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La Brèche

Colombie. La marche qui illustre le plan A des citoyens et citoyennes

Publié par Alencontre le 20 - octobre - 2016

492207_1Par Juanita Vélez

Il était 5 heures de l’après-midi, mercredi 12 octobre, et la Place Bolívar n’avait pas l’air d’être une place de Bogotá. Elle était couverte, comme rarement auparavant, par des milliers d’indigènes, de paysans et de victimes, venus de toutes les régions de la Colombie rurale. Ils arrivaient en marchant, avec joie, comme les survivants d’une guerre que jamais ils ne voulaient connaître à nouveau, pour raconter au pays des villes qu’ils ne voulaient jamais plus vivre cela et qu’ils demandaient «un accord tout de suite». Une partie de ce pays urbain qui habituellement était été indifférent s’est organisé hier pour recevoir ces milliers de personnes et leur démontrer sa solidarité.

Tous ces gens semblaient répondre à l’appel de Julieta Lemaître [professeure à l’Universidad de los Andes, faculté de droit] sur son blog de La Silla: «Ces semaines, ces mois, s’il n’y a pas de mobilisation citoyenne, les politiciens se limiteront à faire leur travail: conserver leur pouvoir et rester en fonction.»

C’est pourquoi hier, après la gifle du triomphe du NON [2 octobre] et de la division de l’establishment, la société civile a démontré que si le gouvernement Santos n’a pas de «plan B», eux, aujourd’hui, ont un plan A.

Le plan A

C’était risqué d’organiser une marche qui réunisse plus de 30’000 personnes avec un même discours et qui, surtout, coordonne des secteurs très différents. Avant tout parce qu’il s’agissait de gens qui ne se connaissaient pas et qu’il y avait eu très peu de jours pour le faire.

Mais hier la coordination fut impressionnante.

Les étudiants, en tee-shirts orange, se chargeaient de la logistique. Ils se sont procuré 20’000 fleurs blanches, les autorisations, les estrades, et 250 volontaires pour former un cordon sur une espace de 16 pâtés de maisons depuis le Planétarium jusqu’à la Place Bolívar, qui soit une espèce de chemin d’honneur pour que les milliers d’indigènes, victimes et paysans, défilent en groupes tandis que les gens de tous les côtés leur donnaient des fleurs et leur criaient «vous n’êtes pas seuls».

Le cordon arrivait jusqu’à l’estrade, au pied du Capitole, et l’idée était que chaque groupe qui arrivait sur la place était reçu comme dans un défilé, en les présentant avec honneurs et en les applaudissant.

En premier, arrivèrent les victimes avec des pancartes de l’Association nationale de victimes suivis par des personnes avec des banderoles de la Centrale unitaire des travailleurs, CUT; puis arrivèrent le directeur de l’Unité des victimes Alan Jara et aussi l’ex-séquestré Sigifredo López, avec des dizaines de victimes qui, comme le confirma à La Silla une source gouvernementale, étaient venues à Bogotá pour l’audience publique qu’avait convoquée pour le lundi le sénateur Juan Manuel Galán afin de «communiquer leurs suggestions pour renégocier les accords». Ils étaient restés dans la capitale pour la marche de mercredi.

Mais ceux qui reçurent les applaudissements les plus nourris furent les membres de la garde indigène [structure réunissant diverses populations indigènes pour la défense de leurs terres, de leur autonomie et de leur culture], les derniers à entrer sur la place. C’étaient des milliers d’indigènes de toutes les ethnies levant leurs bâtons criant: «Garde, garde. Pour ma race, pour ma terre.»

«Garde indigène»: selon les statistiques de 2005, 3,5% des habitants de la Colombie (1,4 million) appartenaient officiellement aux «peuples indigènes»

«Garde indigène»: selon les statistiques de 2005, 3,5% des habitants
de la Colombie (1,4 million) appartenaient officiellement aux «peuples indigènes»

Les indigènes, comme les victimes, n’étaient pas venus à Bogotá principalement pour la marche.

Ils avaient, depuis un certain moment déjà, organisé le IXe Congrès national des peuples indigènes, que tient depuis quatre ans l’Organisation nationale indigène de Colombie, ONIC, pour élire les dix membres de son comité directeur, appelé Grand Conseil. Ces congrès se tiennent à Bogotá pour le symbole consistant à présenter la résistance indigène au «monde blanc, celui des élites».

Depuis lundi 10 octobre, ils avaient commencé à arriver en bus des 28 départements du pays où est présente l’ONIC qui réunit 102 peuples indigènes.

Arrivèrent les Sikuani de Puerto Carreño, après douze heures de voyage en barque, puis beaucoup plus d’heures par terre, les Yukpa du César qui s’opposent à ce que la guérilla se concentre sur leurs terres et qui après dix heures à dos d’âne attinrent la localité de Becerril pour continuer leur route par terre, ainsi que les Kankuamos, les Wiwas, et les Arhuacos de la Sierra Nevada, parmi beaucoup d’autres.

Ils séjournèrent toute la semaine dans le Collège des Missionnaires Clarétains de Bosa. La Silla les a rencontrés là le mardi. Les grands salons du collège étaient pleins de tentes et durant ces jours ils se réunirent sur les courts de tennis et dans les jardins du collège pour discuter comment s’organiser maintenant afin que le gouvernement et l’uribisme (Alvaro Uribe) renégocient les accords de La Havane.

Mais bien que initialement ils soient venus pour leur congrès, qui se tenait du lundi au vendredi, ils ont fini par se mobiliser parce qu’ils ont rencontré les étudiants lors d’une réunion qu’avait convoquée l’association Viva la Ciudadania, qui réunit huit ONG et cherche à agir à partir de la société civile.

Comme l’a raconté à La Silla Daniela Amaya de l’ONG Sinestesia qui a, elle aussi, aidé à coordonner la marche, assistèrent à cette réunion, outre quelques représentants des indigènes, des membres de la CUT, des étudiants et des organisations de victimes.

«Ce fut le pont vers les autres secteurs. C’est là que nous avons discuté comment nous pouvions nous organiser de tous côtés pour faire quelque chose d’autre», nous a dit Amaya.

«Les indigènes nous ont raconté qu’ils étaient arrivés en pensant se mobiliser pour le jour de la race. C’est là que nous avons appris que les étudiants eux aussi préparaient une marche comme celle du silence et que justement étaient présentes en ville trois mille victimes que le Congrès avait convoquées. Nous nous sommes rendu compte que si nous nous unissions nous pourrions faire pression bien plus fortement», ajouta-t-elle.

imagen-16724619-2Après cette réunion, ils se sont rencontrés dans un salon de l’Hôtel de Ville. Il y avait là un représentant de l’ONIC, un du mouvement étudiant et deux de Sinestesia.

«C’est là que nous avons eu l’idée que les étudiants accueilleraient les victimes et les indigènes pour leur offrir les fleurs. Nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas faire une marche comme celle de la semaine précédente. Il fallait réunir tout le monde», ajouta Amaya. Se sont joints à eux des paysans de diverses organisations. Comme l’a aussi raconté à La Silla Andrés Gil, un des leaders de la zone de réserve paysanne et de la Marche Patriotique, à partir du mardi 11 octobre ont commencé à arriver en ville, selon lui, quelque quinze mille personnes de 25 départements pour se joindre à la marche.

D’autres comme César Jerez, un des leaders du mouvement des zones de réserve paysanne et du Sommet agraire nous a dit que se sont mobilisées trois mille personnes de l’Association nationale des Zones de paysanne, ANZORC, de régions comme le Catatumbo.

Tous ces secteurs, si différents les uns les autres, ont fini par se coordonner pour que hier, mercredi 12 octobre, plus qu’une marche, ce fut une mise en scène des acteurs qui ont le plus souffert du conflit armé en Colombie et qui exigent un accord rapide.

Le message central n’était pas de défendre ce qui avait été signé à La Havane, sinon arriver à «un accord tout de suite».

La marche au-delà de la marche

Justement, avec le hashtag #AccordTout de suite (#AcuerdoYa), qui fut trending topic sur Twitter, la marche a été présente plus loin que la Place Bolívar et le centre-ville de Bogotá.

C’est que, en plus des plus des trente mille personnes qui ont défilé hier, le soutien à ce que l’accord se renégocie rapidement provient de beaucoup d’autres secteures, ce qui montre que le pays urbain qui se solidarise ne se limite pas aux étudiants.

L’artiste Doris Salcedo l’a démontré en recouvrant la place de toiles blanches et de cendres qui évoquaient la mémoire.

D’autres de ces soutiens arrivèrent par une lettre ouverte de plus de mille professeurs d’université en Colombie et dans des pays comme les Etats-Unis et les Pays-Bas. Dans leur lettre, ils demandent au gouvernement, aux FARC, et aux leaders du OUI et du NON de ne pas permettre que plus de temps se passe sans solution apportée aux divergences à propos des accords. Et pour leur dire que la société, mais surtout les étudiants, exige d’eux une disposition à «flexibiliser» leurs positions.

C’est quelque chose de semblable qu’ont fait plus de 445 Colombiens vivant à l’étranger en adressant une lettre au président Santos et aux chefs négociateurs du gouvernement et des FARC pour leur demander «d’être participants de la discussion collective que le pays tout entier doit entreprendre». Ils précisaient que, bien que chacun soit parti du pays pour des raisons différentes, ils ne sont pas étrangers à ce qui se passe et qu’il faut poursuivre la négociation et «ouvrir l’espace au dialogue, sans pour autant qu’il faille rouvrir la discussion sur tout le contenu des accords».

Ils demandent également aux délégations de l’uribisme et aux partisans du OUI «d’agir avec grandeur et efficacité» et qu’ils comprennent qu’il «n’y a pas d’accords sans concessions».

Et ce lundi, 380 patrons de tout le pays, parmi eux des hommes d’affaires à succès comme Carlos Ardila Lülle, Luis Carlos Sarmiento Angulo, Alejandro Santodomingo et David Bojanini, et beaucoup d’autres, ont eux aussi rédigé une lettre ouverte dans laquelle ils adressent un «appel aux représentants du OUI, à ceux du NON et aux représentants des FARC pour que priment la raison, l’intérêt national, le travail responsable et engagé, en dédiant leurs meilleurs efforts à la recherche prompte et décidée d’un accord définitif».

Toutes ces personnes, bien qu’elles ne fussent pas présentes lors de la marche de mercredi 12 octobre qui réunissait plutôt des secteurs de la gauche, se sont unies à cette revendication que hier sur la Place Bolívar ont criée des femmes, des indigènes, des paysans, et des étudiants. Cela confirme que jusqu’à ce qu’il y ait un accord, la mobilisation sociale est le plan A des citoyens et des citoyennes. Ceux de la campagne comme ceux de la ville. (Article publié dans l’hebdomadaire colombien La Silla Vacía, le 13 octobre 2016; traduction A l’Encontre)

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