dimanche
5
avril 2020

A l'encontre

La Brèche

L’Ilva à Taranto

Par Eliana Como

Aucune firme ne sacrifiera son profit, que ce soit pour la protection de l’environnement et de la santé ou pour l’emploi. Pour ce faire, une intervention de l’Etat est nécessaire. Examinons l’histoire de l’Ilva, le site sidérurgique, situé à Taranto, dans les Pouilles [région du sud de l’Italie formant le «talon» de la botte].

Nous commençons en 1995, avec un chiffre: 1400 milliards de lires. C’est à ce prix que – sous le gouvernement de Lamberto Dini [président du Conseil des ministres de janvier 1995 à mai 1996, économiste «officiellement» réputé, directeur de la Banque centrale d’Italie durant 14 ans] – l’ancien groupe Italsider, propriété publique, a été privatisé et vendu au groupe d’Emilio Riva [pour redevenir l’Ilva]. Donc 1400 milliards pour une entreprise qui en vaut alors 4000. Près d’un tiers du prix du marché. Comme s’il s’agissait d’un manteau vendu en solde dans les grands magasins. La contrepartie aurait dû être la relance de ce géant de l’acier, qui est entré en crise dans les années 1980. Et, de plus, devaient être exigés des investissements pour réduire l’impact écologique de l’usine [un «désastre environnemental»], au moment même où les données sur l’augmentation alarmante du nombre de tumeurs dans la ville de Taranto commençait à être connue.

Après dix-sept ans, une ordonnance du tribunal de Taranto a ordonné la saisie de l’aciérie pour «violation grave de l’environnement». Le Ministère public, en la personne de la procureure Patrizia Todisco – enfin une femme! –met sous séquestre la zone chaude (parcs minéraux, fours à coke, hauts fourneaux et aciéries). Nous sommes en 2012 et les dirigeants de l’entreprise, d’Emilio Riva à son fils Nicola, font tous l’objet d’une enquête. Ils sont sauvés par le gouvernement de Mario Monti [ancien commissaire européen, consultant de Goldman Sachs, président du Conseil de novembre 2011 à avril 2013] qui, pour éviter la fermeture de l’usine, émet l’un des premiers décrets «Sauver-l’Ilva», autorisant la poursuite de la production.

Le fils d’Emilio Riva profite du chaos judiciaire pour rester en Angleterre où il se trouve et refuser de rentrer en Italie, où l’assignation à résidence l’attendait. Dans l’intervalle, le tribunal de Milan saisit 1,2 milliard d’euros de la famille, déjà exfiltrés à l’étranger, et le gouvernement Renzi s’empare de l’usine, ce qui aboutit à une administration extraordinaire en 2015. Les procureurs du tribunal de Milan accusent la famille Riva de «faillite et de dilapidation des actifs de l’usine», une accusation dont ils furent acquittés en première instance, il y a quelques mois, avec un jugement dans lequel, de manière incroyable, les juges affirment que «les propriétaires de l’usine ont dépensé plusieurs milliards pour améliorer l’environnement».

En 2016, ArcelorMittal [le plus grand producteur d’acier au monde, avec son siège social au Luxembourg, connu pour sa politique fiscale performante] arrive et remporte l’appel d’offres. La firme obtient un accord signé par tous les syndicats, affirme «sécuriser» la plus grande usine de production d’acier d’Europe et reçoit un «bouclier pénal», c’est-à-dire l’immunité contre les dommages environnementaux causés par les choix du passé. Tout le monde, des syndicats au gouvernement, est heureux: «nous avons sauvé des emplois et l’environnement». En réalité, ni l’un ni l’autre. L’accord, certes, rompt la crise de fibrillation en cours, et aboutit à la renonciation à toute exigence minimale de nationalisation, acceptant ArcelorMittal et répercutant les coûts de la transition sur les travailleurs, avec 3000 licenciements et aucune garantie réelle sur le calendrier de l’assainissement de l’environnement.

Un an ne s’est pas passé qu’ArcelorMittal annonce de nouveaux licenciements et met des travailleurs en chômage technique [cassa integerazione]. Pendant ce temps, les promesses d’investissements et d’assainissement restent lettre morte. Alors que l’usine – ses salariés en fait – est pressée comme un citron au moyen d’un management serré et d’une exploitation accrue et, y compris, par le biais d’un désinvestissement dans l’entretien nécessaire. Toute l’affaire ne devient guère plus qu’un chiffon de papier. Se révèle alors le véritable visage d’ArcelorMittal, le «tueur d’acier», qui achète des usines dans le monde entier pour les fermer, gagner des parts de marché et imposer des prix monopolistiques.

Lorsque le bouclier pénal a été remis en question en mai de l’année 2019, ArcelorMittal a failli faire le ménage. La firme a trouvé un alibi pour poursuivre le plan de désengagement déjà prévu depuis le début, profitant également de la saisie et de l’injonction visant à fermer le haut fourneau 2 (AFO 2), qui en 2015 a tué l’ouvrier Morricella avec un jet de fonte incandescent. Alors que même le secrétaire de la Cgil défend le bouclier pénal et le respect d’un accord déjà vide dans les faits, ArcelorMittal saisit la balle au bond pour sortir du jeu au cri de: «vous ne pouvez pas changer les cartes déjà mises sur la table». ArcelorMittal menace donc de fermer définitivement les deux autres hauts fourneaux. Et la firme annonce qu’elle va débrancher l’Ilva, comme cela a déjà été fait pour d’autres usines italiennes, comme à Piombino [province de Livourne], ou ailleurs à l’étranger.

Il y a quelques jours [janvier 2020], une décision de la Cour de cassation a révoqué l’arrêt de l’AFO 2. Le jeu est relancé et la balle peut avancer, mais une fois de plus sans que soit abordée la question des interventions structurelles qui serviraient à poursuivre la production d’acier, tout en sauvegardant les conditions de vie des citoyens de Taranto et de sa région et des travailleurs. Il se pourrait bien qu’entre le moment où j’écris ces lignes et celui où elles sont publiées, la situation soit à nouveau bouleversée. Mais pas le résultat final, celui qui traîne en longueur depuis vingt-cinq ans.

Vingt-cinq ans de promesses, de mensonges et de collusions de la part de tous: politiques, propriétaires, dirigeants syndicaux. Vingt-cinq ans avec un bilan de dizaines morts au travail, de dizaines de milliers de licenciements et d’environ douze mille décès dus aux funestes émissions.

C’était le prix de la privatisation: d’abord avec Riva, qui était censé apporter efficacité, innovation et développement, puis avec ArcelorMittal. Sans cesse, cela prend appui sur l’illusion que le profit garantit la sécurité, le travail et l’environnement! L’illusion, aussi, qu’une confiance peut être placée dans une entité privée, dont les décisions ne pourront jamais être contrôlées, ce qui est, en fait, une carte stratégique et essentielle pour tout le «système du pays».

Que faudra-t-il encore faire pour que nous comprenions que la privatisation n’était pas la solution, mais plutôt le problème? Que devra-t-il se passer d’autre à Taranto, à Terni [en Ombrie], à Piombino, pour que certains acteurs de cette affaire comprennent que la seule façon possible de continuer à produire de l’acier, tout en limitant l’impact environnemental de la fusion, est la nationalisation – dont la forme, le contenu et le contrôle doivent être l’objet d’un vaste débat public, intégrant les citoyens et les travailleurs – de la grande industrie sidérurgique italienne, celle dont dépendent le prix et l’approvisionnement en acier du reste du système industriel du pays.

Soyons clair, il n’y a pas de solutions faciles en la matière. Peut-être n’y en a-t-il jamais eu. Plus le temps passe, plus il sera difficile de les trouver, tant pour produire de l’acier que pour essayer de repenser l’économie de ces territoires. Cette histoire n’est certainement pas une partie d’échecs. Il ne s’agit pas de décider si le travail ou l’environnement vont gagner. Jusqu’à présent, ils ont tous deux perdu, avec une chaîne de responsabilités sans fin, accumulées au fil des décennies, entassées les unes sur les autres comme un amas de décombres.

Il n’est pas impossible de produire de l’acier en garantissant la santé, la sécurité et les droits sans condamner, d’autre part, une ville entière. Dans d’autres parties de l’Europe et du monde, c’est le cas. Seulement cela coûte de l’argent. Surtout pour une usine comme celle de Taranto, qui, après vingt-cinq ans de désinvestissement, n’est certainement pas dans une position concurrentielle face à des usines allemandes. Il doit alors y avoir un intérêt plus général à le faire. Aucun propriétaire privé ne va sacrifier son profit pour la protection de l’environnement et de la santé, ou pour l’emploi.

C’est une loi du marché capitaliste, dure comme la pierre. Pardon, comme l’acier! (Article publié sur le site italien la Città Futura, en date du 25 janvier 2020; traduction rédaction d’Alencontre)

Eliana Como est militante syndicale dans le secteur de la métallurgie.

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