Argentine-dossier. «La contre-réforme du travail entre en vigueur ce vendredi: principaux changements et raisons de s’y opposer» (1)

Illustration de La Izquierda Diario.

Par Leire Vila

Ce vendredi 6 mars 2026 restera dans l’histoire comme le jour où le gouvernement de Javier Milei [1] a achevé de sceller son plan de guerre contre ceux qui vivent de leur propre travail. Par la publication du décret 137/2026 au Journal officiel, le pouvoir exécutif a promulgué la loi dite «loi de modernisation du travail» (n° 27.802), qui entre en vigueur immédiatement pour tous les emplois privés du pays.

Après une semaine passée à «peaufiner les détails» dans les bureaux officiels, le texte de 25 chapitres est désormais la norme qui régit les relations de travail, tentant d’effacer d’un trait de plume des acquis qui ont nécessité des décennies de lutte.

Un pacte avec la caste dans le dos du peuple

L’adoption définitive de cette loi, qui a eu lieu le vendredi 27 février dernier au Sénat, n’est pas le fruit d’un large soutien populaire, mais d’une négociation minutieuses avec les secteurs proches et éloignés du gouvernement. En effet, le gouvernement de Milei, qui se vante de son discours contre «la caste», n’a pu apporter que 21 voix propres à La Libertad Avanza [sur 72 sénateurs]. La victoire parlementaire a été obtenue grâce au soutien de ses alliés inconditionnels du PRO-Propuesta Republicana [fondé en 2005, restructuré en 2010, avec comme dirigeant Mauricio Macri] et de l’UCR-Union civique radicale [formation historique ayant une forte base à Buenos Aires], mais surtout grâce au soutien des gouverneurs de Misiones (Hugo Passalacqua de la formation Concordia social), Chubut [Ignacio Torres, PRO], Neuquén [Rolando Figueroa], Communidad depuis 2022] et de certains secteurs du péronisme de Córdoba (Martin Llaryora), Tucumán (Osvaldo Jaldo) et Salta (Gustavo Sáenz).

Le vote s’est terminé par 42 voix pour, 28 contre et 2 abstentions des sénateurs de Santa Cruz.

Alors qu’à l’intérieur on se partageait les bonnes grâces, à l’extérieur le Congrès s’est réveillé barricadé et militarisé pour contenir la colère sociale qui s’est exprimée dès les premières heures du jour par des manifestations, bien que la CGT (Confederación General del Trabajo de la República Argentina) n’ait appelé à aucune action de lutte.

Comme l’a dénoncé le bloc des députés de gauche, cette procédure a été accélérée et est restée secrète jusqu’au dernier moment.

Les points clés de la réforme qui attaquent nos droits

Ce que le gouvernement appelle «modernisation» est en réalité un retour au XIXe siècle. Le texte définitif est un document «monstrueux», rédigé sous la dictée des chambres patronales afin de maximiser leurs profits en réduisant le «coût» de la vie des travailleurs

Voici les changements déjà en vigueur qui constituent une attaque frontale contre notre classe:

  1. Réduction du coût et fractionnement du licenciement: la réforme modifie le calcul des indemnités, en excluant de celui-ci la prime de fin d’année, les congés payés et les primes.
    En outre, les grandes entreprises pourront payer aux travailleurs les résultats des condamnations judiciaires en 6 mensualités maximum, tandis que les PME pourront étaler le paiement sur 12 mensualités. Dans un contexte d’inflation croissante, cela signifie que le travailleur ne touchera finalement qu’une misère.
  1. Le vol des retraités pour financier les licenciements: un Fonds d’aide à l’emploi (FAL) est créé, qui sera financé par des cotisations obligatoires des employeurs. Cependant, la critique est claire: l’intention est d’utiliser l’argent de l’ANSES (Agence nationale de la sécurité sociale), c’est-à-dire des retraités, pour couvrir les coûts des licenciements, en déchargeant l’employeur de sa responsabilité financière directe.
  2. La fin des heures supplémentaires et de la journée de 8 heures: grâce à la «banque d’heures», les entreprises pourront prolonger la journée de travail jusqu’à 12 heures par jour sans payer de majoration pour heures supplémentaires, à condition de compenser par des congés ultérieurs à la discrétion de l’employeur. Cela perturbe l’organisation de la vie familiale et la santé des travailleurs.
  3. Congés au compte-gouttes: il est désormais possible de fractionner les congés en périodes de seulement 7 jours consécutifs. Les employeurs ne sont tenus de garantir qu’une fois tous les trois ans que les congés aient lieu en été. Cela porte atteinte au droit à un repos prolongé et rend difficiles les vacances en famille, en particulier pour ceux qui ont des enfants en âge scolaire.
  4. Atteinte à l’organisation syndicale et collective: la (contre)réforme établit que les conventions par entreprise auront la priorité sur les conventions sectorielles par branche, ce qui affaiblit le pouvoir de négociation des grands syndicats et laisse les travailleurs des petites usines à la merci de leurs employeurs. En outre, l’«ultraactividad» [ultra-protection: permanence de certains droits à l’échéance d’une convention] est supprimée, ce qui signifie que si une convention expire et qu’aucun accord n’est conclu, tous les droits acquis sont perdus et les négociations doivent repartir de zéro.
  5. Criminalisation de la grève et des assemblées: dans un revirement autoritaire, le droit de grève est restreint en déclarant presque toutes les activités (transports, alimentation, sidérurgie, etc.) comme «essentielles» ou «vitales», obligeant à garantir entre 50% et 75% du service même en cas de grève. Pire encore, les assemblées pendant les heures de travail nécessitent désormais l’autorisation préalable de l’employeur, ce qui revient en pratique à interdire la démocratie ouvrière sur le lieu de travail
  6. Légalisation de la précarité: la réforme crée un régime spécial pour les travailleurs des plateformes (livreurs par exemple) afin d’établir par la loi qu’ils ne sont pas des salariés et n’ont pas les droits qui en découlent, et supprime les amendes pour ceux qui emploient des travailleurs non déclarés, encourageant ainsi le travail informel.
La légitimité ne se vote pas: la colère qui monte depuis la base

Que Milei et son cabinet gouvernemental célèbrent cette victoire parlementaire ne signifie pas qu’ils aient convaincu la société. Des études récentes menées par des cabinets de conseil tels qu’Atlas Intel confirment que 49% de la population ne considère pas cette (contre)réforme comme nécessaire, et que le rejet de points spécifiques tels que la limitation du droit de grève (59% d’opposition) ou le fractionnement des congés (56%) est majoritaire.

La victoire de Milei repose sur deux piliers de boue: le pacte avec la «caste» politique et la trahison ouverte de la direction de la CGT. La bureaucratie syndicale a cédé des acquis historiques en échange du maintien de ses propres finances [ce qui est lié à la dimension clientéliste du péronisme, y compris syndical], abandonnant la rue pour se réfugier dans une «voie juridique» qui ne sert qu’à gagner du temps pendant que l’austérité se poursuit. Mais la colère sociale ne peut être contenue indéfiniment par des décrets ou des décisions de justice.

L’exemple de FATE et la nécessité de s’organiser

C’est maintenant que commence la phase la plus difficile: celle de l’application de la loi. Le gouvernement et les patrons tenteront de s’imposer dans chaque lieu de travail pour établir le nouveau décompte des heures, les licenciements à moindre coût et la limitation des assemblées de travailleurs. Mais comme l’histoire nous l’enseigne, la loi est freinée dans la rue et dans les usines. Le conflit des travailleurs de FATE [entreprise de fabrication de pneus dans la périphérie de Buenos Aires], qui continuent de lutter contre la tentative de fermeture et de licenciements [qui a lancé une vague de plus de 900 licenciements en février 2026], est la première grande lutte contre la réforme du travail. Il démontre que, face au plan de guerre patronal, la seule réponse est l’action directe et l’organisation à partir de la base. Comme nous le voyons également avec la lutte du Garrahan [hôpital pédiatrique], des enseignants, de Lustramax [fabrication d’emballages], qui, après des mois de lutte, ont obtenu la décision de justice de réintégration de l’un de leurs délégués qui avait été licencié illégalement. Nous ne pouvons rien attendre des «généraux» qui signent des trêves depuis leurs fauteuils confortables.

C’est pourquoi il est nécessaire d’organiser des assemblées dans chaque usine, bureau et établissement. Reconquérir les syndicats, les commissions internes et les comités d’entreprise pour qu’ils soient des outils de lutte et non des appendices du patronat ou de la bureaucratie. La lutte pour l’application de cette (contre)réforme est ouverte, et la force pour y faire face réside dans l’unité de la classe ouvrière, dans la démocratie ouvrière et dans la conscience que nos droits ne sont pas négociables. Face à une loi illégitime, l’organisation est notre meilleure défense.

C’est ce sur quoi nous comptons au sein du PTS (Parti des travailleurs socialistes) en participant aux espaces de coordination dans le nord, le sud et à La Plata, où convergent différents secteurs de travailleurs et travailleuses en lutte, des groupes combatifs et antibureaucratiques et des partis de gauche.

De plus, jeudi dernier, une importante réunion de travailleurs, d’étudiants et de retraités s’est tenue à La Plata avec Nicolás del Caño [député du PTS et du FIT-Fente de Izquierda y de Trabajadores Unidad] pour discuter de la manière dont nous nous organisons contre la réforme. Ce samedi 7 mars aura lieu une autre importante réunion d’enseignants, qui ont participé lundi à la grève nationale contre les salaires de misère. (Article publié par La Izquierda Diario, le 6 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Le 7 mars doit se réunir à Miami, sur appel de Trump, un rassemblement de dirigeants d’extrême droite ou de droite affirmée de l’Amérique du Sud – Javier Milei, Nayib Bukele (Salvador), Rodrigo Paz Pereira (Bolivie), Nasry Asfura (Honduras), Rodrigo Chaves Robles (Costa Rica), Santiago Peña Palacios (Paraguay), Daniel Noboa (Equateur), Irfaan Ali (Guyana) et José Antonio Kast (Chili). Le but est de construire un bloc de droite et de faire face à toute «interférence étrangère dans l’hémisphère», autrement dit de toute force impérialiste opposée aux intérêts des Etats-Unis trumpiens. Le «Bouclier des Amériques» est la qualification du corollaire Trump à la doctrine Monroe: le Donroe. (Réd.)

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La réforme du travail: renforcer la subordination du travail au capital (2)

Illustration d’ANRed.

Par Alejandro Belkin

[Cet article d’Alejandro Belkin a été écrit antérieurement à l’adoption par le Sénat du projet de loi sur la réforme du travail. Les principales décisions adoptées, définitivement, sont mentionnées dans l’article précédent de Leire Vila. L’article de Belkin saisit les traits fondamentaux de cette contre-réforme, traits qui sont à l’oeuvre à l’échelle internationale dans l’ensemble des contre-réformes de la législation du travail, et qui structurent une dimension clé de la montée des pouvoirs autoritaires. Réd. A l’Encontre]

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Le projet de «loi sur la modernisation du travail» comprend 182 articles qui abordent un large éventail de sujets, allant de la journée de travail au système d’indemnités. Quel est le fil conducteur qui relie la totalité ou la plupart de ses articles?

Les objectifs de la réforme du travail

L’objectif principal est de renforcer la subordination du travail au capital, afin que les entreprises puissent organiser, avec la plus grande liberté possible, le processus de travail, en fonction de leurs intérêts et des exigences fluctuantes du marché. Les employeurs aspirent à disposer de la main-d’œuvre à leur entière discrétion, ils veulent établir les conditions de travail sans obstacle d’aucune sorte ou avec un minimum de restrictions. Les intérêts vitaux de la classe ouvrière sont relégués au second plan et subordonnés aux caprices des employeurs, qui prennent leurs décisions en fonction de la maximisation de leurs profits. En définitive, la loi sur la réforme du travail n’a pas pour objectif d’éliminer le travail informel ni de créer des «emplois de qualité», mais d’assurer la disponibilité absolue de la main-d’œuvre. Le projet de «modernisation du travail» vise à accentuer la souveraineté patronale sur l’espace et le temps de production.

Il s’agit de mettre la main-d’œuvre [force de travail] au même niveau que n’importe quelle autre marchandise, comme une vis ou un meuble, que l’on achète, que l’on consomme et que l’on jette sans «friction» juridique. La bourgeoisie exige de disposer librement de ce qu’elle a acheté, elle veut que la main-d’œuvre se comporte exactement comme n’importe quelle autre marchandise. Si vous achetez de l’acier, il n’y a pas de syndicat de l’acier qui vous dise comment l’utiliser ou combien de temps le garder en stock. La réforme du travail vise à faire perdre à la main-d’œuvre cette «exception» humaine et juridique qui la protégeait. C’est la marchandisation totale. Une relation de travail «épurée» de toute réglementation peut être plus productive et plus moderne, mais elle est beaucoup plus despotique. Le capitaliste peut introduire des technologies et réorganiser le travail sans être obligé de demander l’autorisation ni de négocier les conditions. En supprimant les médiateurs (syndicats, lois, État), ils laissent le travailleur isolé face au capital.

Plan d’extermination des acquis sociaux

En d’autres termes, la loi que l’on tente de faire adopter vise à balayer la plupart des acquis sociaux obtenus par la classe ouvrière au cours de son histoire en Argentine. Mais que sont les acquis sociaux? Ce terme désigne précisément les limites imposées par la classe ouvrière à la libre utilisation de la main-d’œuvre par le capital. Il s’agit de réglementations essentielles telles que la journée de huit heures, l’interdiction du travail des enfants, la réduction du temps de travail pour les tâches insalubres, les indemnités de licenciement, les congés payés et les congés de maternité. Il s’agit également de restrictions au pouvoir des employeurs de modifier arbitrairement les conditions de travail. En définitive, chacun de ces droits constitue une barrière juridique contre le pouvoir discrétionnaire du capital dans l’utilisation de la main-d’œuvre.

La classe ouvrière a imposé ces limites au pouvoir despotique du capital afin de préserver ses intérêts économiques, de protéger sa santé physique et mentale, de se prémunir contre la précarité et les aléas du marché et d’aspirer à une vie aussi digne que possible dans le cadre du capitalisme. Ainsi, la bourgeoisie a été contrainte, par la force organisée du prolétariat, de prendre en compte les intérêts vitaux de la classe ouvrière, limitant ainsi sa marge de manœuvre.

La liberté pour qui?

La réforme du travail représente donc un choc direct entre deux conceptions antagonistes de la liberté. La bourgeoisie, avec le soutien du gouvernement [de Milei], entend éliminer toute restriction à sa liberté dans le domaine du marché et de la production. Le projet de loi facilite à la fois l’embauche et le licenciement de main-d’œuvre, en allongeant la période d’essai et en créant un fonds de licenciement, entre autres dispositions. En outre, à travers divers articles, il élargit le pouvoir des employeurs de modifier à leur guise les conditions de travail de leurs employés (art. 23). Si ce projet était approuvé, il augmenterait de manière significative la soumission de la classe ouvrière aux caprices de ses employeurs. En d’autres termes, ce qui pour les patrons est un élargissement de leur liberté d’action représente pour les travailleurs une plus grande subordination au capital.

Dans la société capitaliste, la liberté n’est pas un concept universel qui s’applique de la même manière aux individus de toutes les classes sociales. Dans le domaine de la production, en particulier, elle révèle tout son caractère de classe. Cette plus grande soumission des salarié·e·s à leurs patrons génère en outre une grande incertitude. Par exemple, le système de compte épargne-temps (art. 42 et 43) permet d’étendre arbitrairement la journée de travail jusqu’à 12 heures, ce qui déstabilise la vie quotidienne des familles ouvrières et rend impossible toute planification hebdomadaire. La liberté dont jouissent les employeurs de disposer à leur guise de la journée de travail de leurs employés détruit la liberté des travailleurs et travailleuses de planifier leur vie quotidienne. En définitive, une même mesure élargit la liberté d’une classe et la restreint pour l’autre. Lorsque le gouvernement parle de liberté [le parti de Milei a pour nom «La Liberté avance»], il fait référence à la liberté de la bourgeoisie, la liberté de commercer et d’organiser la production sans restrictions, ce qui se traduit par une plus grande asservissement de la classe laborieuse.

Le projet de réforme du travail ne profite pas à l’ensemble de la société, il défend exclusivement les intérêts des entrepreneurs. Rappelons que les patrons constituent une part très réduite de la société, ils ne représentent que 3,2% de la population économiquement active [en Argentine]. Dans un sens plus large, ce que le discours officiel présente comme «modernisation» ou «sécurité juridique» n’est rien d’autre que l’élévation de l’intérêt privé de la bourgeoisie au rang d’intérêt national, l’identification totale entre l’État et le Capital. Lorsque l’intérêt privé de la bourgeoisie est élevé au rang d’«intérêt national», toute résistance ouvrière cesse d’être considérée comme une revendication légitime et est qualifiée d’«attaque contre le progrès», d’«extorsion» ou d’«atteinte à la liberté».

Conquêtes, lois et organisations ouvrières

Comme nous l’avons souligné plus haut, les conquêtes ouvrières constituent des limites au pouvoir despotique du capital et à l’exploitation effrénée de la classe ouvrière. Mais comment s’expriment-elles? Autrement dit, comment se concrétisent-elles dans la pratique? Les conquêtes ouvrières s’expriment dans les lois et les conventions collectives de travail, qui constituent leur forme juridique. Pour que ces réglementations soient appliquées dans la pratique, elles nécessitent la volonté ferme des organisations ouvrières, des syndicats, des commissions internes et des délégués. C’est pourquoi la classe ouvrière s’est également battue pour le libre fonctionnement de ses organisations, afin de disposer des outils nécessaires pour préserver les conquêtes obtenues. Sans organisation, il n’y a pas de conquêtes. Consciente de ce lien entre conquêtes et organisation, la bourgeoisie cherche à affaiblir le pouvoir des syndicats, des commissions internes et des délégués du personnel et, plus généralement, à entraver toute forme d’organisation ouvrière. De diverses manières, la loi sur la réforme du travail entrave et/ou pénalise l’action syndicale (articles 133, 134 et 143). Elle cherche ainsi à museler la classe ouvrière afin d’imposer la réforme du travail, mais surtout à l’empêcher de se rebeller à l’avenir, cristallisant ainsi un nouveau rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. Si cette nouvelle réglementation est approuvée, la classe ouvrière perdrait tout droit de s’organiser et de manifester librement.

En s’attaquant aux cotisations syndicales, en limitant le droit de grève (services essentiels) et en encourageant la figure du «collaborateur» indépendant (employé des plateformes), le projet vise à empêcher qu’un «nous» puisse dire non. Sans organisation collective, les abus individuels deviennent la norme et, avec le temps, se normalisent. C’est l’irréversibilité que recherchent les employeurs: que les travailleurs oublient qu’ils ont un jour eu un certain pouvoir sur leur temps (même si ce n’était que partiellement).

Pourquoi une réforme du travail?

Il convient de rappeler que l’Argentine traverse une longue période de stagnation économique; depuis près de quinze ans, le produit intérieur brut ne croît plus et le PIB par habitant affiche une tendance à la baisse. Le facteur déterminant est le manque d’investissements productifs. Partant de ce diagnostic, le gouvernement promeut sa réforme du travail en arguant qu’elle permettra de créer des conditions attractives pour les capitaux [entre autres impérialistes]. L’objectif est d’offrir aux investisseurs, tant nationaux qu’étrangers, une main-d’œuvre disciplinée et désarticulée afin d’encourager les investissements et de relancer ainsi l’économie. Il existe donc une rationalité capitaliste rigoureuse et délibérée dans l’insistance officielle à déréglementer le marché du travail et à saper le pouvoir syndical.

Elle cristallise et accentue les tendances déjà existantes

Plus qu’une rupture, la réforme du travail institutionnalise et approfondit les tendances préexistantes, en donnant un cadre juridique définitif à la précarité des travailleurs et travailleuses. Actuellement, près de la moitié des travailleurs occupés (47,2%) sont des salariés déclarés [ayant un minimum de sécurité sociale et de droits], l’autre moitié étant composée de travailleurs indépendants (25,4%) et de salariés non déclarés (27,4%). En d’autres termes, depuis des années, une réforme du travail est en cours (avec la complicité des gouvernements successifs et des dirigeants syndicaux), et l’administration Milei souhaite approfondir encore davantage ce processus. Elle entend mettre sur un pied d’égalité, dans la mesure du possible, les travailleurs déclarés et les travailleurs informels. En d’autres termes, elle cherche à atténuer, voire à dissoudre complètement, la relation de dépendance, en institutionnalisant l’emploi informel. L’objectif est le même: contourner les lois du travail (qui traduisent les acquis sociaux) et accorder une grande liberté aux entrepreneurs pour disposer librement de la main-d’œuvre et organiser le processus de production à leur guise, sans tenir compte des intérêts des travailleurs et travailleuses.

En supprimant ou en affaiblissant les lois du travail et les conventions collectives, la bourgeoisie entend renforcer le despotisme patronal (pouvoir absolu et illimité sur ses employés), en reprenant entièrement le contrôle du processus de travail. Le capital cherche à priver les travailleurs de tout recours juridique (en dehors de l’usine) qui leur permettrait de désobéir aux ordres du capital (à l’intérieur de l’usine).

En d’autres termes, cette réforme vise à restaurer l’unité de commandement. L’employeur doit être le seul souverain sur le lieu de travail, en éliminant toute «distorsion» générée par les syndicats et les réglementations étatiques. C’est «plus purement capitaliste» car cela redonne au capital son essence: la capacité de dicter la loi privée au sein de son unité de production.

La réforme ne vise pas seulement à réduire les coûts, son objectif principal est d’obtenir la disponibilité absolue de la main-d’œuvre. Dans le langage de Federico Sturzenegger [président de la Banque centrale nommé par Macri, membre du parti La Liberté avance, ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’Etat depuis juillet 2024] et des idéologues de Milei, la «flexibilité» signifie que l’employeur peut disposer de la main-d’œuvre en fonction des fluctuations du marché.S’il y a de la demande, il utilisera son personnel pendant 12 heures d’affilée. S’il n’y a pas de travail, il les licenciera sans frais. Et si un travailleur osait remettre en question les décisions de l’employeur, il serait remplacé par un «collaborateur» sans droits. L’employeur entend utiliser ses employés comme s’ils étaient des meubles. Cela transforme le travailleur en une «matière première juste à temps», une marchandise que l’on achète et que l’on jette en fonction des besoins du marché, éliminant ainsi toute trace de stabilité vitale pour l’ouvrier.

Le capital veut que toute la vie des travailleurs soit une «ressource en attente». Si l’employeur peut changer votre horaire ou votre lieu de travail du jour au lendemain, le travailleur perd la capacité de planifier sa propre reproduction (étudier, se reposer, être avec sa famille). Le travailleur devient un appendice de la machine (ou de l’application, ou de la logistique de l’entreprise) 24 heures sur 24. C’est la souveraineté absolue du capital sur le temps vital du travailleur.

Ce qu’on appelle aujourd’hui «modernisation» est en réalité une réaction: le retour au contrat de location de services du droit civil, où l’employeur et le travailleur sont censés être «égaux» devant la loi, en ignorant que l’un possède le capital et l’autre seulement sa faim.

Les conquêtes ouvrières expriment les intérêts et les besoins de la classe ouvrière, intérêts et besoins que la (contre)réforme du travail prétend ignorer et bafouer. C’est pourquoi nous sommes confrontés à un conflit d’intérêts irréconciliables. Le gouvernement et les employeurs prétendent balayer les conquêtes ouvrières, ignorant les intérêts vitaux de la classe laborieuse. L’extension des libertés patronales dans le domaine de la production implique nécessairement une plus grande asservissement de la classe ouvrière. (Article publié sur ANRed-Agencia de Noticias RedAcción, le 20 janvier 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Alejandro Belkin est professeur d’histoire à l’Université de Buenos Aires UBA et membre du Conicet (Conseil national de la recherche scientifique et technique).

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