
Par Ziad Majed
Tout le monde au Liban attend l’issue des négociations entre Islamabad et Washington [et celles entre le Liban et Israël devraient se poursuivre en juin sous les auspice de l’administration Trump]. Le Hezbollah réaffirme son attachement à la stratégie iranienne ainsi qu’à des choix qui n’ont ni freiné la machine de guerre israélienne ni limité l’expansion de l’occupation, Israël poursuit sa politique de la terre brûlée, détruisant maisons et infrastructures dans le Sud [tous les jours, les bombardements israéliens continuent dans le Sud Liban, comme le rapporte quotidiennement L’Orient-le Jour].
Les polémiques et accusations se multiplient, et des responsables politiques comme des chroniqueurs analysent la situation du Sud selon des approches où Israël n’apparaît souvent pas comme un acteur poursuivant une politique délibérée, mais comme une simple partie réagissant aux événements et aux humeurs de ses adversaire, se retirant aux frontières lorsqu’ils se montrent conciliants, ou tuant et détruisant lorsque les choses tardent à se régler. Alors qu’Israël, quant à lui, continue d’étendre son occupation, d’annexer davantage de localités et d’y anéantir toute trace de vie. Cela est devenu l’un de ses principaux objectifs depuis sa dernière guerre à Gaza, il y a deux ans et demi, renouant ainsi avec une logique déjà présente au moment même de sa création lors de la Nakba palestinienne, il y a près de huit décennies.
L’anéantissement urbain
Israël a transformé les ruines et les destructions en une politique à part entière: une politique qui frappe à la fois l’espace et le temps. En détruisant maisons, bibliothèques, archives, photographies, documents fonciers, jusqu’aux cimetières, les Israéliens mènent une guerre contre le présent autant que contre la mémoire. Ils prolongent la domination de la guerre au-delà des bombardements et des «cessez-le-feu», transformant le spectacle des décombres en instrument de punition, mais aussi en démonstration de puissance et d’impunité face au droit international.
À Gaza, cette politique s’inscrit au cœur d’un projet d’anéantissement plus vaste. Elle accompagne l’écrasement des corps, la destruction des conditions mêmes de l’existence biologique, le ciblage des infrastructures vitales, le déplacement forcé des survivants et la désintégration de la vie collective. Elle rase immeubles résidentiels, hôpitaux, écoles, lieux de culte, universités, marchés, cimetières, routes et bâtiments administratifs affectant ainsi l’ensemble du tissu social: des lieux de naissance, d’apprentissage et de soins de santé, jusqu’aux espaces de sépulture, de mémoire et aux documents grâce auxquels les individus prouvent leurs noms, leurs biens, leur filiation, leur droit à l’héritage et à rester là.
Dans le sud du Liban, cette politique de destruction poursuit un autre objectif: celui d’un déplacement forcé et la création d’une zone territoriale inhabitable ou occupée et dévastée. Les villages et villes frontaliers dynamités après les bombardements, les terres agricoles ravagées et contaminées au phosphore blanc composent désormais une géographie de désolation dont la reconstruction paraît difficilement imaginable à l’avenir, prolongeant ainsi l’exil de leurs habitants.
Le temps long de la souffrance
Les ruines imposent une temporalité singulière. La destruction survient en un instant, mais ses conséquences s’étendent sur des décennies. L’effondrement d’un immeuble en quelques secondes ne signifie pas seulement la perte d’un toit, mais aussi celle d’un lien avec un quartier, puis la disparition de presque toutes les preuves d’une vie qui existait là.
Quand un quartier est détruit, ce sont aussi des scènes ordinaires du quotidien qui disparaissent: la porte du voisin toujours ouverte, le balcon d’où résonnait la voix d’Oum Kalthoum [considérée comme la plus grande chanteuse du monde arabe, décédée en 1975], le chemin des enfants vers l’école, la boulangerie au coin de la rue, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des jeunes footballeurs, les murmures du muezzin avant la prière, et tous ces gestes épars qui semblaient insignifiants — saluer quelqu’un, éviter un autre — mais qui, ensemble, donnaient tout son sens à l’existence. Les ruines détruisent cette trame invisible et effacent ce qu’aucune reconstruction, même si elle venait un jour, ne pourrait vraiment restituer.
Ainsi lors de leur destruction les maisons deviennent une affaire politique. Elles incarnent ce que signifie prendre une société pour cible. Leur effondrement écrase aussi des archives intimes. Parmi les gravats, les survivants récupèrent une clé, une couverture de livre, un jouet, une lettre d’amour, un cadre photo brisé, une bague en or héritée, un récipient déformé, parfois même un sous-vêtement. Ces vestiges portent le poids de leur monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière et au risque de l’oubli définitif.
Les ruines comme crime administratif
La destruction par Israël des archives et des registres de propriété donne une ampleur incontestable à cette politique de destruction, désormais visible jusque dans le sud du Liban après avoir été systématisée en Palestine. Titres de propriété, certificats de naissance, contrats de mariage, diplômes universitaires, archives municipales, plans cadastraux et registres de population constituent l’ossature juridique de toute société. Leur pillage ou leur destruction fabriquent un chaos destiné à durer.
La famille qui perd sa maison devra plus tard prouver qu’elle possédait ce qui a disparu. L’héritier devra démontrer ses droits alors que ses documents ont brûlé. Le quartier détruit devient un espace disputé, exposé à la falsification, à la spéculation ou à une «reconstruction autoritaire».
En ce sens, l’attaque israélienne contre les archives complète celle menée contre la pierre. Car si la destruction visible anéantit le lieu, la destruction administrative ébranle le droit même de le posséder. Les survivants se retrouvent face à une double disparition: celle de la maison et celle des documents attestant de son existence sociale. Ainsi, la violence génocidaire devient un processus sans fin, laissant derrière elle un champ de doutes et d’incertitudes.
De l’absence à la persistance
Une génération entière de Palestiniens vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, Khan Younès ou Jabaliya apprendront les noms des lieux à travers ce qui a disparu. Ils entendront parler d’une école démolie, d’un marché autrefois vivant, d’un immeuble dont il ne reste qu’une photo ou une affiche. Leur mémoire se forgera dans un dialogue permanent avec l’absence.
Certains grandiront sous des tentes, dans des centres d’hébergement collectifs ou chez des proches. Leur rapport au monde sera marqué par une familiarité terrible avec l’effondrement et avec la fragilité du béton, qui leur semblait pourtant solide.
Une génération de Libanais du Sud vivra une expérience sombre semblable, avec les décombres et le vide, quoique dans des conditions moins extrêmes.
Mais les ruines peuvent dépasser le sens qu’Israël leur donne en tant que politique ou finalité. Elles peuvent conserver la trace de ce que l’extermination tente d’effacer définitivement. Elles peuvent aussi devenir un témoignage, à condition que leurs habitants y survivent et puissent y revenir.
C’est pourquoi la vie continuera à Gaza. Beaucoup continueront à travailler, à persévérer, à endurer l’épreuve. Cela n’est d’aucune consolation. La persévérance ne peut réparer l’irréparable ni transformer la douleur en espoir. Elle dit simplement que la vie même poignardée persiste là où la politique israélienne de destruction veut imposer le néant.
Dans le sud du Liban, la vie reviendra un jour dans les villages détruits et désertés. Elle reprendra le dessus pour que les vidéos déchirantes d’aujourd’hui ne soient pas le dernier chapitre de cette histoire. (Article publié sur le site arabe Megaphone le 15 mai 2026; traduction de l’arabe pour alencontre.org par Suzanne Az).

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