mardi
25
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

La fin du «piétisme-luliste»

La fin du «piétisme-luliste»

Entretien avec Ricardo Antunes
conduit par Valérie Nader et Gabriel Brito

Crise de l’eau; crise électrique; augmentation abusive des prix; relèvement des taux d’intérêt; ralentissement de l’activité économique; chômage qui s’installe; aujourd’hui scandales révélant une corruption colossale autour de la plus emblématique des entreprises publiques brésiliennes; gouvernement à genoux devant un Congrès national mis en cause par les dénonciations de corruption, ce même législatif étant commandé par le parti historiquement connu pour son clientélisme, le PMDB [1] et ayant un agenda de politique économique des plus conservatrice. La population est divisée entre deux options manichéennes conduites, d’une part, par un pôle qui contient tout ce qui existe de plus conservateur, rétrograde, tendancieux et fasciste aidé par des médias corporatistes et, d’autre part, un pôle opposé qui est conduit par un autoritarisme innocent, honteux, ou disons-le simplement, hypocrite.

Ricardo Antunes, sociologue et professeur à UNICAMP [à São Paulo] utilise un langage fluide et nuancé qui nous aide à réfléchir sur la situation d’un pays qui semble au bord d’un véritable précipice. Dès le début de l’entretien que Correio da Cidadania a conduit, le sociologue va droit au but et affirme que le second gouvernement mené actuellement par Dilma et le quatrième mandat du PT est quasiment mort-né. Ce phénomène est, d’une certaine façon, une manifestation tardive de la crise profonde qui ravage le pays depuis les manifestations de juin 2013 [2]. Fondamentalement, «rien n’a été envisagé depuis lors (…) ni en ce qui concerne la vie quotidienne, ni en ce qui concerne les biens communs fondamentaux comme le sont l’eau, l’énergie, la mobilité ou encore la santé. La situation est chaotique. La crise économique a dévasté le modèle pétiste» [3].

Les bases économiques sur lesquelles se sont érigés les gouvernements pétistes permettent une stratégie de «conciliation des classes». Cette stratégie consiste à s’occuper des intérêts des plus aisés en endormant les classes du bas. Ces gouvernements se sont embourbés dans un monde lui-même épuisé par un ralentissement économique. D’un autre côté, dans l’arène politique, l’ample et naturelle base partisane qui a donné son soutien aux gouvernements pétistes, mais toujours sous l’empire du PMDB, est maintenant un marécage où s’enfonce chaque jour un peu plus la Présidente Dilma.

«La tragédie, et c’est là où se trouve la distinction, est que si Petrobras (et les autres grandes entreprises publiques) a toujours été un nid de corruption, ces 12 dernières années, cette corruption est pratiquée aujourd’hui par un parti de gauche qui un jour a vraiment été de gauche. (…) Les gens ont l’impression que ce qui arrive dans Petrobras est dû au PT parce que ce parti accompli aujourd’hui son quatrième mandat. Le système est majoritairement contrôlé par le PT et ses alliés (…).»

C’est la clé pour comprendre ce qui pourrait surprendre jusqu’aux détracteurs de la première heure, parmi lesquels se trouve Ricardo Antunes: cette clé c’est l’exorbitante quantité de moyens alloués au PT par les entreprises durant les élections de 2006, de 2010 et surtout en 2014. C’est cette «servilité» des différents gouvernements du PT au système financier, entrepreneurial et à l’agrobusiness.

Le sociologue continue sa démonstration en énumérant les conséquences que l’incompétence politique et la chute du gouvernement Dilma peuvent induire sur le «Lulisme» et sur le PT. «Aujourd’hui, je vois un Lula affaibli pour 2018. Il ne va pas accepter et se soumettre à cela» explique Ricardo Antunes. Quant au PT lui-même, «la situation actuelle est très difficile. Je ne vois pas d’alternative à ce parti».

Il prévoit à l’avenir de nombreuses manifestations («de droite et de gauche») et une forte répression. Mais le sociologue devient sentencieux lorsqu’il affirme qu’en ce moment, une mise en accusation de Dilma signifierait une victoire de la droite. «C’est très clair que l’on est face à une alliance et une position politique encore plus à droite qui commencent qui va des saudosistas de la dictature [4] jusqu’à la droite actuelle. La droite a été celle qui a politisé les rébellions de juin après qu’elles se soient terminées. La droite a été celle qui a gagné politiquement. Elle a fait de la campagne contre la corruption l’axe de son mouvement tout en étant elle-même aussi corrompue que ceux qu’elle dénonce (…). Il est évident que cette sortie de crise crée une situation propice à l’annonce par la droite de la défaite de la gauche dans son entier et pas uniquement la défaite de Dilma. Cela aura pour conséquence une faillite de la gauche.»

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Correio da Cidadania: Augmentation des prix, ralentissement économique, crise de l’eau et électrique, scandales liés à la corruption: qu’avez-vous à dire d’un contexte aussi dévastateur pour le pays et qui nous laisse comprendre que le début de mandat de Dilma Rousseff n’apporte rien de nouveau?

Ricardo Antunes

Ricardo Antunes

Ricardo Antunes: Peut-être que l’on peut commencer par dire que le second gouvernement de Dilma et donc le quatrième du PT est quasiment mort-né [le premier étant celui de Lula en 2003]. D’une certaine façon, c’est une manifestation tardive de la crise profonde qui a ravagé le pays à partir des manifestations de juin 2013. Fondamentalement, rien n’a été résolu depuis lors. Les crises économiques, sociales et politiques ainsi que la crise des valeurs morales se sont intensifiées. Sans parler des services publics qui se sont encore plus détériorés.

Il suffit pour s’en rendre compte de citer deux de ces services publics, et qui sont pour le moins essentiels.

En premier lieu, la désertification causée par le système hydrologique au Brésil est caractérisée par la déliquescence des fournisseurs d’eau qui sont pour la plupart des entreprises mixtes, privatisées, ou, quand elles sont restées publiques, possèdent une idéologie et un modus operandi calqués sur le privé.

Avec la crise de l’eau, le Sud-Est vit un véritable anéantissement qui, de mémoire, ne s’est jamais produit auparavant avec une telle intensité. Cela a été causé par des gouvernements d’Etat comme le PSDB de São Paulo présent tant au niveau municipal que fédéral [5]. Ces gouvernements affichent leur désintérêt total pour la chose publique (res publica). C’est particulièrement frappant en ce qui concerne l’approvisionnement en eau qui devrait en fait être gratuit et dont l’usage devrait être prudent et conscient. En effet, il faudrait le considérer comme un bien précieux.

La seconde crise profonde qui a des implications décisives pour la vie quotidienne est celle de l’énergie. Ce que l’on paie pour l’électricité est ce qu’on peut appeler une véritable provocation. C’est la conséquence du fiasco de la gestion des entreprises du secteur, surtout en ce qui concerne les deux dernières années qui ont donné lieu à un contrôle politique des prix dans un univers gouverné par des intérêts privés au détriment d’objectifs publics. Tant les gouvernements du PSDB que celui du PT en sont responsables. Alors que le premier a privatisé, le second a maintenu ces privatisations. Le résultat est la recherche de profit de ces entreprises aux dépens de la population. Aujourd’hui, les personnes, sont en train de payer plus que ce que coûte réellement l’électricité et paient pour le profit de ces entreprises, alors que cette somme ne devrait pas leur être demandée.

Et encore, je n’ai pas parlé du système de mobilité où rien n’est résolu. Pourtant, que ce soit dans la vie quotidienne, ou en ce qui concerne les biens communs fondamentaux, comme l’eau, l’énergie, les transports et la santé, la situation est chaotique. La crise économique a dévasté le modèle pétiste (et je disais déjà cela dans des interviews durant les manifestations de juin 2013).

Le projet des gouvernements Lula et Dilma était déjà pourri et était déjà entré dans un processus de faillite en phase terminale. L’idée selon laquelle il fallait ouvrir le capital au marché international, diminuer l’effort des banques, augmenter les intérêts et parallèlement, renforcer le marché interne est finie. Ce modèle est arrivé à sa limite. Plus de 30% de la population est endettée, les taux d’intérêt sont extrêmement élevés, leur dépendance à toute sorte de cartes de crédit (sans parler des autres modes de financement) est le fléau qui s’abat sur les pauvres aujourd’hui. Fléau apparemment virtuel, mais profondément réel. Le travailleur achète un produit avec sa carte de crédit et paie 500 reais[environ 152 CHF], s’il diffère le paiement de deux ou trois mois en pensant qu’il paiera la même somme, il se retrouvera finalement avec une dette de 1000 ou 1500 reais[environ 304 ou 456 CHF] sans s’en rendre compte et sans comprendre l’engrenage des mécanismes financiers. Pire, s’il n’arrive pas à rembourser sa dette, il finit par perdre le produit acheté. On parle ici de consommation gonflée et qui est par la suite retirée aux pauvres.

Dans ce contexte, la crise politique s’est exacerbée à cause de quelques éléments significatifs. L’éventail de près de 20 partis politiques avec lesquelles s’est allié le PT afin de pouvoir gouverner et garantir ainsi la victoire de Lula et de Dilma, a pour pilier le PMDB. Autrefois, surtout en ce qui concerne le MDB (Movimento Democratico Brasileiro) [6] originel, il y avait un but progressiste dans la lutte contre la dictature à l’époque où il n’était pas possible d’avoir des partis de gauche car c’était illégal. Ce parti était une espèce de front qui agglomérait des secteurs modérés mais aussi des secteurs de la gauche, de l’opposition. Aujourd’hui, il n’existe pas la moindre trace de ce vieux MDB qui au long des années 80, 90 et 2000 a engendré le parti le plus scandaleusement compromis avec la politique de l’ordre établi. Le PMDB vit du clientélisme, de l’échange de bons procédés, à tel point qu’il soutient le candidat à la présidentielle d’un parti et le gouverneur d’un autre parti, et cela se répète avec les secrétaires, vice-présidents etc. N’importe lesquels des autres partis à droite du PMDB comme le PP (doit-on préciser qu’il s’agit du parti de Maluf [7]…); et des autres partis, minoritaires, qui ne sont que des partis-marionnettes utilisés par le PMDB. Et c’est avec ça que le PT s’est allié, du centre à la droite, avec le pire en somme.

Pour user d’une métaphore sévère, Dilma est embourbée dans les sables mouvants d’un marécage. Elle se noie, et seules sa tête et ses épaules sont encore visibles. Plus elle essaie de s’activer et plus elle s’enfonce. Dans cette crise politique, Dilma a été prise à partie par la crise ouverte au sein du PMDB, qui, par prudence, se contentait jusqu’à alors de faire le service minimum. Mais la crise gouvernementale est si profonde que le parti a compris que Michel Temer (le vice-président du Brésil, PMDB), Renan Calheiros (Président du Sénat fédéral, PMDB) et le reste du groupe tomberont tous ensemble. Tout s’est ensuite profondément accentué avec le scandale de corruption entourant Petrobras dévastant encore plus l’Etat brésilien. N’importe qui sait qu’aujourd’hui, on a des schémas similaires (peut-être de moindre importance, car en effet Petrobras est gigantesque) avec le barrage d’Itaipu[8], dans les services postaux[9] etc.

Manifestation contre le gouvernement Rousseff, Sao Paulo,  le 15 mars 2015

Manifestation contre le gouvernement Rousseff, Sao Paulo,
le 15 mars 2015

Ce qui est le plus tragique dans toute cette corruption (qui n’est pas nouvelle, en effet, sans doute qu’elle existait dans les gouvernements antérieurs) est que la croissance exponentielle de l’entreprise Petrobras est telle qu’elle est devenue, disons vitale, pour la survie financière des parties en période électorale. Petrobras, Itaipu, Eletrobras, et les autres sont l’expression de cette période d’expansion de l’économie en grande partie garantie aux entreprises nationales. Ce qui arrive au sein de Petrobras, et ce qui donne donc l’impression que le PT en est le seul responsable, c’est le fait que ce parti en soit déjà à son quatrième mandat. Le système est donc majoritairement contrôlé par le PT et ses partis alliés.

Comme l’a dit Paulo Roberto Costa (l’un de ceux qui ont dénoncé l’opération Lava Jato), personne ne peut accéder aux hautes sphères dirigeantes de Petrobras sans pistons politiques. En gros, l’entreprise a abandonné la gestion publique et a été contrôlée politiquement par les partis du pouvoir, et fini par se transformer en une source inépuisable de moyens pécuniaires pour le maintien du PT au gouvernement.

Je me rappelle que durant les élections de 2006, 2010 et surtout de 2014, le PT était le parti qui recevait le plus de dons du patronat. J’étais encore dans l’illusion même si j’ai toujours critiqué l’asservissement du gouvernement aux entreprises. Aujourd’hui, il est clair que le PT a fait et fait encore ce que le système financier, les entreprises, l’agrobusiness et la bourgeoisie industrielle, tous imbriqués et mélangés, déterminent ensemble.

Le patronat, lorsqu’il donne son su-sucre au PT, souhaite aussi que son système soit appliqué strictement. Posséder un gouvernement aussi servile que celui de Lula a été quelque chose d’exceptionnel parce qu’aucun gouvernement bourgeois ne s’est laissé asservir à ce point ces 40 dernières années. Le PT a été le gouvernement capable de contrôler les mouvements sociaux, populaires, radicaux en cooptant et en empêchant l’avancée de diverses luttes sociales. Les gouvernements typiquement bourgeois, eux, n’ont même pas une fraction de cette capacité de nuisance sociale.

Cependant, même avec ça, cela me paraissait peu probable que Dilma dispose de ressources financières et des dons issus du patronat supérieurs à ceux du PSDB lui-même. Aujourd’hui, cela est évident. Le patronat donnait plus au PT pour pouvoir ensuite piller Petrobras et d’autres entreprises nationales. Ce qui va finir par être rapidement révélé. Naturellement, si le PSDB était au pouvoir, la pratique serait la même. Imaginez seulement avoir le DEM [10] dans les entreprises nationales. Grâce à tout ce qu’ils contrôlent dans ce pays, une part très significative des ressources de fractions bourgeoises, dans notre cas, celle des créanciers, vient d’une rétribution d’un système extrêmement ample dans Petrobras, qui atteint les milliards., Si le gain atteint les milliards, les dons eux approchent donc les millions. Et cela sans compter les donations stratosphériques des banques qui, dès le lendemain des élections, ont commencé à encaisser les profits de leurs investissements dans la campagne.

On peut comprendre facilement que Dilma a reçu plus de dons que Aécio Neves (candidat à la présidentielle 2014, PSDB). Ces dons ont été ensuite remboursés grâce aux biens de l’Etat lui-même. Imaginez quelle somme est nécessaire pour la création d’une raffinerie… Une partie de ce prix surfait a migré directement dans le système de corruption.

Correio da Cidadania: Au-delà des propres conséquences politiques que cela a provoquées, comment analysez-vous la posture que le gouvernement a adoptée dans ce contexte face à ces crises profondes et imbriquées?

Ricardo Antunes: La tragédie, c’est que si Petrobras (et les autres entreprises nationales) a toujours été le centre d’une vaste corruption ces 12 dernières années, elle a été pratiquée par un parti qui se définit à gauche, qui est né comme un parti de gauche. et C’est là que réside la différence. Ce parti a été le centre majoritaire de la gauche brésilienne. Pourtant, lorsqu’il est arrivé au pouvoir il a été complice, il a drainé, il a impulsé, il a amplifié et il a même lubrifié le système de corruption. Si vous me demandez quel serait le résultat avec le PSDB ou le DEM au pouvoir ? Je vous répondrais que ce serait la même chose. Il suffit de voir le cas du PSDB dans le métro de São Paulo[11] et les pratiques du DEM où il est au pouvoir comme José Roberto Arruda au District fédéral[12]. C’est là où réside le problème. Cela ne devrait pas être la même chose avec un parti qui s’est dit et a été un parti de gauche. C’est là la triste différence qualitative.

Le PT a été fondé en 1980 comme le parti de la vraie gauche, il n’y a pas de doute sur ces fondements. Il suffit de dire qu’il a été le parti le plus important, le parti de la classe laborieuse des 35 dernières années au Brésil. Dans l’histoire brésilienne, le Parti Communiste Brésilien est ce qu’on a connu de plus proche au PT. Le PCB a été fondé dans les années 1920. Mais il ne s’agissait pas du même pays à cette époque, il s’agissait en effet du premier essor industriel brésilien significatif; il y a eu le développement dans le monde des arts, l’émergence du modernisme, ainsi qu’une bourgeoisie présentant son projet pour le pays… C’est à ce moment qu’un parti ouvrier est apparu en se présentant en tant «qu’opposition ouvrière». C’est ce qu’a fait le PCB durant les années vingt au Brésil.

Ensuite, le PCB a eu des périodes où il s’est développé. Cela vaut la peine de rappeler qu’en 1945, le parti a eu une votation très favorable. Ainsi, s’il s’était présenté aux présidentielles, il aurait eu de grandes chances d’être élu. Juste pour en avoir une idée, cette même année, le PCB a été le parti qui a reçu le plus de voix pour son candidat pour le renouvellement du Sénat (Chambre haute). Ce parti a développé intensément son projet interclassiste (qui défend plusieurs classes sociales) et d’alliances avec des secteurs vastes de la bourgeoisie. Dans son passé, le PT a toujours critiqué, avec raison, ce côté tendant à la conciliation du PCB. Toujours dans ses origines, il a critiqué le réformisme et la conciliation entrepris par le PCB dans les années quarante et 60 par exemple. Et bien, la compromission du PT durant les mandats de Lula et de Dilma nous rappelle ce vieux PCB. Je ne parle pas ici du PCB actuel, très faible mais qui a essayé de réviser courageusement ce passé; je parle du PCB qui serait stupéfait du niveau de conciliation, de subordination, d’assujettissement et d’asservissement qu’a atteint le PT durant les gouvernements de Lula et de Dilma.

Pire, il n’y a aucun cas dans l’histoire de la gauche brésilienne où le PCB se serait compromis et embourbé dans la corruption comme le fait aujourd’hui le PT. Ainsi, si le PCB a oscillé entre les moments lumineux et tragiques, ce que vit aujourd’hui le PT, est pire et peut dans le meilleur des cas, être qualifié de farce.

Alors, quelle sera la lumière qui apparaîtra à la fin du tunnel pour le gouvernement de Dilma? Rien ne l’indique. Jusqu’où va aller l’opération Lava Jato? On a vu que Janot (Procureur général en charge du Lava Jato, connu pour la fameuse liste Janot regroupant les personnes impliquées) a choisi de ne pas suggérer l’ouverture d’une enquête contre Dilma et Aécio. Cela ne surprend guère personne. Si les recours ont concerné le PT, le PMDB, le PP et les autres, ils ont aussi concerné des candidats du PSDB. Le nom de Sergio Guerra (député PSDB à Pernambouc) est apparu dès l’éclatement du scandale. D’une certaine façon, beaucoup des candidats qui ont reçu des sommes provenant du Lava Jato peuvent aussi y être mêlés. Si tout était divulgué, à la fin il restera peu de monde au Congrès. Eduardo Cunha (député PMDB à Rio de Janeiro), conservateur devant l’éternel, l’ingénu du conservatisme et incarnant la fierté hétérosexuelle doit lui aussi s’expliquer aujourd’hui.

Bien sûr, on peut imaginer que Janot a été précautionneux dans son enquête et que les personnes suspectées qui ont été listées, l’ont été car il existait effectivement de forts indices contre ces parlementaires. Aécio, par exemple, a été bon! On a même eu droit à des scènes typiques de la tragédie brésilienne: «ce n’était qu’un complot du gouvernement pour impliquer mon nom dans cette affaire» a-t-il affirmé. Ce même Aécio qui a toujours défendu la probité de la justice, qui a salué la compétence de la Police fédérale à réunir des preuves, ce même Aécio, grand défenseur de la rectitude des actions du Ministère public, celui-là même, dit aujourd’hui que le gouvernement a fait en sorte de l’impliquer dans cette affaire. Nous pouvons avoir ainsi une idée du gouffre dans lequel se trouve la crise politique. Un gouffre profond, très profond.

Correio da Cidadania: Que pouvez-vous nous dire de Lula, du Lulisme et du Pétisme dans ce nouveau contexte national, particulièrement en ce qui concerne l’argumentation que vous avez utilisé pour la défense de ce gouvernement? 

Ricardo Antunes: C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Quelle est l’argumentation? La crise politique est par excellence attribuée au gouvernement de Dilma. Lula a été son maître et Dilma n’est que sa disciple. La victoire ou la chute de Dilma renforcera ou salira Lula. Si elle menait des mandats excellents, Lula serait déjà en train de préparer sa victoire électorale pour 2018.

La chute du gouvernement Dilma 1 et, plus encore la crise profonde actuelle du gouvernement tout juste réélu ternissent l’image de Lula et du PT. Le PT, et plus spécifiquement Lula, n’a pas d’alternatives. Quelles pourraient-elles être? Rompre avec le gouvernement Dilma? Ce serait cocasse. Ne serait-ce que parce que Lula propose publiquement à Dilma de communiquer avec la droite, qu’elle cède encore plus au PMDB et au centre du Congrès. C’est la caractéristique, le côté varguiste[13] de Lula. Mettez Dieu et Satan à une table et Lula se chargera de les concilier. C’est le semi-Bonaparte de la conciliation.

Manifestation de soutien à Dilma Rousseff, Brasilia,  le 13 mars 2015

Manifestation de soutien à Dilma Rousseff, pour la démocratie, contre la corruption, Brasilia, le 13 mars 2015

Bien sûr que plusieurs secteurs pétistes sont incommodés, il s’agit des véritables militants qui ne pouvaient se douter de ces actions. Mais il y a un problème. Dans de tels secteurs, qui peuvent avoir de l’autonomie face au lulisme? Lula est devenu la pierre angulaire de la politique qu’on utilise en dernière instance. Des dissensions et il arrive pour concilier tout le monde. Comme le PT le fait à chaque fois. Lorsque les débats devenaient chauds entre l’Articulaçao[14] et la gauche du PT, qui les conciliait? Lula. Il jetait un seau d’eau froide pour refroidir les ardeurs des querelleurs et puis tout le monde s’embrassait et ce qu’il en sortait était un compromis final taillé par Lula.

Alors, avec la chute du gouvernement Dilma, on ne peut préjuger du futur cadre politique brésilien. Je parle de ce que je conçois comme probable pour 2018 même si nous avons encore 3 ans devant nous. Aujourd’hui, je vois un Lula extrêmement fragilisé en 2018. Il ne risque pas d’accepter une telle situation. Après être parti au plus haut à la fin de ses deux mandats, il ne se lancera pas de nouveau et ne tentera pas de sauver un gouvernement au fond du trou. Il ne pourra pas non plus se dissocier de l’actuel gouvernement car il est responsable de Dilma.

Nous savions tous que Dilma était politiquement complètement inexpérimentée et donc incompétente pour la chose politique. Elle n’avait pas la moindre expérience. Elle n’a pas même été une leader syndicale, parlementaire, ou encore gouverneur…Elle a uniquement été secrétaire du Gouvernement de l’Etat du Rio Grande do Sul et Ministre du gouvernement de Lula, donc comme gestionnaire. C’était une gestionnaire forte, autoritaire. En tant que gestionnaire, les travaux avancent, vous comprenez? «Vous devez le faire, vous devez le faire»… Elle use de méthodes autoritaires contre les fonctionnaires publics qui travaillent avec elle. A la fin de l’année, selon la presse, pas mal de ministres évitaient d’aller à Brasilia afin de ne pas être l’objet de reproches pour les erreurs commises.

Tout cela pour dire que l’incompétence politique de Dilma est totale, alors qu’elle doit affronter la crise politique actuelle. Elle a méprisé le PMDB et maintenant elle leur cède quasiment tout. Elle a accompli tout son premier mandat sans même recevoir la CUT (Centrale unique des travailleurs, centrale syndicale) et la MST (Mouvement des travailleurs ruraux sans terres), alors que ce sont des mouvements qui lui donnaient généralement leur soutien. On a dû attendre les soulèvements de juin 2013 pour qu’elle se dise enfin: «ah, tiens, que dit le MTST ou le MPL (Mouvement pour la gratuité des transports publics)». Elle n’a même pas reçu la CUT et le MST qui la soutenaient. Elle les méprisait. Cette tendance autocratique, individualiste, managériale et inflexible donne les contours qui caractérisent si bien Dilma et le tout est entouré de parlementaires incompétents. Elle crée ainsi un noyau politique dans le gouvernement que l’on ne peut pas déplacer. Et le PMDB se fout d’elle. La chance de Dilma est que le Lava Jato a aspiré Eduardo Cunha et Renan Calheiros. Si cela n’avait pas été le cas, ces deux-là seraient en ce moment même en train de positionner leurs pions.

La situation actuelle est très compliquée et je ne vois pas quelle serait l’alternative au PT. Cela ne sert à rien maintenant de sortir et de dire «on va reprendre un front de gauche pour la vaincre…». Vous rigolez. Ils ont créé un Front effectivement, un Front avec la bourgeoisie financière et industrielle, et l’agrobusiness. Nous ne pouvons plus arriver comme des fleurs et dire «on va former un Front populaire». Lula n’est d’ailleurs plus compétent pour ces choses-là. J’en suis désolé. Il ne l’est plus. Il n’obtiendra pas le soutien d’amples secteurs qui aujourd’hui se sont tournés vers Conlutas (centrale syndicale, alternative à la CUT), dans les deux intersyndicales, et dans divers mouvements sociaux satellites qui regardent l’actuel gouvernement avec beaucoup de dédain. Mais ils savent que la chose pourrait être encore pire vu que l’insensibilité du tucanato (PSDB) envers les problématiques sociales est bien connue de la population appartenant à la catégorie des working poor. (Traduction par A l’Encontre, publié dans Correio da Cidadania le 16 mars 2015)

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[1] Parti du mouvement démocratique brésilien, centre droit, il a 77 députés sur 513 à la Chambres des députés (Chambre basse), et 18 sénateurs sur 81 au Sénat fédéral (Chambre haute). (Réd. A l’Encontre)

[2] Il s’agit de mobilisations d’une envergure sans précédent depuis 1992 qui ont commencé par une contestation de la population concernant les tarifs des transports publics, d’autres revendications ont suivi. (Voir nos articles du 19 juin 2013 et du 25 juin 2013). (Réd. A l’Encontre)

[3] Relatif au Partido dos trabalhadores (Parti des travailleurs) dont sont issus Lula et Rousseff. Ce terme est né par le Manifeste de la fondation du PT, le document constitutif du parti qui s’oblige à suivre un socialisme démocratique. (Réd. A l’Encontre)

[4] La dictature militaire s’est étalée de 1965 à 1984. Elle a eu lieu après un coup d’Etat militaire renversant la IVe République. Cette dictature a dissolu le Congrès national (législatif), supprimé les libertés civiques et tout le pouvoir de répression et de détention a été donné à l’armée et à la police brésilienne.(Réd. A l’Encontre)

[5] Le PSDB se partage quasiment le pouvoir avec le PSDM à São Paulo depuis la chute de la dictature. Aujourd’hui, le gouverneur Geraldo Alckmin qui fait face aujourd’hui à la colère des professeurs concernant leurs conditions de travail et les sous-effectifs dans l’éducation. Ils ont fait grève il y a quelques jours (cf. cet article en portugais ici). (Réd. A l’Encontre)

[6] Le MDB a été fondé en 1966, soit pendant la dictature, il était le seul parti de l’opposition possible. L’autre parti était le parti de l’Etat (ARENA). En 1980, avec la fin du bipartisme, le MDB a donné naissance à l’actuel PMDB ainsi qu’au PT et PDT. (Réd. A l’Encontre)

[7] Paulo Maluf est l’actuel président du PP (Partido popular), parti étant l’héritier idéologique de l’ARENA. Ce politicien est surtout connu pour ses implications dans des affaires de corruptions à tel point que le verbe malufar signifie voler dans les caisses de l’Etat. (Réd. A l’Encontre)

[8] La construction de ce barrage a eu de nombreuses conséquences environnementales ainsi que sociales, le désappropriement de plus de 40’000 personnes qui vivaient pratiquement toutes de l’agriculture. Une partie de ces personnes est devenue membre du MTST (movimento dos trabalhadores sem teto) qui est le mouvement des travailleurs sans toit. (Réd. A l’Encontre)

[9] Des révélations de corruptions ont éclaté en 2005. (Réd. A l’Encontre)

[10] Le DEM, ou démocrates, est l’ancien PFL, parti du front libéral. Ce parti a été impliqué dans divers scandales comme en 2003, le scandale du Banestado où 42 milliards ont été détournés. L’ONG MCCE (mouvement de combat de la corruption électorale) classe le DEM comme le parti le plus corrompu du Brésil. (Réd. A l’Encontre)

[11] C’est un scandale de corruption lors de la construction du Métro de São Paulo par l’entreprise française Alstom. 34 milliards ont été engrangés par les membres des autorités de l’Etat et par des membres du PSDB entre 1998 et 2001. (Réd. A l’Encontre)

[12] Un autre cas de corruption par le DEM dans le District fédéral qui est un Etat fédéral situé au centre-ouest du Brésil. (Réd. A l’Encontre)

[13] Relatif à Getulio Vargas, chef de la Révolution de 1930 créant l’Etat nouveau, il a ensuite été élu Président du Brésil par deux fois (1930 à 1945). Etre varguiste indique une sorte de pragmatisme ou de compromission politique. (Réd. A l’Encontre)

[14] C’est un groupe interne au sein du PT dont Lula fait partie. Le PT a eu diverses querelles internes depuis sa création. (Réd. A l’Encontre)

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