
Par Katerina Giannoulia
Nous assistons à une restructuration capitaliste majeure dans le secteur primaire, où le secteur agroalimentaire (petits et moyens agriculteurs et éleveurs, indépendants du secteur, et la grande masse des salariés et des chômeurs) est confronté à une catastrophe sociale et économique cumulative. Les petits et moyens agriculteurs et éleveurs luttent littéralement pour leur existence, sans quoi ils deviendront les serfs contemporains de notre époque.
Le mois de décembre 2025 restera dans les mémoires, marqué par la colère et l’indignation accumulées du monde agricole et de la filière de l’élevage face à l’impunité du gouvernement et aux politiques de l’Union européenne et du capital, qui font du quotidien une lutte constante pour la survie. L’image combative des tracteurs affrontant les barricades policières en Grèce et en Europe, au milieu des incendies et des barrages routiers, soulève la question urgente du mode de production que le monde agricole devrait adopter et du «plan social» à mettre en œuvre, qui implique une réflexion sérieuse sur la transformation des relations de production dans un sens socialisé.
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Ces dernières années, la vie des agriculteurs pauvres et de dite classe moyenne est devenue insupportable en raison des politiques des gouvernements grecs successifs et de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Les deux entraînent la concentration de la richesse, des terres et de la production entre les mains d’un nombre de plus en plus restreint de capitalistes de l’agroalimentaire.
Dans le même temps, sous prétexte de la pandémie et de la guerre en Ukraine, les prix de tous les moyens et matériaux de production ont explosé.
Les coûts des intrants stratégiques pour la production (semences, etc.), des engrais et des produits phytosanitaires, de l’électricité, du pétrole et (désormais) de l’eau constituent un premier obstacle. A cela s’ajoutent que les activités du secteur bancaire impliqué dans l’ensemble du processus de production par le biais du crédit, mais aussi dans le scandale de l’Agence de paiement et de contrôle pour l’orientation et la garantie communautaire-OPEKEPE, autrement dit l’agence chargée du versement des aides agricoles de l’UE (OPEKEPE) [1]. Enfin, les industries agroalimentaires et de distribution (qui dictent les prix d’achat) couronnent la montagne d’obstacles qui tous s’élèvent de façon insurmontable pour les petits et moyens agriculteurs, pour la production primaire, mais aussi pour l’environnement et la classe ouvrière, qui consacre une part croissante de son salaire à l’achat de produits de première nécessité. Or, pour les petits et moyens producteurs, les prix de vente qu’ils obtiennent pour leur production sont ridiculement bas et inférieurs au coût de production.
Le cas des agriculteurs de la région de Thessalie (nord-est de la Grèce) résume et met en évidence toute la réalité contemporaine et préoccupante de la destruction de la production agricole telle que nous l’avons connue ces dernières années. Après deux inondations dévastatrices en seulement trois ans, la décision de privatiser l’eau a été prise et mise en œuvre avec la création d’ODYTH-Water Management Organization of Thessaly (une société anonyme créée pour privatiser l’irrigation et l’eau potable en Thessalie, prenant le relais de l’État et des organisations agricoles). Par la suite, les épidémies de peste et de variole ovine et caprine (clavelée) qui ont frappé le bétail ont exacerbé les problèmes. La situation reste chaotique jusqu’à ce jour. La capitulation devant les intérêts des producteurs de fromage feta a permis à la variole ovine et caprine de se propager sans contrôle pendant un an et demi, ce qui prouve une fois de plus quels sont les secteurs dont le gouvernement soutient les revendications «maximalistes». Alors qu’il subventionne les exploitants de autoroutes privées pour garantir les péages qu’ils ont perdus (les agriculteurs mobilisés ayant ouvert les péages pour permettre à tout le monde de passer gratuitement), il est incapable de garantir les prix des produits agricoles et d’élevage.
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Enfin, le tableau est complété par le pillage scandaleux des subventions agricoles par les dirigeants du parti au pouvoir – la Nouvelle Démocratie – et les hommes d’affaires par le biais de l’OPEKEPE, l’agence chargée du versement des aides agricoles de l’UE, l’UE fermant les yeux!
Le scandale de l’OPEKEPE, cerise sur le gâteau, nous a montré très clairement qu’en fin de compte l’argent pour soutenir le secteur primaire existe bel et bien, mais qu’il est aspiré par la machine du parti Nouvelle Démocratie au lieu de soutenir la production agricole et l’élevage. Quoi qu’il en soit, le rôle de l’UE est tellement axé sur un secteur social – orientation instituée dès le départ par le biais de la PAC – que les grands agriculteurs et les grandes entreprises du secteur agroalimentaire reçoivent 80% des subventions. Les proches du gouvernement ont également reçu une part importante des fonds, comme l’a révélé le scandale de l’OPEKEPE [2].
L’accord Mercosur, promu par la plupart des États membres de l’UE, est un nouveau coup dur pour les paysans européens, tout en menaçant l’approvisionnement alimentaire et l’environnement des sociétés contemporaines. Les travailleurs et travailleuses seront contraints de consommer des aliments de qualité médiocre à des prix excessifs, et les agriculteurs seront poussés à utiliser des intrants et des méthodes de production agricoles de plus en plus dangereux et incontrôlés (car les États ne veulent pas mettre en place des contrôles qui affecteraient ne serait-ce que de manière minime les profits des grandes entreprises, des grands exploitants agricoles et des éleveurs industriels).
Les pays européens participant au programme «Réarmer l’Europe» dépenseront 800 milliards d’euros en équipement militaire d’ici 2030, dont 28 milliards pour la Grèce. Le budget de l’État pour 2026 prévoit une nouvelle baisse d’imposition pour le capital, une augmentation des impôts et taxies pour les salarié·e·s, une réduction des dépenses sociales et une augmentation des dépenses de défense, en parfaite adéquation avec le programme «Réarmer l’Europe». Les budgets et les propositions de réarmement du programme de l’UE pour la période 2028-2034 réduisent de 300 millions d’euros les dépenses consacrées à l’agriculture et à l’élevage au profit de l’industrie de la guerre, servant les intérêts de l’OTAN et des capitalistes grecs, qui réorientent leurs activités vers l’industrie de l’armement, en collaboration avec l’État criminel d’Israël. Le capitalisme contemporain et la prévalence du néolibéralisme conduisent à la destruction de ce qu’on appelle «l’État providence», c’est-à-dire des acquis sociaux qui garantissent une protection de base contre les catastrophes naturelles et les maladies.
Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’une lutte commune des travailleurs et travailleuses du secteur agroalimentaire, dans un front commun et militant avec les petits et moyens agriculteurs, pour exiger:
- La satisfaction des besoins immédiats de survie des petits et moyens producteurs: une réorientation radicale de la PAC: le rejet des coupes dans les subventions; l’octroi exclusif de subventions aux agriculteurs et pêcheurs pauvres et non aux grands investisseurs du secteur agroalimentaire et aux monastères (en effet, l’Église orthodoxe grecque est un grand propriétaire foncier).
- L’embauche massive de personnel dans les services publics en déclin. Lutte contre l’entrée d’investisseurs privés dans tous les secteurs, des contrôles effectifs d’instances étatique, ce qui implique un soutien important des services (cadre juridique, financier, institutionnel) et l’embauche de personnel pour garantir leur efficacité.
- Protection absolue de la nature contre tous les types d’«investisseurs» et leurs projets
- Arrêter la commercialisation de l’eau. Bloquer l’extraction d’hydrocarbures. Lutter contre l’installation chaotique et incontrôlée d’éoliennes dans les forêts et de panneaux photovoltaïques sur les terres cultivées
- Création d’un organisme public unique pour l’alimentation, les engrais, les centres de production de semences et les centres de recherche. Non à la malbouffe génétiquement modifiée. Contrôle public et renforcé pour garantir une alimentation de qualité et abordable pour la population. Retirer le matériel génétique et les semences des mains des multinationales.
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La politique agricole mise en œuvre est en contradiction avec l’énorme potentiel scientifique et technique de notre époque pour produire des aliments bon marché et de haute qualité pour la population.
La classe ouvrière et les géotechniciens de base, avec leurs syndicats et leurs collectifs organisés, ont toutes les raisons de prendre position et de s’allier aux petits et moyens agriculteurs, pour exiger la fin du grand festin des «quelques privilégiés» et réclamer la justice dans ce secteur également.
Contrairement au modèle actuel, la production agricole doit se concentrer sur les besoins nutritionnels de la majorité sociale, les besoins des producteurs et une relation dialectique et harmonieuse avec la nature. La solidarité avec la lutte des agriculteurs et des éleveurs est directement liée à l’accès à une alimentation bon marché et de qualité, c’est pourquoi la société a massivement soutenu les manifestations. (Article reçu le 28 février 2026; traduction-éditions rédaction A l’Encontre)
Katerina Giannoulia, agronome, membre du conseil d’administration du Syndicat des agronomes du secteur public et de la Fédération des géotechniciens du secteur public.
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[1] Une enquête a révélé que sur la période 2019-2023 une fraude massive et systématique a été organisée pour obtenir des subventions agricoles de l’Europe. Elle portait sur l’existence inventée de fermiers, sur des définitions fausses de terrains agricoles, sur des processus de corruption, et y compris de blanchiment d’argent. Ce qui a déclenché des pénalités de la part de l’UE. Le Monde du 23 octobre 2025 indiquait: «Selon les procureurs européens, le groupe [d’au moins 37 personnes arrêtées] était actif dans toute la Grèce depuis au moins 2018. Pour obtenir des subventions, les dizaines des présumés auteurs de la fraude sont soupçonnées d’avoir “déclaré frauduleusement des terres agricoles et des pâturages ne leur appartenant pas” ou d’avoir “gonflé artificiellement le nombre de têtes de bétail”… Parmi ces bénéficiaires [de subventions], figurent des profils très variés: des ingénieurs, des serveurs et autres employés de l’hôtellerie et même des DJ. La complicité de comptables et des services vétérinaires qui délivraient de faux documents pour gonfler le nombre de bêtes était aussi nécessaire.» (Réd. A l’Encontre)
[2] Le correspondant du Temps à Athènes, Fabien Perrier, conclut le 30 juillet 2025 à propos du «scandale de l’Opekepe»: «Le scandale a pris une dimension politique. Quatre ministres ont déjà démissionné fin juin: ils ont eu le portefeuille de l’Agriculture à un moment ou à un autre, depuis 2019 et l’arrivée de ND au pouvoir avant d’obtenir un autre poste au gré des remaniements. Une quarantaine de députés de la majorité gouvernementale seraient également impliqués.» (Réd. A l’Encontre)

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