
Par Ziad Majed
Au Liban, il est devenu courant, depuis un certain temps, que toute critique – par des partis ou des individus – d’un accord ou d’un choix politique suscite immédiatement la même question: «Mais quelle alternative?» Si cette interrogation peut sembler légitime, elle devient rapidement, dans le contexte politique libanais, un moyen de se retrancher derrière des réalités établies en y répondant par la négative. En soutenant l’idée qu’il n’existerait pas d’alternative au groupe le plus puissant d’une communauté confessionnelle [1] par exemple, ou même au clientélisme, au motif qu’il constituerait la réalité du terrain, ou finalement à propos de toute proposition présentée comme niant l’existence de toute alternative.
Cinq remarques sur l’accord
La signature de l’accord-cadre [2] entre le Liban et Israël a offert une nouvelle occasion d’entendre ce type de discours, de déclaration. Certains ont défendu l’accord en le présentant comme bénéfique car conforme à la souveraineté nationale, avant d’admettre qu’il demeurait en définitive, le produit d’un rapport de force défavorable dans un Sud libanais meurtri et occupé. Autrement dit : un accord profondément insatisfaisant.
Au-delà de ces arguments désormais récurrents, cinq observations méritent d’être formulées.
Première observation
Elle concerne les circonstances ayant présidé à la signature de l’accord, marquées par une concurrence manifeste entre deux pôles diplomatiques : d’une part, le processus irano-américain d’Islamabad, et d’autre part, le canal Washington–Liban–Israël.
Le premier, porté par le vice-président américain J. D. Vance, admet un rôle de l’Iran dans la gestion de certains dossiers régionaux, notamment celui du Liban. Cette approche repose sur le constat que Téhéran est le principal soutien militaire du Hezbollah et demeure le seul acteur capable d’influencer son engagement éventuel à abandonner ses armes.
Le second, conduit par le secrétaire d’État Marco Rubio, mise à l’inverse sur la consolidation de la domination israélienne. Selon cette logique, cette supériorité permettrait d’isoler le Hezbollah et d’imposer son désarmement en coordination avec le pouvoir exécutif libanais.
Deuxième observation
Elle porte sur le choix du gouvernement libanais, qui a placé ses espoirs dans l’administration de Donald Trump afin d’empêcher, selon ses propres termes, que l’Iran ne négocie au nom du Liban, ce qui reviendrait à nier l’existence diplomatique de l’État libanais.
Mais en procédant ainsi, les autorités se sont retrouvées objectivement alignées sur Washington et Tel-Aviv face à l’Iran, renonçant de fait à la position de neutralité qu’elles prônaient.
Plus préoccupant encore, elles se sont engagées sur des objectifs qu’elles ne sont pas en mesure de réaliser sans l’accord de Téhéran, les exposant ainsi à un chantage israélien accru, soutenu par Marco Rubio, le Secrétaire d’Etat des Etats-Unis.
Troisième observation
Elle concerne la capacité des autorités libanaise actuelles à faire approuver un éventuel accord ultérieur par le Parlement libanais.
Un traité de paix avec Israël exigerait l’approbation des député·e·s. Or, dans un système fondé sur le consensus confessionnel, une telle ratification paraît impossible sans la participation des députés chiites, voire sans l’accord implicite du président du Parlement [3]. À ce stade, cette perspective semble extrêmement difficile, sinon irréalisable.
Quatrième observation
Elle tient au contenu même de l’accord-cadre.
Son texte favorise clairement Israël. On peut invoquer le rapport de force militaire pour tenter de le justifier, mais cet argument reste insuffisant.
Une coordination régionale, l’exploitation diplomatique du rapprochement irano-américain ainsi qu’un dialogue interne libanais auraient constitué autant de pistes susceptibles d’améliorer la position du Liban.
Par ailleurs, ceux qui invoquent le rapport de force ne précisent pas sur quelles bases repose leur raisonnement. Ils se contentent d’affirmer que cette guerre ne les concernait pas et qu’elle leur a été imposée, tout en promettant de désarmer ceux qu’ils tiennent pour responsables de son déclenchement. Si tel était le cas, ils ne devraient pas se plier aux rapports de force issus de ce conflit opposant essentiellement l’Iran, le Hezbollah et Israël.
De même, il est difficile de comprendre comment ceux qui affirment être prêts à négocier avec n’importe quel acteur dans l’intérêt du Liban en viennent finalement à ne négocier qu’avec Israël, sous le parrainage de son principal allié, bailleur de fonds et fournisseur d’armes : les États-Unis.
Plus étonnant encore, cette disposition au dialogue semble exclure l’Iran, même en tant qu’adversaire, tout en demeurant insuffisamment coordonnée avec le Pakistan, la Turquie et les autres pays impliqués dans le processus d’Islamabad.
Cinquième observation
C’est sans doute l’aspect le plus grave de l’accord.
Le texte prévoit que l’État libanais renonce à poursuivre Israël pour l’ensemble des crimes commis sur le territoire libanais: des milliers de civils tués, parmi lesquels des dizaines de secouristes et de journalistes, des centaines d’enfants, ainsi que la destruction de dizaines de milliers de logements, de nombreuses localités, la pollution de l’environnement et des dégâts considérables causés à l’agriculture du Sud.
Une telle disposition revient à accepter officiellement les violations du droit international commises sur le territoire libanais et à consacrer l’impunité de leurs auteurs.
Le fait – exact – que le Hezbollah se soit lui-même opposé, en 2023, à une plainte devant la Cour pénale internationale, ou que le parti et le régime iranien soient également responsables de violations des droits humains et d’assassinats, ne change rien à la gravité de cette renonciation.
Le gouvernement qualifie lui-même la branche armée du Hezbollah de «milice illégale». Il ne peut donc s’en servir comme point de comparaison pour justifier son propre renoncement à poursuivre les responsables de massacres et de destructions sur son territoire.
Enfin, ceux qui prétendent vouloir construire un véritable État ne peuvent sacrifier un principe fondamental d’un tel projet: un État fondé sur le droit et la responsabilité, au même titre que sur le monopole de la force publique et sur des décisions de guerre et de paix conformes au droit international.
Un accord peu convaincant
Nous sommes donc face à un accord-cadre peu convaincant.
Son article 13, qui interdit explicitement à l’État libanais d’engager des poursuites contre Israël, constitue une disposition profondément contestable. Certes, cette interdiction ne lie que l’État et laisse théoriquement aux citoyens/citoyennes et aux organisations civiles la possibilité d’agir en justice, même si cette voie reste particulièrement difficile. Rien ne justifie cependant une telle clause au nom du seul réalisme politique.
Par ailleurs, cet accord ne pourra être appliqué sans des mesures nécessitant l’accord du Hezbollah, lequel dépend à son tour de celui de l’Iran.
Quelles que soient les dénégations, cette réalité conduira inévitablement le dossier vers le processus d’Islamabad, sans aucune garantie de succès.
À l’inverse, prétendre que l’Iran serait capable d’imposer seul un retrait israélien inconditionnel du Liban serait également d’une promesse sans fondement.
Les dynamiques alternatives
Quelle était donc l’alternative ?
Celle-ci existait depuis le début. Elle repose sur quatre dynamiques complémentaires (loin des appels irresponsables à l’affrontement ou à la guerre civile).
Une dynamique de dialogue interne, réunissant l’ensemble des forces politiques afin de définir des principes nationaux communs et de réaffirmer que les armes ainsi que les décisions de guerre et de paix doivent relever exclusivement des institutions de l’État.
Une dynamique de négociation souveraine, menée directement par le Liban avec Israël afin de fixer les modalités du cessez-le-feu, d’obtenir le retrait complet des forces d’occupation et d’organiser le déploiement exclusif de l’armée libanaise jusqu’à la frontière.
Une dynamique de coordination régionale avec les États ayant servi de médiateurs entre Téhéran et Washington, afin que le Liban demeure connecté au processus d’Islamabad et puisse en tirer le meilleur parti.
Une dynamique juridique, destinée à poursuivre Israël pour les crimes commis, à réclamer des réparations et à utiliser le droit comme moyen de pression. Le fait que l’accord-cadre ait consacré une clause spécifique impliquant la renonciation à cette voie montre l’importance qu’Israël accordait à cette question. Il révèle également combien ceux qui avaient longtemps tourné cette stratégie en dérision en la qualifiant d’«idéaliste» ou d’«inutile» se sont trompés.
L’alternative existait donc, ou pouvait au moins être élaborée, en articulant ces deux voies de négociation avec un dialogue politique interne.
Le choix qui a finalement été fait a consisté à remettre le destin du Liban entre les mains d’un courant particulier de l’administration étatsunienne, laissant ainsi le pays prisonnier d’un affrontement géopolitique durable.
En cherchant à retirer à l’Iran sa «carte de la négociation», le Liban l’a simplement transférée au département d’État des Etats-Unis. Aucun signe d’une véritable souveraineté en cela.
L’essentiel désormais, malgré ce qui s’est passé, est d’ouvrir un débat entre spécialistes du droit et de la politique sur la manière de gérer cet accord et les prochaines étapes des négociations. Il importe également de favoriser des initiatives internes capables de réduire les tensions, d’écarter les discours d’accusation mutuelle et de permettre au Parlement libanais d’accompagner, avec le gouvernement, les évolutions rapides attendues dans les semaines et les mois à venir. (Publié sur le site Megaphone le 30 juin 2026; traduction de l’arabe par Suzanne AZ)
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[1] Référence est faite au pouvoir du Hezbollah au sein de la communauté chiite du Liban.(NdT)
[3] Nabih Berry lui-même représentant de la communauté chiite au poste de Président du Parlement libanais depuis 1992 ainsi que chef du Mouvement Amal, l’autre parti politique chiite du Liban. (NdT)

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