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A l'encontre

La Brèche

Brésil. Midia Ninja. La nouvelle voix des protestations de Rio

Publié par Alencontre le 25 - août - 2013

une-ninjaPar Tatiana Magariños

L’article publié ci-dessous révèle une facette, souvent pas du tout mentionnée, des mobilisations qui se développèrent au Brésil depuis juin 2013. Il se concentre sur les initiatives propres à l’action de «réseaux sociaux alternatifs d’information», entre autres durant la présence du pape François à l’occasion des Journées mondiales de la Jeunesse. L’importance des mobilisations sociales sur la situation politique au Brésil ne peut être sous-estimée. Les sondages effectués fin juillet démontrent la chute de crédibilité manifeste de l’ensemble des instances gouvernementales, que ce soit à l’échelle fédérale, des Etats ou des grandes villes. Toutefois, comme le souligne Ricardo Antunes, dans un récent entretien: «Le défi, pour la gauche radicale, reste celui du développement d’une autre politique apte à dessiner des alternatives contre la politique traditionnelle [celle du jeu électoral en préparation], une alternative qui ne mime pas la politique des dominants. Et nous ne disposons pas, pour l’heure, de cette alternative. Parce que ces mouvements, en prenant leurs expressions les plus positives (comme les transports gratuits, la question des sans-logis, la santé, l’éducation, etc.) – qui se sont centrées donc sur des questions concrètes et très réelles –, ne débouchent pas et n’indiquent pas une alternative politique d’un autre type, une nouvelle modalité de politique radicale, extra-institutionnelle, profondément opposée à celle qui domine actuellement. Cela constitue le défi le plus important de la lutte sociale et politique dans le Brésil actuel.» (Rédaction A l’Encontre)

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Depuis quelques mois, des dizaines de jeunes réunis au sein du média social Ninja pratiquent le «journalisme citoyen» pour transmettre les manifestations de Rio de Janeiro sur les réseaux sociaux et «montrer ce que cachent» les médias traditionnels. «Nous sommes à Botafogo» [quartier plutôt de classes moyennes situé dans la zone sud de Rio], s’exclame un jeune Brésilien, mince et à la barbe châtain, alors qu’il tourne en rond, inquiet, en parlant dans son téléphone portable et en ayant son regard perdu dans la foule. Il est l’un des deux cents journalistes indépendants qui transmettent en direct et depuis l’intérieur les protestations au Brésil. Ils font partie du média Ninja (selon l’acronyme portugais : Récits Indépendants Journalisme et Action) qui est né à São Paulo en 2012 afin de couvrir des événements d’ordre culturel, mais qui, avec l’ampleur prise par les manifestations [qui commencèrent en juin 2013], s’est mis peu à peu à gagner du terrain parmi les Brésiliens les plus désenchantés par rapport aux médias traditionnels.

Ils affirment montrer la réalité de ce qui se passe dans la rue et cherchent à dénoncer ce que les médias traditionnels ne montrent pas, comme l’arrestation, par exemple, de deux des leurs alors qu’ils étaient en train de transmettre sur les réseaux sociaux une manifestation qui avait lieu près de l’endroit où le pape François se réunissait avec la présidente Dilma Rousseff le 22 juillet à Rio de Janeiro. Ils affirment avoir été les premiers à publier des images de policiers infiltrés lançant des cocktails molotov contre les manifestants et vouloir de cette manière faire pression sur les grands médias et sur la justice afin qu’une enquête soit ouverte sur ces agissements.

«Comment nos manifestations sont-elles perçues en Uruguay?», demande le reporter qui se promène avec son portable et une lampe discrète parmi des centaines de personnes, à quelques pâtés de maisons du bord de la mer. La réponse est interrompue par le cri d’un passant: «Attention!» Les jeunes courent dans toutes les directions. La mobilisation, commencée il y a environ cinq heures, semble s’étioler.

Un autobus distrait écrase presque un manifestant, provoquant la panique parmi ceux qui se trouvent dans le coin. Les cris provoquent l’inquiétude de ceux qui sont déjà plus loin, qui, sans savoir ce qui se passe, ont craint un instant qu’il ne s’agisse d’un affrontement avec les troupes de chocs arrivées il y a peu.

Beaucoup de manifestant sont marqués par l’expérience de juin, lorsqu’en pleine Coupe des confédérations [cette Coupe qui se joue un an avant le Mondial de foot], leurs protestations avaient débouché sur de violents affrontements avec la police, police qui à plusieurs occasions avait réprimé les défilés au moyen de gaz lacrymogènes.

Mais tous reviennent à leur poste et les hommes en uniforme bloquent le cortège, rigides avec leurs médailles et le regard qui ne montre rien de leurs intentions. On chante de plus en plus fort en cette après-midi de la fin du mois de juillet. Les manifestants exigent de meilleurs services publics et dénoncent tout ce que l’Etat dépense en stades pour la Coupe du Monde de 2014, les Jeux Olympiques de 2016 et la visite du pape François. «Ce phénomène est incroyable, il y a 23’000 personnes qui sont en train de regarder la manifestation sur Internet», s’exclame tout fier un jeune Brésilien qui s’approche de la marche après l’avoir suivie en temps réel sur Facebook où les Ninjas ont plus de 160’000 «suiveurs». La manifestation a été convoquée l’après-midi même sur les réseaux sociaux. Le rendez-vous a été donné dans le quartier de Leblon, le plus élégant de la ville, là où vit le gouverneur Sergio Cabral [membre du PMDB, élu en 2007], celui dont la popularité est la plus basse de tout le Brésil, avec 12% d’opinions favorables seulement.

Les premiers à arriver sont quelques petits jeunes masqués. L’un déguisé en Homme Araignée et d’autres portant des cagoules. Ils disent qu’ils se cachent le visage par peur de la répression et ils se plaignent du fait que les membres de la police ne portent pas d’identification sur leur uniforme. Ils disent que c’est illégal et que si quelque chose se produit, on ne sait pas qui dénoncer. Pour la même raison, ils refusent de donner leurs noms. Ils se laissent arrêter par les policiers qui les avertissent qu’ils ne veulent que les aider pour que «les choses se passent de manière pacifique», et qui, sans leur donner beaucoup d’explications leur demandent d’ouvrir leurs sacs à dos. Mais, auparavant, ils les encerclent, provoquant la colère des autres manifestants qui brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire «Dehors, Cabral» et crient : «Ici se trouvent les petits chiens de Cabral», faisant allusion aux troupes de choc qui se promènent dans leurs camions comme pour intimider la foule.

Indignés

Le soleil frappe et les vagues deviennent plus fortes. Quelques surfeurs sortent de l’eau et s’approchent de la manifestation, en maillot et avec leurs planches. Ils se mélangent parmi les manifestants, parmi lesquels certains sont en train de récolter des aliments et des vêtements pour la famille du maçon Amarildo de Souza, le père de six enfants et habitant de la favela de Rocinha qui a disparu le 14 juillet après avoir subi un interrogatoire par la police.

«Où est Amarildo?», demandent-ils avec indignation. En plus de protester contre les abus policiers, ils exigent plus d’investissements dans la santé et l’éducation et la destitution de Cabral, qu’ils accusent d’avoir des liens avec les patrons d’entreprises corrompus et d’utiliser des hélicoptères appartenant au gouvernement pour transporter des membres de sa famille.

Rafael VilelaA quelques mètres de là, sur la plage de Copacabana, où la traditionnelle sculpture de sable montrant une femme bronzant à plat ventre a été vêtue d’une petite jupe «par respect pour le pape» ­­– selon les dires de l’artiste­ – , le souverain pontife ouvre officiellement la Journée mondiale de la jeunesse (JMJ), à laquelle assistent un million et demi de pèlerins venus du monde entier, mais principalement d’Amérique latine.

Près des manifestations, mais loin des causes qui inquiètent ces jeunes Brésiliens, les pèlerins entonnent l’hymne de l’événement : «Christ nous invite, venez mes amis, le Christ nous envoie, soyons des missionnaires». C’est par ces cris qu’ils reçoivent le premier pape latino-américain, qui a pour mission de restaurer l’image de l’Eglise Catholique – affectée par des affaires de pédophilie et de corruption – en demandant aux jeunes de sortir dans les rues pour porter l’Evangile aux autres.

Loin de ces chants, il y a les Ninjas qui ont choisi de montrer l’autre visage de Rio parce qu’ils affirment que les grands médias ne s’occupent que de filmer le pape, cela dans le pays où il y a le plus de catholiques au monde (64,6%, selon le recensement de 2010).

Le média Ninja a plus de 18’000 «suiveurs» sur Twitter, parmi lesquels beaucoup ont participé aux manifestations contre la chaîne de télévision Globo, la plus importante du pays, et certains ont même incendié des véhicules des TV Récord et SBT (Système brésilien de télévision).

Les Ninjas, dont les réunions de rédaction sont ouvertes, ne cachent pas leur soutien aux revendications des manifestants, manifestants qui eux-mêmes exigent aussi une démocratisation de l’information. Et ils affirment, comme tous les autres jeunes, qu’à cette occasion la revendication n’est pas contre le pape, mais contre les 53 millions de dollars dépensés par le gouvernement à cette occasion. «Ce n’est pas contre le pape, mais contre les Journées mondiales de la jeunesse qui rendent la vie des habitants de Rio difficile parce qu’il y a beaucoup d’argent provenant des coffres publics utilisés pour cette occasion», explique le manifestant Luis Felipe Godinho, 19 ans.

De plus, ils veulent profiter du fait que les médias internationaux soient présents «pour montrer au grand jour ce qui se passe à Rio», raconte l’infirmier Leandro Costa, 21 ans, qui participe à la manifestation pour porter secours aux manifestants en cas d’affrontements avec la police ou de tout autre incident.

«Des envoyés de Satan»

«Allons à Copacabana», annonce un Ninja au moyen de son téléphone portable. Derrière lui, une enseignante porte une poupée géante représentant un Cabral blessé par une balle de caoutchouc, faisant ainsi allusion à une blessure qu’elle a elle-même reçue lors d’une autre manifestation. Sur la poupée est accrochée une pancarte où l’on peut lire: «Qui est le bandit?» La manifestation commence à mettre ensemble de plus en plus de gens et de causes. Se sont joints à elle ceux qui exigent la légalisation de l’avortement comme ceux qui défendent le mariage homosexuel. La marche prend de l’ampleur, spontanément, mais aussi grâce aux Ninjas qui cherchent à être le véhicule le plus direct et le plus rapide entre les gens de la rue et le peuple de la toile

« Pape, pape, ouvre la main parce que je veux de l’argent pour la santé et l’éducation», chantent les jeunes alors qu’ils marchent dans les rues en direction de la plage. Ils reçoivent l’appui des voisins qui allument et éteignent la lumière de leurs appartements en signe de complicité. Certains pèlerins crient depuis les fenêtres des restaurants: «Cette jeunesse est celle du pape », et les manifestants répondent : «Cette jeunesse est la jeunesse libre».

Une scène similaire s’est produite la dernière nuit des JMJ, une semaine plus tard, lorsque des centaines de manifestants sont entrées sur la plage de Copacabana pendant que les catholiques étaient en train d’improviser une veillée entre sacs de couchage, guitares et prières.

La rencontre était d’abord censée avoir lieu à Guaratiba, sur un terrain en friche au nord de la ville, mais le lieu ayant été inondé par de très fortes pluies, les autorités ont décidé, au dernier moment, de modifier le lieu de pèlerinage. Cela a provoqué l’angoisse des habitants de Guaratiba qui avaient investi des milliers de reais dans de la nourriture, de la boisson, des toilettes et des logements [pour répondre à la demande commerciale des pélerins], et qui, en plus de la déception de «perdre» le pape, n’ont pas reçu un sou de dédommagement.

Arguant que leur marche était déjà programmée et qu’ils payaient pour leur part aussi des impôts, les manifestants se sont sentis autorisés à se mélanger aux pèlerins. Ils ont provoqué le ras-le-bol des militaires qui au début protégeaient la plage, mais qui les ont finalement laissé passer. Alors que certains jeunes entonnaient des prières, d’autres réclamaient la légalisation de l’avortement, une femme montrait ses seins et un manifestant illuminait un graffiti où l’on pouvait lire «moins de Bible et plus d’orgasmes». Parmi eux, le média Ninja promenait ses portables, faisait photos et interviews sans relâche, et ce en dépit d’un mégaphone qui diffusait crescendo un Ave Maria. A genoux et en leur tournant le dos, un Espagnol d’environ 17 ans qualifiait les manifestants d’envoyés de Satan. (Traduction A l’Encontre)

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Article paru dans l’hebdomadaire Brecha, publié à Montevideo, en date du 16 août 2013.

Tatiana Magariños est une journaliste uruguayenne de l’Agence France Presse, envoyée spéciale à Rio de Janeiro pour couvrir les Journées Mondiales de la Jeunesse.

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