lundi
16
septembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Alberto Pradilla

«Vous voulez savoir qui a organisé cette caravane? Ce sont la faim et la mort.» Les Centraméricains fuient une guerre sans tranchées qui fait beaucoup, beaucoup de morts. Nous ne savons pas ce qu’il adviendra de cette longue marche, mais tous ces êtres humains qui font partie de cet exode sont déjà entrés dans l’histoire. Ils ont fait sortir de la clandestinité quelque chose qui se produit depuis des décennies: la fuite massive des Centraméricains vers le nord. Mais ces êtres humains ne veulent pas entrer dans l’histoire, ils veulent entrer aux Etats-Unis.

Eyer Mauricio Mancia Arana, originaire de San Pedro Sula, au Honduras, étudie la frontière états-unienne depuis la plage de Tijuana [au Mexique, à la frontière sud de la Californie]. Là-bas, de l’autre côté du mur, se trouve ce lieu magique, qui semble pouvoir résoudre tous ses problèmes. Il est vu comme une terre promise par des centaines, des milliers de migrant·e·s d’Amérique centrale qui font partie, depuis plus d’un mois de cette «caravane», déjà devenue célèbre. Tu peux apercevoir les Etats-Unis, mais tu ne peux pas entrer. Ce pays est si proche et reste pourtant si lointain. [Le titre et la phrase précédente font allusion à la formule utilisée par le militaire installé rudement à la tête du Mexique de 1877 à 1880, puis de 1884 à 1911: Porfirio Diaz: «Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis»].

Cet homme de 34 ans, qui marche avec son fils Ezequiel, âgé de cinq ans, ne sait plus que faire. Selon Google Maps, le trajet le plus court entre la deuxième ville du Honduras et la municipalité frontalière mexicaine est de 4386 kilomètres. Mais ils en ont parcouru bien davantage. Ils ont zigzagué à travers le Guatemala et les Etats du Chiapas, d’Oaxaca, de Veracruz, de Puebla, de Mexico City, de Querétaro, de Jalisco, de Nayarit, de Sinaloa, de Sonora et de Tijuana. Ils ont cheminé sous le soleil, dormi sous la pluie, ils sont grimpés sur un camion. Ils sont tombés malades. Ils ont été affamés et ont supplié qu’on les transporte. Ils sont entrés dans l’histoire, mais c’est maintenant qu’ils doivent affronter la partie la plus difficile. Ils doivent en effet prendre les grandes décisions: comment procéder? Comment traverser la frontière? Comment choisir la bonne stratégie pour que les autorités des Etats-Unis acceptent la demande d’asile politique que veut déposer Mancia Arana?

«Je suis venu du Honduras à cause des extorsions pratiquées par les membres des maras [gangs armés]», expliquait-il quelques jours avant son arrivée à Tijuana. Il raconte qu’il a intenté une action en justice contre l’Etat pour les prestations qu’il aurait dû recevoir en raison de son licenciement. Et les membres du gang l’ont découvert (il ne précise pas, il ne veut pas préciser, si le gang en question est le Barrio 18 ou la Mara Salvatrucha, qui sont les deux principaux maras qui opèrent dans toute l’Amérique centrale, le Mexique et les Etats-Unis). Ils ont commencé à lui extorquer de l’argent. Saloperie d’extorsion! C’est ce genre de procédé qui fait de l’Amérique centrale l’une des régions les plus violentes du monde.

L’extorsion – ou «impôt de guerre» au Honduras – est un des procédés par lesquels les gangs se renflouent. Des enfants pauvres volent à d’autres personnes aussi pauvres qu’eux le peu d’argent qu’elles possèdent, et que celles-ci leur donnent pour ne pas se faire tuer. Cela arrive à des petits commerçants, à des vendeurs occasionnels, à des chauffeurs de bus. Même pour avoir le droit de vivre dans certains quartiers, il faut donner de l’argent aux maras, c’est notamment le cas à Tegucigalpa, à San Salvador ou à Guatemala City. Si on ne paie pas, ils vous tuent. Si vous êtes en retard pour le paiement, ils vous tuent. Parfois, ils tuent en guise d’avertissement à des tiers.

«J’ai dû partir parce que j’avais deux loyers de retard. A cause de cela ils sont venus me chercher à plusieurs reprises. Si je retournais ils me tueraient. Je ne peux donc pas retourner au Honduras», explique-t-il. Preuve à l’appui, il montre le document attestant la poursuite qu’il a intentée contre Hondutel, l’entreprise de télécommunications hondurienne. Il montre aussi une capture d’écran de l’application Messenger d’il y a une année, et plus précisément, du 19 août 2017, sur laquelle on peut lire que quelqu’un qui se fait appeler Pedro Lovo lui envoie le message suivant: «Ta tête a déjà un prix dingue et tu économises pour un bout de merde, ha ha ha» (sic). Mais il n’a plus reçu de messages de ce genre. «Maintenant ils sont plus rusés, ils vous le disent directement», ajoute-t-il.

Le problème de Mancia Arana et de son fils est que même le risque de recevoir une balle dans la tête ne sera probablement pas considéré comme une cause suffisante pour que les juges états-uniens analysent leur cas. Les gangs et leurs actions ne sont pas considérés comme un motif suffisant pour une demande d’asile de l’autre côté du Rio Bravo. Le Hondurien, comme des centaines ou des milliers d’autres personnes qui l’accompagnent, a donc de forts risques d’être renvoyé.

Depuis leur arrivée à Mexico, les membres de la «longue marche des pieds endoloris» ont été assistés par des avocats spécialisés en immigration. Mais face à toutes les difficultés, ils clament «Primero Dios» [D’abord Dieu]. Mais Dieu ne leur ouvrira pas la porte et ne convaincra pas Donald Trump, qui est arrivé à la Maison-Blanche en attisant la peur des migrant·e·s, de leur permettre de traverser la frontière. «Primero Dios» est une façon d’ajourner le problème. Jusqu’à présent, cela a servi. Mais les Etats-Unis représentent un autre problème et les possibilités d’y entrer sont maigres.

L’exode centraméricain se fait en empruntant deux voies

• La première manière, légale, est la moins utilisée. Les migrant·e·s arrivent aux portes des Etats-Unis et demandent l’asile. Ils n’ont pas le droit d’entrer directement, et s’ils le tentent ils encourent une contravention. Là, ils se trouveront dans une queue, derrière d’autres Centraméricains et 2000 Mexicains venant d’Etats tels que ceux de Guerrero ou du Michoacán, qui demandent aussi l’asile en raison de la «guerre de la drogue». Lorsqu’ils franchiront enfin le portail, ils seront soumis à un interrogatoire. S’ils réussissent ce premier test, ils seront enfermés sans qu’une date soit fixée, c’est-à-dire jusqu’à ce que le juge décide de leur accorder ou non l’asile. S’ils ne sont pas admissibles, ils seront expulsés. Etre déporté après avoir parcouru tout ce chemin est cruel, mais beaucoup de ceux qui participent à la longue marche des affamé·e·s savent déjà ce que c’est que d’être enfermé parce qu’on est un migrant.

• La seconde manière d’entrer aux Etats-Unis, illégale, est la plus courante. Il s’agit alors de payer un passeur et risquer de traverser la frontière illégalement, en tentant d’éviter les services de migration et les patrouilles civiles armées (milices) engagées dans la chasse «à l’étranger illégal».

Hier, le 15 novembre à 12h55, Mauricio Mancia Arana m’a envoyé un dernier message. Il disait qu’il avait un plan, qu’il allait essayer de traverser la frontière en empruntant le pont commercial, qu’il voulait esquiver les agents mexicains et se rendre aux premiers agents en uniformes états-uniens. Mais cela fait plus de 24 heures qu’il ne s’est pas reconnecté. Il est possible qu’il ait réussi, mais c’est tout à fait improbable. Il a peut-être été arrêté. Ou alors les piles de son portable sont épuisées… L’incertitude est un des états qui marquent l’exode en Amérique centrale. Nous savons où nous en sommes, ici et maintenant. Mais nous ne savons pas ce que l’avenir réserve à ces milliers d’êtres humains épuisés, perclus, malades…mais indestructibles.

L’important dans cette longue marche, ce n’est pas ce lieu verrouillé vers lequel ils se rendent, mais les raisons qui les font fuir. Ce à quoi ils cherchent à échapper. Ce qui pousse plus de 10’000 personnes réparties en quatre caravanes à tout quitter, absolument tout, et à s’embarquer dans une telle longue marche incertaine. Chaque migrant qui traîne ses pieds sur la route, qui s’accroche à un camion ou se serre sur les plates-formes arrières de pick-up porte une histoire terrible dans son sac à dos. Et dans chaque histoire, il y a des récits choquants. L’Amérique centrale est l’une des régions du monde où il y a le plus d’assassinats.

Le taux d’homicides au Guatemala est de 26 pour 100’000 habitants; au Honduras, il est de 46 pour 100’000; au Salvador de 62 pour 100’000. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère que 10 décès violents pour 100’000 habitants constituent une pandémie de violence. Compte tenu de ces chiffres, l’Amérique centrale est malade de la violence. Et au revers de la médaille il y a la pauvreté. Près de 60% des Guatémaltèques vivent dans la pauvreté, le taux est analogue chez les Honduriens et il est de 34% chez les Salvadoriens.

«Vous voulez savoir qui a organisé cette caravane? Ce sont la faim et la mort», clamait Irineo Mujica à Tapachula, dans le Chiapas, alors que la caravane pénétrait à peine sur le territoire mexicain.

Mujica est le fondateur de Pueblos Sin Frontera [Peuples sans frontières], un réseau de militant·e·s d’Amérique centrale, du Mexique et des Etats-Unis qui accompagnent les migrant·e·s sur ce parcours extrêmement dangereux. Ce réseau avait déjà organisé d’autres caravanes par le passé, mais elles n’étaient pas comme celle-ci. Il y a eu un effet boule de neige. A San Pedro Sula (Honduras) il y avait 200 participants, à Aguascalientes, à la frontière avec le Guatemala, ils étaient 3000. Au pont Rodolfo Robles (entre Tecún Umán au Guatemala et Ciudad Hidalgo au Chiapas, Mexique), sous un panneau «Bienvenue au Mexique», ils étaient 5000 à être aspergés de gaz lacrymogènes et battus avant de sauter dans la rivière Suchiate et de devenir illégaux. L’Amérique centrale est malade de violence, de pauvreté, de colonialisme, de gouvernements corrompus, d’Etats qui ne protègent pas et ne servent que ceux qui sont au pouvoir depuis des décennies.

Ils ont fait sortir de la clandestinité la fuite massive des Centraméricains

C’est la raison pour laquelle il y a des centaines d’Eyer Mauricio. Parce qu’ils sont arrivés à la conclusion qu’il n’y a pas d’avenir dans leur pays. Il y a une révolution centraméricaine qui ne se tourne pas contre ses gouvernements corrompus, mais qui fait ses valises et marche vers une nouvelle entrée dans le monde. Ils contestent les lois sur l’immigration du Mexique et des Etats-Unis parce qu’ils sont arrivés à la conclusion qu’il est impossible de changer leur pays. Condamnées à survivre dans la pauvreté et la violence, des centaines, des milliers de personnes ont décidé de fuir.

Il y a un élément qui définit cet exode: dans le cas des migrants subsahariens à Melilla, ce sont des jeunes hommes qui montrent la voie. Ici ce sont de jeunes hommes, des hommes plus âgés presque à l’âge de la retraite, des petits enfants, des adolescents en pleine poussée de croissance et des mères qui portent plusieurs enfants. Ce sont des familles entières. Il est important de le répéter: ce sont des familles entières qui ont tout laissé, qui ont vendu le peu qu’elles avaient (je connais le cas de certains Guatémaltèques qui sont venus avec les 1000 quetzals – 113 euros ­­– encaissés par leur fille lorsqu’elle a revendu le téléphone portable Huawei acheté deux semaines plus tôt) et qui sont partis sans même savoir s’ils avaient une chance de réussir. Cette migration ressemble davantage à l’exode syrien de 2015 à travers l’Europe. Les Centraméricains fuient une guerre sans tranchées qui fait beaucoup, beaucoup de morts. La faim, c’est aussi la violence, même si l’on veut la qualifier différemment.

Nous ne savons pas ce qu’il adviendra de cette longue marche, mais tous les hommes, femmes et enfants qui participent à cet exode sont déjà entrés dans l’histoire. Ils ont fait sortir de la clandestinité quelque chose qui dure depuis des décennies: la fuite massive des Centraméricains vers les Etats-Unis.

Avant cette caravane (et aussi pendant, même si nous ne les voyons pas), des centaines de milliers de Guatémaltèques, Salvadoriens et Honduriens ont fait leurs bagages et sont allés goûter au rêve américain. En cachette. En payant un passeur et en s’exposant à des groupes criminels qui les font disparaître, les asservissent, font du trafic, les tuent. Le prix actuel de ce voyage clandestin se situe entre 4000 et 10’000 dollars.

Mais cette poignée de femmes et d’hommes a rompu avec cette tendance et a marché vers le nord, la poitrine nue, se montrant devant le monde entier, se protégeant à travers cette visibilité. C’est un énorme exercice de désobéissance civile massive qui, au moins jusqu’à Tijuana, a fonctionné.

Avant, ils les détenaient et les livraient au service des Migrations. Maintenant c’est la police fédérale qui les escorte.

Nous ne savons pas ce qu’il adviendra de la longue marche des Centraméricains. Ils sont déjà arrivés jusqu’ici . Mais ils ne veulent pas entrer dans l’histoire. Ils veulent entrer aux Etats-Unis et y travailler. (Article publié dans Nueva Sociedad, novembre 2018; traduction A l’Encontre)

Alberto Pradilla est journaliste au Guatemala.

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