, je me posais la question dans une de mes chroniques: que pouvait bien penser un jeune de 17 ou 18 ans qui chaque matin se plaçait sur le trottoir du bloc de maisons où j’habite pour vendre de l’ail ou des avocats? J’écrivais que j’aurais bien aimé savoir quelles expectatives ils pouvaient formuler pour leur avenir. Ou, plus encore, si cette personne (il ou elle) avait la moindre idée de ce que signifie avoir des attentes et perspectives de futur. Le simple fait de gagner 100 pesos sans voler personne semblait satisfaire ce jeune qui gagnait cinq fois plus qu’un médecin avec ses consultations, ses gardes et ses responsabilités professionnelles.

Voilà pourquoi le nombre des «informels» croît. Et je dirais qu’il croît chaque jour.

Heureusement, leurs métiers dépendent de leur habilité, de l’inefficience de certains mécanismes étatiques, de la corruption, de la pénurie. Je dis heureusement, parce pour le moment la plupart ne transgressent pas certaines frontières (limites) au-delà desquelles existe un énorme danger, tant pour eux-mêmes que pour le reste de la société.

En observant le défilé des vendeurs ambulants de la plage de Varadero, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander ce que feront, dans une période à venir, certains de ces jeunes déclassés si leur activité cessait d’être possible ou rentable.

Cette escadre qui aujourd’hui croise le long de la plage, vers quoi peut-elle dériver dans un futur? Le mieux serait qu’ils trouvent une manière honorable et suffisante de gagner leur vie, ce qui impliquerait un bouleversement profond du cadre économique dans lequel ils sont nés et ont vécu durant plus de deux décennies.

Et s’ils ne la trouvent pas? Parce qu’alors ils se convertiront en bouillon de culture pour ces activités qui sont derrière ces frontières dangereuses. Car il est évident que pour éviter cette chute, la répression légale et policière ne serait pas suffisante. Elle ne serait même pas une solution momentanée.

Ce qui s’impose, c’est de créer des alternatives viables, parce que beaucoup de ces jeunes, je ne les imagine pas convertis, disons, en agriculteurs, ou en maçons, affiliés à une coopérative dans laquelle les revenus dépendront du travail pur et dur, beaucoup d’heures en plein soleil, la pression de leurs collègues et l’obligation de verser au fisc quelque chose comme le tiers de leurs bénéfices.

Peut-être que pour beaucoup de ces informels, le temps de faire des efforts pour s’améliorer a déjà passé, et pour toujours. Peut-être qu’ils sont destinés à évoluer dans les bas-fonds de la société, faisant les travaux les plus sales et les moins payés, ou sautant directement dans la criminalité, sous toutes les formes qui existent.

Et ces possibilités me font de la peine pour ces jeunes et je ressens une terreur pour le reste des citoyens, nous autres qui dans ce futur possible vivrions avec eux. (Traduction A l’Encontre)

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Leonardo Padura

Leonardo Padura

Leonardo Padura (1955), écrivain et journaliste cubain, a reçu le Prix National de Littérature 2012. Ses romans ont été traduits en plus de 15 langues et son ouvrage le plus récent, L’homme qui aimait les chiens (original paru en Espagne en 2009, publié à Cuba en 2011. En français: Editions Métailié, Paris, 2011) a comme personnages centraux Léon Trotsky et son assassin, Ramon Mercader. Cet article a été publié par IPS, Inter Press Service News Agency, La Havane.

 

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