mardi
22
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Chrisophe Degryse

La grève perlée des coursiers Deliveroo dans plusieurs grandes villes françaises vient s’ajouter à la liste chaque jour plus longue des mobilisations sociales menées dans les entreprises stars de l’économie numérique [voir article reproduit sur ce site en date du 9 août 2019]. La courte histoire de Deliveroo et d’Uber est déjà émaillée de multiples campagnes, d’actions collectives et de grèves un peu partout dans le monde. Ce sont tour à tour les conditions de travail, le statut du travailleur, les rémunérations, le non-accès aux droits sociaux qui y sont dénoncés.

Au-delà de Deliveroo et d’Uber, les youtubeurs de Google tentent aussi de s’organiser. La campagne FairTube actuellement en cours vise à obtenir plus de justice et de transparence pour les créateurs de vidéos. Leurs modes de rémunération sont en effet opaques et les décisions que prend Google – notamment en matière de démonétisation de vidéos dans certains pays sans explications claires (autres que: «Contenu non adapté aux annonceurs») –, affectent directement les revenus des créateurs.

Chez Amazon, ce sont les travailleurs des grands entrepôts qui dénoncent de plus en plus ouvertement leurs conditions de travail et tentent de s’organiser, y compris aux Etats-Unis. Les algorithmes de la firme licencient automatiquement les travailleurs pas assez productifs («Amazon’s sytem can automatically fire its warehouse workers», « The Download », MIT Technology Review, 26 avril). La société de Jeff Bezos se défend en payant certains de ses employés pour qu’ils tweetent sur leurs si enviables conditions de travail, dans l’espoir de freiner une poussée de syndicalisation.

Syndromes de stress post-traumatiques

Et l’on peut multiplier les exemples, à l’image des microtravailleurs de plates-formes, souvent très mal rémunérés pour nettoyer, classer et étiqueter des données utilisées par l’intelligence artificielle, ou pour venir en aide aux assistants virtuels de Google Duplex qui ont encore un grand besoin de petites mains.

Que dire encore de ces armées de modérateurs de contenu de Facebook qui visionnent jour après jour, pour les bloquer, des plublications si violentes qu’ils en subissent des syndromes de stress post-traumatiques?

Quel point commun entre le coursier Deliveroo qui fait grève à Paris, le youtubeur qui fait campagne à Berlin, le chauffeur Uber qui manifeste à New Delhi et le microtravailleur de Manille? Ils se trouvent tous dans une relation de travail qui a été désertée par la plate-forme. Tandis qu’ils travaillent pour elle, qu’ils la font vivre, qu’ils lui font gagner de l’argent ainsi qu’à sa direction, ces travailleurs se voient barrer l’accès aux droits sociaux, à la négociation collective, aux prestations sociales. Ces plates-formes trouvent en effet dans la technologie et dans les failles des droits sociaux nationaux matière à pratiquer une forme d’« évasion sociale ».

Ces applications mobiles qui nous rendent la vie si facile cachent donc parfois des réalités sociales moins reluisantes. Il peut sembler paradoxal que ce soit dans ces entreprises technologiques du XXIe siècle que l’on trouve des pratiques d’avant la création de l’Organisation internationale du travail (OIT), il y a tout juste cent ans, et de la reconnaissance par ses conventions de la liberté d’association, du droit à la négociation collective, du droit du travail, de la protection de la santé et de la sécurité…

Ce constat ne doit pas amener à bannir l’économie de plate-forme. Certaines entreprises montrent comment les technologies peuvent aussi être mises au service de l’intérêt général et de l’intégration sociale. Mais ce constat montre qu’à moins d’accepter la précarisation du monde du travail, la question des négociations collectives dans l’économie numérique ne pourra plus être encore longtemps passée sous silence.

Un cahier de revendications

On sait que l’économie de plate-forme tend à atomiser le travail, ce qui rend difficile l’organisation des travailleurs et la construction de revendications communes. Mais ce n’est pas impossible, comme le montrent quelques (encore trop rares) exemples de conventions collectives que des travailleurs organisés sont parvenus à négocier avec leur direction au Danemark, en Autriche, en Allemagne, en Suède et aujourd’hui en Norvège.

Dans ce dernier pays, les coursiers de Foodora, dont environ 14 % sont membres du syndicat Fellesforbundet, ont élaboré un cahier de revendications et ils tentent actuellement de négocier un accord portant sur des sujets aussi variés que l’entretien des vélos, le remboursement de certains équipements, la possibilité de se réunir dans un local, la fourniture de pneus neige pour l’hiver, etc.

Contrairement à ce qu’on a pu entendre à l’occasion des grèves de ce mois d’août, les coursiers à vélo ne sont pas a priori hostiles aux «vieux syndicats traditionnels». Une enquête menée par l’Institut syndical européen (ETUI) auprès des coursiers Deliveroo de Belgique montre que seulement 10 % d’entre eux se disent antisyndicaux, tandis que 34 % assurent ne pas éprouver le besoin de se syndiquer et, surtout, que 56 % ignorent tout simplement ce que pourrait leur apporter une affiliation («Unwilfull ignorance : attitudes to trade unions among Deliveroo in Belgium») Jan Drahokoupil, Agnieszka Piasna, Kurt Vandaele, ETUI Policy Brief, juin 2019). Ce qui, au passage, montre aussi qu’il y a encore du pain sur la planche pour les «vieux syndicats».

Enfin, dans ce face-à-face entre managers et travailleurs de plates-formes, sans doute les autorités publiques des grandes villes ont-elles aussi un rôle à jouer. Des exemples existent notamment à Bologne (Italie) ou à Seattle (Etats-Unis) où les autorités locales ont tenté, certes avec des succès variés, de jouer les intermédiaires au nom de l’intérêt général. Sans doute y a-t-il là également de nouvelles pistes à explorer. (Article publié comme «Tribune» dans Le Monde, en date du 15 août 2019)

Christophe Degryse. Responsable de l’Unité Prospective à l’Institut syndical européen/ETUI

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