
Par Eskandar Sadeghi-Boroujerdi
«Le sec et l’humide brûlent ensemble» est une expression persane utilisée lorsqu’un incendie se propage sans discrimination. Une fois que le feu a pris, les distinctions s’effacent: entre le combustible et l’humide, le coupable et l’innocent, les auteurs et les victimes.
La guerre lancée contre l’Iran par les États-Unis et Israël est une guerre de choix et d’arrogance. Il n’y a même pas la moindre prétention qu’elle ait été motivée par des preuves d’une course iranienne à la bombe ou d’une attaque imminente. De telles affirmations ne résistent pas à un examen minutieux; elles résistent à peine à être répétées. Nous assistons à la réalisation d’une ambition de longue date, un rêve néoconservateur fiévreux que Benyamin Netanyahou a défendu, sous une forme ou une autre, pendant des décennies. Ce que les sanctions n’ont pas pu accomplir, ce que les opérations secrètes, les assassinats et la cyberguerre n’ont pas réussi à réaliser, la force militaire directe va désormais l’accomplir, avec l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei comme pièce maîtresse.
Trump et Netanyahou ont clairement affiché leurs objectifs maximalistes dès le début. Il s’agirait d’un «changement de régime». Le type de régime qui succéderait restait flou, laissant le reste du monde spéculer avec inquiétude. Il s’agit d’une politique destructrice et vouée à l’échec que Trump avait autrefois promis d’abandonner définitivement. À l’instar de ses promesses mensongères de redonner sa dignité à la classe laborieuse des Etats-Unis, cet engagement a été abandonnée dès son entrée en fonction.
Dans une reconstitution grotesque du scénario de la guerre en Irak, on nous a dit que la République islamique s’effondrerait comme un château de cartes. Mais contrairement à 2003, peu d’efforts ont été faits pour convaincre le reste du monde, ou même le Congrès des Etats-Unis. Le travail rhétorique qui avait accompagné l’invasion de l’Irak, aussi imparfait et malhonnête fût-il, a été largement abandonné. Même les hauts responsables militaires américains ont eu du mal à expliquer comment les objectifs de la campagne seraient atteints rapidement et de manière décisive. L’hypothèse de l’inévitabilité a remplacé le poids de l’argumentation.
L’absence de justification n’est pas fortuite. C’est un symptôme morbide d’un système international en crise. Les certitudes de la gestion hégémonique par les États-Unis de «l’ordre international fondé sur des règles» ont été déformées au point d’être méconnaissables par le génocide de Gaza, mais aucune architecture alternative n’a pris sa place. Au contraire, on assiste à une politique d’impérialisme gangster qui ne bénéficie ni de l’approbation internationale ni du consentement national.
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La prémisse de la guerre repose sur une profonde méconnaissance de la République islamique. Malgré toutes ses fissures internes et sa légitimité mise à mal, ce n’est pas une dictature personnalisée fragile comme l’Irak de Saddam Hussein ou la Libye de Mouammar Kadhafi. L’expérience formatrice de l’Iran a été le conflit de huit ans avec l’Irak [septembre 1980-août 1988], pendant lequel il était isolé diplomatiquement et militairement surpassé, mais a survécu grâce à une combinaison de mobilisation idéologique [voir le rôle de la milice chiite créée par Khomeini: le corps des Gardiens de la révolution] et d’adaptation asymétrique. Depuis lors, le régime a investi dans des structures de commandement décentralisées, des capacités en matière de missiles et de drones, et des réseaux régionaux conçus précisément pour le scénario qui se déroule actuellement: une confrontation avec des adversaires conventionnellement supérieurs. La question de savoir s’il pourra survivre à une guerre totale avec le plus grand pourvoyeur de violence organisée au monde reste ouverte, mais il était peu probable qu’il s’effondre dès les premiers jours du conflit.
L’objectif de l’Iran semble désormais être non pas d’obtenir une victoire, mais de faire grimper le coût de la guerre à des niveaux prohibitifs. Il considère ce conflit comme une question existentielle. Si le changement de régime est l’objectif déclaré, alors le compromis n’est pas une option. Il s’ensuit une stratégie d’endurance et d’usure. La République islamique se prépare depuis longtemps à l’éventualité d’une confrontation directe avec les États-Unis et Israël.
L’assassinat de Khamenei a peut-être modifié les calculs internes. Pendant des années, même ses détracteurs au sein du système le considéraient comme quelqu’un qui cherchait prudemment à trouver un équilibre entre les centres de pouvoir rivaux. Sa mort élimine une figure qui, malgré toute sa rigidité, agissait parfois comme un frein aux impulsions les plus aventureuses, telles que l’élargissement des représailles aux États du Golfe qui font partie de l’archipel impérial états-unien. Cette stratégie pourrait encore se retourner contre ses auteurs. Mais pour l’instant, le Corps des gardiens de la révolution islamique, qui tient fermement les rênes, semble déterminé à la poursuivre.
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Cela ne nie en rien la profonde polarisation de la société iranienne. Beaucoup de gens éprouvent une haine profonde et viscérale à l’égard du régime. Des années de mauvaise gestion économique, de corruption, de répression massive et d’opportunités gâchées ont corrompu le dit contrat social. Les bouleversements de ces dernières années, notamment les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa Jina Amini en septembre 2022 et le massacre horrible de plusieurs milliers de manifestant·e·s en janvier 2026, ont révélé des divisions générationnelles, de classe et idéologiques qui pourraient s’avérer insurmontables.
La guerre modifie la psychologie politique de manière rarement linéaire. Ceux qui détestent l’establishment clérical peuvent encore reculer devant le spectacle des avions étrangers dans le ciel iranien et la déclaration explicite que leur État doit être démantelé. Une attaque extérieure n’efface pas les griefs internes, mais elle peut les réorganiser. La colère contre le régime peut être temporairement subordonnée à la colère contre l’agresseur. Ce qui, en temps de paix, apparaît comme une fracture irréconciliable peut, sous les bombardements, prendre la forme d’une solidarité fragile. La capacité de la République islamique à mobiliser la population a diminué depuis son apogée révolutionnaire, mais elle n’a pas complètement disparu. Elle reste habile à recoder le conflit en termes civilisationnels et défensifs, en utilisant une rhétorique de souveraineté, de martyre et de résistance qui a été cultivée pendant des décennies et qui acquiert une force renouvelée lorsque les missiles tombent [1].
L’héritage de Khamenei était loin d’être assuré. À 86 ans, il a présidé à une époque de sécurisation croissante: l’étouffement des courants réformistes et dissidents, l’écrasement du Mouvement vert en 2009, la répression brutale du soulèvement de Mahsa Jina Amini en 2022-2023 et une longue accumulation de griefs qui défient toute énumération. L’autonomie stratégique et la dissuasion ont été privilégiées au détriment des libertés civiles, du pluralisme politique et des réformes internes, tandis que le régime avançait une vision conservatrice qui dénonçait «l’agression culturelle» (tahajom-e farhangi) venue de l’extérieur. Sa préoccupation centrale était la survie – du régime, de l’État, de l’indépendance de l’Iran – dans une région où le sort de l’Irak, de la Libye et de la Syrie servait d’avertissement constant. Pour de nombreux Iraniens, cette doctrine donnant la priorité à la sécurité avait un coût intolérable, et ils l’ont rejetée sans ambiguïté.
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Mais dans la théologie politique chiite, le martyre revêt une force particulière. Le souvenir de Karbala [qui signifie étymologiquement «Terre de souffrance et du croisement des sabres»] et la mort de l’imam Hussain en 680 ne sont pas des motifs abstraits, mais font partie d’un langage politique et d’une pratique religieuse vivants, dans lesquels la souffrance infligée par un pouvoir injuste acquiert une autorité morale. Être tué par un ennemi extérieur ne se limite pas à éliminer un dirigeant, cela peut le transformer. Aucun chef d’État iranien moderne n’a connu une telle fin. Naser al-Din Shah a été assassiné en 1896 par un radical national [Mirza Reza Kermani, partisan de l’activiste politique Jamal Al Din Al Afghani, considéré comme un des penseurs panislamiste père du salafisme]. Les derniers monarques Qajar sont morts à l’étranger, à Paris et à San Remo [la dynastie Qajar est destituée par le parlement en 1925; Reza Khan, son premier ministre a mené le coup d’Etat, a contraint le parlement à voter la destitution et a fondé la dynastie Pahlavi la même année]. Les Pahlavi ont fini leurs jours en exil, à Johannesburg [Reza Chah Pahlavi, en 1941] et au Caire [Mohammad Reza Pahlavi en juillet 1981]. En revanche, la mort de Khamenei sera présentée par les médias officiels du régime comme le sacrifice ultime face à une agression étrangère. Dans la mort, il pourrait acquérir une limpidié et une cohérence qui lui ont fait défaut dans la vie.
De nombreux Iraniens, et bon nombre de Syriens, ont ouvertement célébré sa mort, y voyant la fin d’un héritage national sinistre et d’une politique régionale qui a contribué à entretenir la guerre civile catastrophique en Syrie. Mais ses partisans – et ils ne sont pas peu nombreux – le considéraient comme plus qu’une simple figure politique. Pour eux, il était un marja’ al-taqlid («source d’émulation»). Son statut n’était pas comparable à celui du grand ayatollah Sistani en Irak [Iranien d’origine, résidant en Irak, âgé de 95 ans], mais son autorité s’étendait bien au-delà des frontières iraniennes à des millions de fidèles chiites. La manière dont il est mort pourrait sauver, voire rehausser, un héritage qui était devenu très contesté dans son pays et qui suscitait du ressentiment à l’étranger.
Certains des slogans les plus marquants de la dernière décennie le visaient directement: «Mort à Khamenei» ; «Mort au dictateur» ; «C’est l’année du sang, Sayyid Ali sera renversé». La colère était personnalisée. Khamenei n’était pas seulement un homme politique (doté d’un pouvoir personnel considérable et d’un penchant pour la microgestion), mais l’incarnation patriarcale du système. Si l’intention de Trump était d’écarter Khamenei de la scène politique, il l’a peut-être au contraire ancré dans celle-ci, le présentant aux yeux de ses fidèles comme une figure sacrificielle plutôt que comme un échec.
La politique étrangère de Trump oscille depuis longtemps entre un discours de repli et des démonstrations de force maximalistes soudaines. Dans ce cas précis, les instincts paléoconservateurs semblent s’être fusionnés avec le zèle néoconservateur. L’influence de Netanyahou n’est pas fortuite [2]. Depuis des décennies, il insiste sur le fait que seule une action militaire décisive peut garantir la domination régionale incontestée d’Israël. La dégradation du Hezbollah et l’effondrement d’Assad ont été interprétés à Tel-Aviv comme la preuve que la position régionale de l’Iran avait été fatalement compromise. Il y avait du vrai dans cette analyse: ces deux événements ont porté un coup sérieux à Téhéran, et Washington et Tel-Aviv ont rapidement réagi pour exploiter la situation. Mais la dissuasion de l’Iran ne se réduisait pas à ses alliances, dont beaucoup avaient été forgées dans le creuset de la surenchère états-unienne et israélienne. La stratégie du régime était également nationale, stratifiée, décentralisée et ancrée à l’intérieur du pays. L’espoir [de Washington et Tel-Aviv] qu’une pression suffisante entraînerait l’effondrement du régime confondait l’usure avec l’épuisement, et la vulnérabilité avec la capitulation.
Les conséquences se font déjà sentir: échanges de missiles, attaques contre des bases, des hôtels et des ports, activation de réseaux alliés dans toute la région du Golfe. Les responsables états-uniens admettent désormais leur incertitude quant à la durée et à la portée de la campagne militaire, voire quant à leur volonté d’engager des troupes terrestres dans cette entreprise téméraire. Il ne s’agit pas d’une opération limitée aux résultats prévisibles. Il s’agit d’une confrontation qui s’étend et dont les limites sont de plus en plus difficiles à définir.
La guerre ne rétablira pas l’équilibre. Elle réorganisera la région de manière violente et imprévisible. La République islamique en sortira probablement transformée ou affaiblie d’une manière qui n’est pas encore visible. Mais l’idée qu’elle se dissoudrait simplement sous la pression a toujours été fantaisiste. Les États formés par la révolution et endurcis par un siège prolongé ne cèdent pas facilement aux diktats extérieurs.
Le sec et l’humide brûlent ensemble. Cent soixante-cinq tombes ont été creusées à Minab, dans la province d’Hormozgan, pour ceux qui ont été tués lorsque des missiles américains ou israéliens ont frappé l’école Shajareh Tayyebeh samedi matin 28 février, au début des cours. La plupart des victimes étaient des filles âgées de sept à douze ans. Washington et Tel-Aviv ont cherché à se distancier du carnage, mais les photos de la désolation restent.
Trump a évoqué une campagne qui durerait plusieurs semaines. Les dirigeants actuels de la République islamique ont juré de continuer à se battre. Les guerres choisies se limitent rarement à leurs cibles initiales. Elles épuisent non seulement les combattants, mais aussi les hypothèses qui les animent. Ce qui a commencé comme une tentative de modifier l’équilibre régional pourrait au contraire accélérer l’érosion de l’ordre qui impliquait la possibilité de pouvoir intervenir en toute impunité. (Article publié dans la London Review of Books le 3 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] A cette martyrologie, un secteur nationaliste chrétien états-unien, incarné par l’actuel secrétaire d’Etat à la Défense, Pete Hegseth, développe un discours qui lui fait écho. Ainsi, The New Republic du 3 mars 2026, sous la plume d’Ellie Quinlan Houghtaling, écrit: «En l’absence de message clair de la Maison Blanche concernant l’objectif de la guerre contre l’Iran, les commandants militaires américains se sont tournés vers Jésus, affirmant apparemment aux troupes américaines que cette guerre est “sanctionnée par la Bible”… Selon Jonathan Larsen [un journaliste indépendant reconnu], la Military Religious Freedom Foundation [cette ONG fondée en 2005 doit assurer que les membres des forces armées puissent pratiquer leur croyance religieuse sans être discriminés; mais elle se bat aussi pour assurer la séparation entre l’Etat et la religion dans l’armée] avait été “submergée” de plaintes… L’une de ces plaintes comprenait une anecdote rapportée par un sous-officier, qui a déclaré que leur commandant “nous avait exhortés à dire à nos troupes que tout cela faisait partie du plan divin de Dieu” et qu’il avait spécifiquement fait référence à de nombreuses citations du Livre de l’Apocalypse faisant allusion à l’Armageddon et au retour imminent de Jésus-Christ”.»
Dans sa plainte – déposée au nom de 15 soldats, dont 11 chrétiens, un musulman et un juif – le sous-officier déclare: «Il [le commandant] a déclaré que “le président Trump a été oint par Jésus pour allumer le feu de la guerre en Iran afin de provoquer l’Armageddon et marquer son retour sur Terre”… Il avait un large sourire aux lèvres lorsqu’il a dit tout cela, ce qui rendait son message encore plus fou.”»
«Il ne serait pas exagéré d’attribuer certaines des violations flagrantes de la Constitution au secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui a maintes fois évoqué Dieu et le nationalisme chrétien depuis qu’il est à la tête du Pentagone. Hegseth a repris à son compte les opinions de Douglas Wilson, un théologien conservateur qui prônait la domination chrétienne sur le gouvernement et la société. Il a mis ces idées en pratique en instaurant des services de prière réguliers au quartier général de l’armée américaine. Il est également entré en fonction avec plusieurs symboles chrétiens déjà gravés sur sa peau: une croix de Jérusalem et la phrase «Deus vult», que Hegseth a décrites comme les emblèmes de la “croisade chrétienne américaine moderne”.» (Rédaction A l’Encontre)
[2] L’insistance et l’intervention de Bibi Netanyahou, et les exigence stratégiques d’Israël (qui reflète une fuite en avant complètement folle par ailleurs) ont joué un rôle central dans la décision de Trump. Ca ne me surprend pas outre mesure, mais il est intéressant de le voir confirmer par le NYT, qui tend systématiquement en général à euphémiser et minimiser le rôle néfaste d’Israël dans ces questions.
Dans le New York Times du 2 mars 2026, un collectif de journalistes met en relief le rôle de Netanyahou dans la décision d’engager l’offensive militaire: «La décision du président Trump d’engager une action militaire en Iran a été motivée par un dirigeant israélien déterminé à mettre fin aux négociations diplomatiques. Peu de conseillers du président ont exprimé leur opposition.»
Ce qui donne lieu à une interprétation fort bien fondée sur la différence d’objectifs entre Tel-Aviv et Washington, quand bien même l’opération militaire – dont l’ampleur n’était pas définie initialement, ce qui est propre à ce type d’initiative militaire – est menée conjointement. C’est ce qui conduit un ancien dirigeant de la CIA, James Brennan, à déclarer sur MS Now, 2 mars: «C’est la deuxième fois au cours de ce siècle [après la décision de 2003 sur l’Irak] que les États-Unis commettent une grave erreur en s’engageant dans un conflit au Moyen-Orient.» (Réd. A l’Encontre)

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