Alors que la Cisjordanie est totalement bouclée par Israël, les colons profitent de l’occasion

Une porte militaire israélienne fermée à l’entrée du village palestinien d’At-Tuwani. (Mo)

Par Oren Ziv et Basel Adra

Alors que l’attention internationale est focalisée sur l’escalade de la guerre contre l’Iran menée par les États-Unis et Israël, Israël a imposé un bouclage militaire total de la Cisjordanie occupée. Les colons israéliens, soutenus par l’armée, profitent de l’occasion pour tenter d’expulser davantage de communautés palestiniennes rurales de leurs terres, comme ils l’ont fait dans les jours qui ont suivi le 7 octobre.

Quelques heures après le début de la guerre samedi matin 28 février, l’armée israélienne a fermé tous les points de contrôle en Cisjordanie et bloqué les routes entre les villes et les villages avec des barrières en fer et des monticules de terre. Elle a également installé de nouvelles barrières en fer à des endroits où il n’y en avait pas auparavant. Les colons ont fait venir des bulldozers pour fermer les passages de fortune que les Palestiniens avaient aménagés au cours des deux dernières années et demie, dans des zones où l’armée a maintenu les routes fermées depuis le début du génocide israélien à Gaza.

Dimanche 1er mars, les soldats ont distribué des tracts aux Palestiniens dans plusieurs localités, annonçant que l’armée «avait imposé un cordon de sécurité préventif autour de toute la région de Judée-Samarie», interdisant les déplacements entre les différents districts de Cisjordanie «jusqu’à nouvel ordre».

Pour les habitants de Ramallah et des villes et villages environnants, l’accès aux routes principales menant au reste de la Cisjordanie a été complètement coupé. «Il est impossible de partir», a déclaré un habitant de la ville au magazine +972.«J’ai essayé de passer un checkpoint en empruntant la voie opposée, qui sert à entrer dans la ville, mais les soldats m’ont arrêté, m’ont détenu et ont fouillé ma voiture et mon personne.»

Dans le village de Duma, à l’est de Ramallah, les soldats et les colons bloquent la seule sortie depuis samedi. Les habitants ne peuvent pas partir, même à pied, ni changer de véhicule, une solution courante aux autres barrages routiers de Cisjordanie.

«L’armée empêche les travailleurs et travailleuses, les enfants et les malades d’entrer et de sortir», a déclaré le maire de Duma, Hussein Dawabsheh. «Lundi, nous avons essayé de coordonner l’évacuation d’un patient de 88 ans, mais [l’armée] a refusé. Le village est encerclé par des colons, il est donc impossible de partir à pied. Mon fils est médecin et cela fait près d’une semaine qu’il ne peut pas retourner au village». Dawabsheh a ajouté que le gaz de cuisine et les denrées alimentaires étaient également interdits d’entrée. «Les magasins sont vides. Les gens achètent davantage pendant le ramadan, mais il n’y a rien.»

Samedi, l’armée israélienne a également fermé la porte en fer à l’entrée du village d’At-Tuwani, coupant ainsi une route essentielle utilisée par les habitants des communautés voisines de Masafer Yatta. Toute personne ayant besoin de soins médicaux doit désormais tenter de se faire évacuer à pied, tandis que le transport de gaz de cuisine (bonbonnes), de provisions alimentaires et de fourrage pour les moutons est devenu presque impossible.

Alors que les Palestiniens restent confinés, les colons israéliens continuent de se déplacer librement, intensifiant leurs attaques contre les communautés palestiniennes dans toute la zone C [contrôlée par les autorités israélienne, l’Autorité palestinienne est formellement responsable des services médicaux et éducatifs pour la population palestinienne]. Selon l’ONG Yesh Din, au moins 50 épisodes violents commis par des colons ont été recensés dans 37 communautés palestiniennes différentes au cours des quatre premiers jours de la guerre seulement. Dans presque tous les cas, les colons agissent avec le soutien de l’armée israélienne – dont certains membres sont des colons portant l’uniforme militaire – pour mener à bien la mission qu’ils se sont fixé.

«Planifié et systématique»

L’attaque la plus meurtrière s’est produite lundi 2 mars dans le village de Qaryut, près de Naplouse. Après que les colons ont commencé à déraciner des oliviers pour construire une nouvelle route près des maisons palestiniennes – une route qui desservirait un avant-poste voisin –, plusieurs habitants ont tenté d’intervenir.

Les colons ont d’abord jeté des pierres sur les habitants, puis ont ouvert le feu, tuant deux frères, Muhammad et Fahim Muammar, âgés respectivement de 52 et 48 ans. Au moins un autre habitant a été grièvement blessé par des balles réelles. En raison des barrages routiers imposés par l’armée, les ambulances n’ont pas pu atteindre le village et évacuer les blessés pendant plus d’une heure.

Mardi, l’armée a annoncé que le tireur était un «réserviste actif de l’armée israélienne», ajoutant que son arme avait été confisquée et qu’une enquête criminelle avait été ouverte. L’armée n’a pas confirmé à +972 si le soldat appartenait à une unité de défense régionale (connue en hébreu sous le nom de Hagmar) – des bataillons militaires composés de colons qui patrouillent leurs propres communautés, que l’armée a mis en place après le 7 octobre en raison du transfert de main-d’œuvre vers Gaza.

Bashar Qaryuti, militant et médecin du village, a déclaré que les soldats étaient arrivés environ une heure après la fusillade et avaient immédiatement tiré des gaz lacrymogènes en direction des maisons palestiniennes. «Les colons bénéficiaient d’une protection totale de la part de l’armée d’occupation, qui leur avait fourni un plan de repli», a-t-il raconté. «L’armée n’est intervenue qu’une fois l’événement terminé, puis elle a arrêté les citoyens [palestiniens] qui se trouvaient sur place.»

Les colons ont depuis affirmé qu’ils avaient été attaqués par des Palestiniens qui leur jetaient des pierres et que les tirs étaient un acte de légitime défense. Qaryuti a rejeté cette version. «Les deux martyrs se trouvaient dans le jardin de leur maison, défendant leurs enfants et leur famille», a-t-il déclaré. «Ce sont les colons qui sont venus dans cette zone et ont attaqué la maison avec des pierres, puis ont tiré à balles réelles sur toutes les personnes présentes dans cette zone.»

Pour Bashar Qaryuti, il est clair que les colons profitent de la nouvelle guerre. «Au moment même où les sirènes ont retenti, ils sont arrivés et ont commencé à tirer. C’était planifié et systématique, car il y a un black-out total sur ce qui se passe en Cisjordanie compte tenu de l’escalade de la guerre.»

Il a ajouté que des attaques avaient également eu lieu dans les villes [voisines] de Jalud et Talfit et dans le village voisin. «Nous sommes encerclés par les colonies.»

Arrestation des victimes

Dans le nord de la vallée du Jourdain, les colons ont mené des raids presque quotidiens contre la communauté de Samra. Dimanche, un autre groupe de colons a perpétré un pogrom dans le hameau d’Al-Hadidiya. Des soldats étaient présents mais n’ont rien fait pour intervenir, empêchant au contraire les militants d’atteindre les lieux pour apporter leur aide.

Amir Perry, un militant israélien membre de Jordan Valley Activists, se trouvait déjà à Al-Hadidiya dans le cadre d’une initiative bénévole visant à dissuader, ou du moins à documenter, les attaques des colons contre les villages palestiniens, à la demande des habitants. À son arrivée, des soldats israéliens étaient en train d’arrêter un Palestinien accusé d’avoir jeté des pierres. Après qu’ils l’eurent embarqué, les colons sont entrés dans le village.

«J’ai vu un grand groupe de jeunes colons courir vers l’autre côté de la cocalité, dont certains que je connaissais pour avoir été impliqués dans des incidents passés», a raconté Amir Perry. «Je me suis précipité à leur poursuite. Ils ont ouvert tous les réservoirs d’eau; je les ai refermés. Ils sont descendus entre les maisons et sont entrés dans les habitations, et j’ai essayé de les en empêcher. Une partie du groupe a vandalisé plusieurs maisons, endommageant les installations électriques, cassant un téléviseur, renversant un plateau de repas Iftar [rupture du jeûne lors du ramadan] et dispersant des couvertures et des draps dans une chambre. Puis d’autres colons sont arrivés. Soudain, des camionnettes et des quads provenant des avant-postes [de colonies à stabiliser] de la région ont envahi la communauté. Ils ont commencé à provoquer les habitants. Le chaos et les affrontements ont éclaté: pierres, bâtons, coups. L’armée, qui était restée là tout ce temps sans intervenir pour empêcher cela, est alors intervenue et a commencé à arrêter presque tous les hommes du village.»

Alors que les soldats arrêtaient les Palestiniens, Amir Perry a déclaré que les colons ont attaqué l’un des détenus menottés et l’ont frappé. «L’armée est intervenue, les a séparés et n’a emmené que le Palestinien. L’un des colons a donné l’ordre à l’armée d’aller chercher un autre homme [palestinien] qui se trouvait à l’intérieur d’une des maisons.»

Environ sept hommes palestiniens ont été arrêtés et emmenés avant d’être libérés moins d’une heure plus tard – une détention inhabituellement courte, a noté Amir Perry. Aucun colon n’a été arrêté.

10 points de suture à la tête

Une scène similaire s’est déroulée dans les communautés à l’est de Ramallah. Lundi 2 mars, des colons ont bloqué la seule entrée du village d’Al-Mughayyir, ont déchiré des drapeaux palestiniens et ont agressé un berger. Les soldats arrivés sur les lieux ont tiré des gaz lacrymogènes dans le village et sur les habitants qui tentaient de repousser les colons.

Le lendemain soir, immédiatement après la rupture du jeûne du ramadan, des colons et des soldats ont installé un poste de contrôle à l’entrée du village. Un homme de 55 ans qui avait été arrêté au poste de contrôle a été battu à coups de bâton par un colon sous les yeux des soldats. Les médecins qui ont tenté de le soigner ont également été agressés, sans qu’on sache clairement s’il s’agissait de soldats ou de colons. L’homme a dû recevoir 10 points de suture à la tête.

Dans le village voisin de Kafr Malik, des colons ont attaqué des bergers lundi et ont tenté de voler des moutons qui paissaient sur des terres adjacentes au village.

À Duma, l’armée a déclaré une zone militaire fermée pendant un mois incluant le village et les communautés bédouines environnantes, interdisant l’accès à tous les non-résidents. Les habitants et les militants [Jordan Valley Activists] affirment que cette mesure vise à empêcher la présence de militants qui protègent la population et qui séjournent dans la région depuis la récente recrudescence des attaques des colons. Un militant nous a déclaré à que des soldats avaient parcouru la région quelques jours auparavant afin de localiser les militants.

Mardi soir, les militants ayant été interdits d’accès, les colons avaient déjà endommagé la structure résidentielle où ils séjournaient. L’ordre de fermeture de la zone militaire s’applique ostensiblement aux colons également, mais il n’est pas appliqué à leur encontre.

«Lundi, les colons ont brûlé des câbles électriques et détruit un poulailler inutilisé dans le village», a indiqué Esti Recht, une militante israélienne qui se trouvait dans le village avant sa fermeture. Lorsque deux jeunes hommes sont venus évaluer les dégâts, a-t-elle ajouté, les colons sont arrivés en 4×4 et ont tenté de les attaquer. «Ils les ont aspergés de spray au poivre, ont frappé un autre jeune homme à la tête avec une matraque et m’ont également aspergée. Ils ont battu l’un des Palestiniens et lui ont volé son téléphone.»

Esti Recht a déclaré qu’un soldat était arrivé au milieu de l’agression et n’avait rien fait, «même s’ils frappaient le jeune homme juste devant lui». Les colons ont ensuite crevé les quatre pneus de sa voiture et brisé un phare. «Ils sont toujours violents. Mais maintenant, on dirait qu’ils ont reçu l’information que tout leur était permis. Ils essaient d’éliminer toutes les communautés. C’est terrifiant.»

À propos de la zone militaire fermée, elle a ajouté: «Pour les colons, tout est permis. Pour nous, rien n’est permis. Les habitants auront du mal à survivre là-bas sans protection.»

Premiers secours par appel vidéo

Samedi matin, alors que la guerre commençait, Yasser Awad faisait paître ses moutons près de son village d’A-Sfai, dans le Masafer Yatta [zone semi-désertique située dans le sud-est du district d’Hébron], lorsque quatre colons sont arrivés en 4×4. «Ils ont immédiatement commencé à nous jeter des pierres et ont tenté de voler les moutons.»

Yasser Awad et d’autres se sont retirés avec les moutons vers le village, mais un autre 4×4 est arrivé avec trois autres colons à son bord. «Ils ont continué à nous attaquer avec des pierres et nous ont poursuivis alors que nous nous dirigions vers les maisons, essayant de les repousser avec nos corps et de les empêcher de prendre les moutons.»

Alors que de plus en plus de colons arrivaient dans le village, l’un d’eux a sorti un pistolet et a tiré six coups consécutifs en direction des habitants qui se tenaient à côté de leurs maisons. «Les enfants et les femmes hurlaient de terreur et de peur», a déclaré Yasser Awad. «L’une des balles a touché mon cousin, Fadel Makhamra, à la main, et il est tombé au sol en saignant.»

Un autre colon, vêtu d’un uniforme militaire et armé d’un fusil, a tiré directement sur un jeune homme qui se tenait à côté de sa maison. Il a évité de justesse la balle en se mettant à l’abri derrière un mur.

«Nous avons appelé la police, mais ni elle ni l’armée ne sont venues pendant toute cette période. Nous avons également contacté le Croissant-Rouge [palestinien], qui nous a informés que toutes les routes menant de la ville voisine de Yatta [au village] étaient fermées.»

En conséquence, les ambulanciers ont dû guider les habitants pour qu’ils prodiguent les premiers soins à Makhamra par vidéo. Une ambulance a finalement atteint A-Sfai environ une heure plus tard, après avoir emprunté une route agricole accidentée. Les colons qui bloquaient l’entrée du village l’ont empêchée de passer jusqu’à l’arrivée de la police et des soldats, environ 15 minutes plus tard. Ce n’est qu’alors que Fadel Makhamra a pu être transporté à l’hôpital de Yatta.

À la suite de cet incident, l’armée a arrêté une vingtaine de jeunes Palestiniens, aidée par un colon qui lui a indiqué les hommes à arrêter. L’un d’entre eux, Amir Awad, est toujours détenu par l’armée israélienne quatre jours plus tard.

Vers 2 heures du matin lundi 2 mars, l’armée est revenue, a fait une descente dans les maisons et a arrêté le frère et l’oncle d’Awad. Selon Yasser Awad, l’un des soldats a menacé sa mère en lui disant: «Si votre fils ne vient pas, je brûlerai votre maison et je vous enverrai à Gaza.»

Il a déclaré que son frère avait été sévèrement battu par des soldats à l’intérieur du véhicule militaire, puis à nouveau dans le camp militaire, avant d’être transféré pour être interrogé au poste de police de la colonie de Kiryat Arba. Lui et l’oncle de Yasser Awad ont ensuite été libérés, mais les autorités ont conservé la carte d’identité et le téléphone de son frère.

Dans le village voisin de Susya, des colons ont pénétré mardi 3 mars sur des terres palestiniennes privées alors que Moataz Nawajah, 14 ans, faisait paître son troupeau. Selon les habitants, les colons l’ont forcé à s’agenouiller. Lorsque d’autres Palestiniens du village se sont approchés et ont demandé qu’ils libèrent Nawajah, l’un des colons a tiré à balles réelles sur eux. L’armée, qui était présente dans la zone, a arrêté Moataz Nawajah et quatre autres habitants avant de les relâcher quelques heures plus tard. Aucun colon n’a été arrêté.

L’armée israélienne n’a pas répondu à une demande de commentaires sur les incidents détaillés dans cet article. (Article publié sur le site +972, le 4 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Oren Ziv est photojournaliste, reporter pour le site hébreu Local Call et membre fondateur du collectif de photographes Activestills.

Basel Adra est un militant, journaliste et photographe originaire du village d’At-Tuwani, dans les collines du sud d’Hébron.

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