Israël. «Du rêve au cauchemar»

Paru en mai 2026.

Par Sonia Dayan-Herzbrun

Spécialiste de l’histoire des génocides et professeur à l’université de Brown, l’Israélo-Américain Omer Bartov, qui signe Israël. Une course vers l’abîme, a longtemps été un sioniste convaincu. D’une certaine manière, il l’est toujours, voulant croire à la possibilité d’un sionisme démocratique et laïc. À la suite d’un long débat avec lui-même, il est parvenu à la conclusion que la guerre menée à Gaza depuis octobre 2023, et la volonté exprimée par Israël de détruire le peuple palestinien totalement ou en partie, correspondent «aux critères définis par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide». Comment cette dérive a-t-elle pu se produire et comment éviter qu’Israël ne devienne un État paria?

Le livre d’Omer Bartov pourrait avoir comme sous-titre «Autocritique». Il peut se lire comme le récit d’une prise de conscience et l’expression de la souffrance d’un homme qui se sent de plus en plus étranger dans ce qui reste pour lui sa maison, sa patrie. «Tout est différent, bizarre, menaçant.» En novembre 2023, il écrivait qu’il n’y avait pas de preuve qu’un génocide se déroulât à Gaza. En juin 2024, son jugement n’était plus le même. Il n’était désormais plus possible de nier qu’Israël s’était engagé «dans des crimes de guerre systématiques, des crimes contre l’humanité et des actes génocidaires».

C’est avec appréhension qu’il se trouvait alors en Israël pour la première fois depuis le 7-Octobre. Arrivant à l’université Ben-Gourion de Beer-Sheva pour y donner une conférence, il avait été accueilli par une manifestation d’étudiants et de membres du personnel, bien décidés à l’empêcher de parler. Au bout d’un certain temps, il avait réussi à établir un dialogue avec ces jeunes femmes et ces jeunes hommes, qui revenaient tout juste de la bande de Gaza où ils avaient été déployés en tant que réservistes. Toutes et tous avaient à cœur de prouver leur humanité. Ils voyaient de l’antisémitisme dans chaque critique de la politique israélienne, d’où qu’elle vînt. Selon eux, il n’y avait pas de famine à Gaza. «Ils défendaient la destruction systématique et, d’après eux, nécessaire et légitime des écoles, des universités, des hôpitaux, des habitations, et des infrastructures.»

Omer Bartov compare cette façon de voir dans la population ennemie au sens large une sous-humanité ne méritant aucun droit (des «animaux humains») à la vision du monde des soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale pour qui les bolchéviques étaient des Untermenchen (sous-hommes) responsables des atrocités qu’ils subissaient. Un tract de propagande de l’armée allemande de 1941 parlait en ces termes des commissaires politiques de l’Armée rouge: «Nous insulterions les animaux si nous décrivions ces hommes, pour la plupart juifs, comme des bêtes.» Lors d’un entretien à la radio, Sara Netanyahou, la femme du Premier ministre, avait déclaré le 10 octobre: «Je ne les traite pas d’animaux humains, car ce serait insulter les animaux.»

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Dans ce climat de méfiance radicale envers les solutions politiques, quand la guerre devient une fin en soi, elle peut se transformer «en un exercice de destruction illimitée».

Israël, cependant, était censé offrir aux Juifs un État où ils seraient en sécurité. En réalité, constate Omer Bartov, Israël n’a jamais résolu les problèmes qui avaient amené à sa création et n’a pas normalisé l’existence de son État, «comme l’avaient espéré si ardemment les sionistes». Le pays a enraciné son identité dans le fait de vivre entouré d’ennemis et donc de menaces existentielles alors qu’Israël avait vocation à protéger les Juifs de ces menaces. L’État s’est évertué à persuader la population que la moindre concession faite aux Palestiniens désireux de revenir chez eux signifierait la fin d’Israël et une répétition de la Shoah, devenue depuis les années 1980, y compris aux États-Unis, «un élément majeur de l’identité des jeunes Juifs».

À cette conception erronée qui assimile l’antisémitisme à la critique d’Israël et du sionisme, Omer Bartov rétorque que c’est la politique israélienne qui fait prospérer un véritable antisémitisme et a converti des soutiens de l’État en opposants farouches, parce qu’ils défendent «les valeurs qui étaient censées gouverner la création d’Israël: l’humanisme, la liberté, la dignité pour les opprimés, la résistance aux oppresseurs, la solidarité avec les victimes».

Historien des génocides, mais certes pas de la Palestine, Omer Bartov cherche désespérément l’origine de cette dérive, sans parvenir à mettre en cause le sionisme. Tout le monde ne partage pas ses convictions. Dans un article récent du Haaretz, consacré précisément à Omer Bartov, le journaliste israélien Gideon Levy objectait que le sionisme ne s’est pas égaré. Il a toujours été conçu comme une croyance en la suprématie juive sur la région s’étendant du Jourdain à la Méditerranée. Omer Bartov veut dissocier le sionisme de son père, celui de son grand-père, de cet État qui dès sa création n’a pas tenu compte de ce que stipulait la résolution 181 des Nations unies qui recommandait, en 1947, la création de deux États, l’un juif et l’autre arabe, et demandait à chacun des États d’élaborer une Constitution démocratique.

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Or, la Déclaration d’Indépendance de 1948, qui s’est concentrée «exclusivement sur les citoyens juifs de l’État», n’évoquait ni la démocratie ni les frontières; et de Constitution, il n’y en eut point et il n’y en a toujours pas, pas plus que de frontières. Cette «Constitution manquante» a été remplacée par une série de lois fondamentales, qui ne garantissent ni les droits égaux pour toutes celles et tous ceux qui vivent sur cette terre, ni liberté religieuse ou liberté de mouvement. La relation qu’Israël entretient avec la démocratie est trouble.

La Cour suprême israélienne, décrite comme le bastion de la démocratie et «défendue avec véhémence pendant des mois avant le 7 octobre par les Israéliens juifs progressistes lors de manifestations contre la réforme judiciaire», a de fait «été l’instrument de l’apartheid dans le pays». Elle a évité de répondre aux questions sur la légalité des colonies au regard du droit international et a autorisé les colons «à poursuivre l’accaparement de pans entiers de terre pris à la population palestinienne». Même la partie la plus réduite de la population israélienne progressiste et laïque a refusé, depuis l’échec du processus d’Oslo, «de voir l’éléphant dans la pièce: l’occupation et le cancer qu’elle nourrissait, qui allait se métastaser dans toute la société et dans toutes les institutions nationales».

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Sans solution politique, la société israélienne s’enfoncera chaque jour un peu plus dans un abîme moral et psychologique. Omer Bartov place son espoir en une pression internationale, venant notamment de l’Allemagne, qui contraindrait Israël à accepter la création d’une confédération fondée sur l’ouverture et la coopération et liant deux États distincts, l’un palestinien l’autre israélien, séparés par une frontière établie le long de la «ligne verte de 1967» (celle qui existait avant la guerre dite des Six Jours).

Dans un article publié en 2023 dans la New York Review of Books, Omer Bartov s’en était pris violemment à l’historien Tony Judt ainsi qu’à Edward Saïd qui défendaient l’idée d’un seul État binational, qui serait l’État de tous ses citoyens, sur l’ensemble du territoire de ce qui avait été la Palestine mandataire. La seule solution, écrivait-il, serait de créer deux États «avec un très haut mur pour les séparer». On mesure son évolution et l’effort qu’il fait pour essayer de tenir compte de la souffrance de l’autre, allant aujourd’hui jusqu’à qualifier de pogroms les attaques des colons de Cisjordanie, souvent secondés par l’armée, contre les communautés palestiniennes. Mais, comme un amant qui chercherait à revenir aux premiers jours heureux de sa passion, il ne parvient pas à accepter l’idée que le ver était peut-être dans le fruit dès le début de cette triste histoire. (Recension publiée le 7 juillet 2026 par dans le Numéro 48 de En attendant Nadeau. Une publication qui mérite un appui).

Parmi les ouvrages de Sonia Dayan-Herzbrun on peut citer Le sionisme, une invention européenne: Genèse d’une idéologie, publié chez Lux éditeur, en octobre 2025. 

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