
Par Fabrizio Burattini
En septembre 2022, dans un de mes articles, je qualifiais la victoire électorale de Giorgia Meloni de «bouleversante mais pas surprenante». Les raisons pour lesquelles elle pouvait être qualifiée de «bouleversante» sont évidentes. Pour la première fois, dans l’un des principaux pays de l’Occident «démocratique» , le gouvernement était remporté par une coalition fermement dirigée par un parti héritier direct du fascisme, d’autant plus dans un pays qui avait fait de l’antifascisme l’une des valeurs fondamentales de la République et qui avait toujours été gouverné selon le principe dit de l’«arc constitutionnel», cette formule politique qui ne légitimait que les forces ouvertement antifascistes – de la droite du Parti libéral à la gauche, soit le Parti communiste, en passant par le «grand centre» de la Démocratie chrétienne et de ses partis satellites. La formule «arc constitutionnel» fut notamment adoptée après juillet 1960, lorsque l’arrivée au gouvernement du parti représentant alors la droite dure nostalgique – le Mouvement social italien (MSI), lancé en décembre 1946 par des ex-cadres de la République sociale italienne, pro-nazie – avait été évitée grâce à une mobilisation des jeunes et de la population qui avait coûté la vie à une dizaine de personnes.
Victoire de la droite ou défaite de la gauche?
Mais le résultat de septembre 2022 n’était «pas surprenant» car il était largement prévu, voire certain et acquis d’avance, compte tenu du bilan désastreux de toutes les autres options politiques en lice. Ce résultat reposait donc certainement sur la fragilité particulière du «tissu social» italien, qui, bien plus que d’autres pays européens, subissait le poids des prétendues «classes moyennes» , de la petite bourgeoisie du commerce et des professions «libérales», de la micro-entreprise (à ce sujet, voir mon article Derrière le succès de Giorgia Meloni, un paysage social inquiétant…).
Mais, de toute évidence, ce n’est pas seulement le poids de ces classes qui a déterminé la victoire de la droite. Ce qui a été absolument déterminant, c’est le désastre de toutes les autres options. Tous les autres partis en lice lors des élections de septembre 2022 – du Parti démocrate, héritier du «communisme» post-Togliatti (mais aussi de la Démocratie chrétienne d’Aldo Moro), à la Ligue de Matteo Salvini, en passant par le Mouvement 5 Étoiles (M5S) lui-même – avaient tous été les protagonistes d’expériences gouvernementales désastreuses. Et ce n’est pas tout: malgré leur «antifascisme» partagé (rappelons que même la Ligue du Nord, à l’époque d’Umberto Bossi, se revendiquait comme «antifasciste»), face à la coalition qui unissait toute la droite (des berlusconiens aux meloniens, en passant par Salvini), ces formations ont choisi de se présenter en ordre dispersé. Mais ce n’est pas uniquement la division, ni même principalement celle-ci qui a été à
l’origine de cette défaite, mais bien l’incapacité (qui, malgré leur divergence, était commune à tous les partis du «centre-gauche») à présenter à l’électorat un projet susceptible, d’une manière ou d’une autre, d’atténuer, voire d’effacer, le poids des expériences passées.
Car tous les autres partis avaient gouverné, que ce soit au sein des gouvernements ratés de «gauche» – Romano Prodi (1996-98 et 2006-08 – DC), Giuliano Amato (avril 2000-juin 2001 – L’Olivier à cette date), Massimo D’Alema (octobre 1998-avril 2000 – PD), Matteo Renzi (février 2014-décembre 2016), Paolo Gentiloni (décembre 2016-mars 2018), dans les gouvernements «techniques» – Mario Monti (novembre 2011-avril 2013) et Mario Draghi (février 2021-octobre 2022) ou dans deux gouvernements «de l’avocat du peuple», le «grillino» Giuseppe Conte (2018-2021 – M5S).
Certes, Forza Italia de Silvio Berlusconi et la Ligue de Matteo Salvini avaient elles aussi dirigé ou participé à des gouvernements impopulaires, mais leur inclusion dans la coalition dominée par Giorgia Meloni les rachetait en quelque sorte de leurs péchés passés. Les résultats des élections du 25 septembre 2022 mettaient en évidence la solidité et la mobilisation du bloc social conservateur et réactionnaire et, parallèlement, la morosité, les contradictions internes ainsi que la fragmentation politique et formelle de l’électorat démocratique et progressiste. La débâcle du M5S fut retentissante: après quatre ans au gouvernement, le mouvement a perdu d’un seul coup 6,4 millions de voix (passant en un peu plus de quatre ans de 10,7 millions de voix en 2018 à 4,3 millions), mais l’échec du PD a également été significatif, avec environ 800 000 voix de moins qu’en 2018.
Face à cela, les résultats de la droite ont semblé triomphants, même s’il s’agissait en réalité d’un simple maintien (12,2 millions de voix contre 12,1 en 2018).
Ainsi, le succès de Giorgia Meloni en 2022 résulte avant tout de l’échec des différentes options de la gauche (y compris Rifondazione Comunista) et du centre lui-même.
Comment définir le parti de Giorgia Meloni?
Immédiatement après l’annonce des résultats, une querelle s’est ouverte sur la manière de définir le parti de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia. «néofasciste», « postfasciste», « afasciste», « anti-antifasciste», ou simplement«conservateur». Les termes proposés ont été nombreux. D’un point de vue idéologique, le profil de Fratelli d’Italia est plus complexe qu’il n’y paraît. Il s’inscrit certainement dans la continuité du néofascisme, incarné par le Mouvement social italien, le parti formé au lendemain de la guerre par les nostalgiques du régime mussolinien qui s’est effondré en 1945. Cela est illustré par la présence de la flamme tricolore au-dessus d’un cercueil stylisé, symbole à la fois du fascisme et de son chef défunt, Benito Mussolini, l’exaltation de Giorgio Almirante (le chef du MSI) qui n’a jamais renié son orientation fasciste. Pour confirmer cette continuité, on trouve d’innombrables déclarations nostalgiques de cadres intermédiaires ou de militants de «Fratelli d’Italia», immortalisées dans des vidéos ou des enquêtes journalistiques menées par de nombreux médias (au premier rang desquels celles du site Fanpage) . En outre, le parti repose essentiellement sur une structure militante issue du Movimento Sociale ou de l’Alleanza Nazionale, et en particulier du Fronte della Gioventù ou de l’Azione Giovani, les organisations de jeunesse de ces deux partis, dont Giorgia Meloni elle-même a été la dirigeante dans sa jeunesse.
Sous la direction [dès janvier 1995 jusqu’à mai 2008] de Gianfranco Fini, l’Alliance nationale avait semblé prendre clairement ses distances par rapport aux nostalgies néofascistes et avait cherché, en Europe, à nouer des relations avec les anciens gaullistes de Sarkozy et les conservateurs britanniques. Mais les initiatives les plus radicales menées par Fini (notamment sa visite en Israël au musée dédié aux victimes de la Shoah, décrite comme «l’abîme de férocité dans lequel l’homme peut sombrer lorsqu’il méprise Dieu», ainsi que le fait d’avoir qualifié d’«infâmes» certains choix politiques de Mussolini) ont été mal accueillies par le reste de son parti.
Quoi qu’il en soit, la question s’est ensuite estompée lorsque l’Alliance nationale s’est dissoute pour donner naissance, avec Forza Italia, au nouveau parti berlusconien dénommé Popolo della Libertà.
Mais à la fin de l’année 2012, Giorgia Meloni et son entourage ont provoqué la scission de ce parti (Popolo della Libertà), donnant naissance à Fratelli d’Italia (FdI), en refusant de suivre Berlusconi dans son soutien au gouvernement «technique» de Mario Monti, mais aussi pour empêcher que le «patrimoine» culturel, théorique et historique du Mouvement social italien (MSI) se disperse au sein d’un parti de droite générique. N’ayant plus à se soumettre à la direction de Silvio Berlusconi, FdI a retrouvé une «forme de parti» plus traditionnelle et, d’une certaine manière, a tourné la page sur les choix (qu’ils fussent réels ou seulement apparents) de Gianfranco Fini, pour renouer avec une certaine continuité par rapport à l’histoire de l’extrême droite italienne et donc avec son âme néofasciste.
En substance, Giorgia Meloni a cherché à sortir le parti du ghetto de l’extrême droite sans renier les éléments constitutifs de son système de valeurs et de son discours idéologique. D’ailleurs, le fascisme a été, sur le plan idéologique, un phénomène éclectique en soi, et le MSI a été sans cesse traversé par des pulsions diverses, entre des composantes qui s’inspiraient du fascisme en tant que «régime», au «simple» anticommunisme, ou à des orientations purement conservatrices (par exemple sur la famille, le divorce et toutes les «libertés civiles»). Mais aussi avec une recherche constante d’une intégration dans le système, généralement en soutien à la DC, sans pour autant rompre avec ceux qui affichaient une nostalgie explicite à l’égard de la République sociale pro-nazie elle-même. Ces derniers se référaient à l’inspiration «sociale» de Salò, aux origines «anticapitalistes» du fascisme, et refusaient de considérer le MSI comme une force de droite et conservatrice «parmi d’autres».
La contradiction entre les nostalgiques de la «révolution fasciste» et les «conservateurs» trouve d’ailleurs ses racines dans les événements du 25 juillet 1943, lorsque la majorité du Grand Conseil du fascisme décréta la chute de Mussolini, croyant ainsi, à tort, sauver le régime.
Mais, entre-temps, au cours de ces 80 dernières années, la nécessité pour la droite (pour toute la droite) de se déclarer «antifasciste» s’est progressivement estompée, en raison de l’inexorable effacement historique des crimes du régime mussolinien, qui faisait apparaître l’antifascisme comme un vestige d’un passé désormais relégué aux archives. Mais aussi en raison d’un «révisionnisme populaire» croissant qui, en raison des promesses non tenues par la «démocratie» et par la Constitution de 1948 elle-même, a poussé des pans importants de l’opinion publique à considérer le rappel de ces valeurs comme de la «pure rhétorique».
Cela a permis à Berlusconi d’opérer une première «légitimation» du MSI, en faisant du parti de Fini un «parti de gouvernement». D’ailleurs, la gauche a elle aussi contribué à cette «pacification» (on se souvient notamment de l’amnistie accordée dès 1946 aux criminels fascistes par le ministre communiste de la Justice Palmiro Togliatti (de juin 1945 à juillet 1946), ainsi que de la déclaration faite en 1996 par le président de la Chambre des députés de l’époque [de mai 1996 à mai 2001 – DS, Democratici di Sinistra, issu du PCI], Luciano Violante, qui proposait de mettre de côté les «oppositions» de la Résistance).
Nous ne nous attarderons pas ici à juger de l’authenticité ou de la sincérité de l’opération menée par Fini à travers l’Alliance nationale, qui souhaitait présenter son parti comme un parti conservateur démocratique, rompant avec la tradition fasciste. Ce projet a toutefois conduit à l’isolement du leader, jusque-là incontesté, par une grande partie de son parti.
Mais le fait est que, pour Giorgia Meloni, le problème n’était plus celui qui avait conditionné Gianfranco Fini.
Au cours de la campagne électorale de 2022, Giorgia Meloni a de nouveau recouru à la démagogie populiste, souverainiste et «antisystème», mais la reconversion idéologique que la direction de FdI a imposée au parti visait, certes, à l’intégrer dans la droite conservatrice (décision d’ailleurs entérinée par l’adhésion, à Strasbourg, au groupe ECN, auquel adhéraient également les conservateurs britanniques jusqu’au Brexit), mais surtout à tirer parti du glissement progressif vers la droite des forces conservatrices. Les velléités «antisystème», qui étaient pourtant fortes au sein du MSI, n’avaient plus de raison d’être pour la simple raison que le «système» (celui de l’après-guerre, fondé sur le «compromis social et politique») n’existait plus après des décennies de néolibéralisme et d’érosion des structures de la «démocratie occidentale».
Il restait toutefois l’inspiration réactionnaire, «anti- Lumières» pourrions nous dire, en nous appuyant notamment sur certaines phrases que nous citons ci-après, tirées du deuxième congrès de FdI de 2017: «Notre civilisation est désormais attaquée dans ses structures constitutives par une offensive concentrique, menée au nom de la lutte contre les préjugés, selon le même schéma idéologique que celui que les Lumières ont été les premières à inaugurer dans leur croisade au nom de la raison contre l’autorité de la tradition.» D’un seul coup, on remet en cause les valeurs de la «raison» et on relance «l’autorité de la tradition» et de la prétendue «identité», on s’oppose même explicitement à la «société ouverte» du libéral
Karl Popper, qui, avec la «modernité liquide», veut nous imposer «des politiques sociales et culturelles qui, au nom du progrès, cherchent à déraciner de ses fondements le modèle de civilisation que les peuples européens ont créé au fil des millénaires».
Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’illustrer le caractère ouvertement réactionnaire de ces thèses, qui, derrière le «modèle millénaire de civilisation», oublient les croisades, les guerres de religion, les guerres mondiales, l’esclavagisme, le colonialisme, l’Holocauste, etc., qui ont marqué au fil des siècles ce qu’on appelle l’Occident.
FdI et Giorgia Meloni, après avoir contourné l’écueil du jugement politique sur le fascisme, tiennent, sur le plan de la communication, un double discours: celui destiné au noyau dur du parti et celui destiné à l’électorat plus large. Giorgia Meloni, dans son premier livre de 2021, «Je suis Giorgia. Mes racines, mes idées» (je n’ai pas eu le courage de lire le second, écrit avec le «prince» du journalisme réactionnaire, Alessandro Sallusti), rappelle qu’Ignazio La Russa (aujourd’hui président du Sénat et donc «deuxième fonction de l’État») a adhéré à Fratelli d’Italia en raison de son «appartenance à une lignée de foi inébranlable»
Le livre n’explique pas en quoi consiste cette «foi» et chaque lecteur peut l’interpréter à sa guise. Pour notre part, en ce qui concerne la «lignée», rappelons que le père d’Ignazio, Antonino La Russa, fut secrétaire du Parti national fasciste dans la ville sicilienne de Paternò, et qu’il donna à son fils le deuxième prénom de Benito. Et rappelons que ce même Ignazio, dans les années 80, était à la tête de toutes les incursions fascistes à Milan, y compris celle au cours de laquelle le jeune agent de police Antonio Marino fut tué par un coup de grenade. Et ce n’est pas tout. Il y a quelques années, à la mort de Teodoro Buontempo, figure historique [député d’avril 1992 à avril 2008] du néofascisme romain, Giorgia Meloni a évoqué sur Twitter sa «fidélité à l’idée» (là encore, sans préciser de quelle «idée» il s’agissait). Une foi et une idée qui sont célébrées mais qui restent innommables, bien comprises par les cadres du parti, mais qu’il est plus prudent de dissimuler au grand public.
Je le répète, même la tradition idéologique et politique est réélaborée selon deux axes distincts: l’un «national» et l’autre international. Sur le plan interne, dans le conflit entre les différents courants idéologiques qui ont traversé le néofascisme, l’identité de Fratelli d’Italia penche résolument du côté conservateur, avec la triade «Dieu, patrie, famille», considérée comme la synthèse de son horizon idéologique, le tout dans le but de la situer dans le cadre d’une droite traditionaliste, nationaliste à connotation ethnique, destinée à prendre en quelque sorte la place qu’occupait, dans les années 1950 et 1960, la droite démocrate-chrétienne, même si, de toute évidence, le projet politique est différent. Fratelli d’Italia souhaite se présenter comme la force la plus cohérente dans la lutte contre la «gauche», terme qui remplace désormais le «communisme», cet épouvantail que brandissait Berlusconi. La «gauche», pour FdI, est un bloc unique qui va de Matteo Renzi [membre du PD de 2007 à 2019, puis après sa sortie d’Italia Viva] aux centres sociaux, en passant par le PD, le M5S et la «gauche radicale», sans nuances ni différenciations particulières.

Meloni le dit explicitement dans son livre déjà cité: la «gauche», c’est «ces gens à qui je ne veux pas plaire». Le mépris envers «ces gens», affirme-t-elle dans son livre, a été la raison fondamentale pour laquelle FdI a décidé de rester dans l’opposition face aux gouvernements «techniques» de Monti et de Draghi. Et cela s’est avéré être un investissement politique très rentable.
Sur le plan international, qui intéresse et concerne beaucoup moins l’ électorat et l’opinion publique, FdI se permet d’adopter une politique de plus grande envergure, en entretenant bien sûr des relations étroites avec les autres partis de l’UE appartenant au groupe ENS [Europe des nations souveraines], mais aussi avec les droites illibérales et/ou populistes de Hongrie, de Pologne, etc., avec le Likoud israélien et le trumpisme étatsunien.
Meloni et l’Union européenne
Il convient de consacrer un paragraphe à part aux relations entre Giorgia Meloni et les institutions de l’UE. Autrefois, pour les néofascistes et pour la dirigeante de FdI elle-même, le libéralisme traditionnel constituait une nouvelle menace «totalitaire». L’Union européenne était présentée comme la «nouvelle Union soviétique», qui voulait imposer aux «nations» son «mondialisme». Puis, une fois au gouvernement, FdI a trouvé dans le glissement vers la droite de secteurs importants du courant dominant libéral et conservateur une nouvelle source de légitimation, certes en partie par «réalisme politique», mais surtout en raison d’une convergence inespérée.
Il suffit de voir la récente décision d’une grande partie du Parlement européen d’adopter, en substance, la «ligne Meloni» sur la question des migrant·e·s. Tout cela, cependant, sans que ni Giorgia Meloni ni le parti ne renient quoi que ce soit de leur passé.
Ainsi, Giorgia Meloni a pu, sans en payer le prix, adopter au niveau communautaire une politique apparemment contradictoire qui a conduit la coalition de la droite italienne à se démarquer (en 2025) lors du vote sur la nouvelle Commission d’Ursula von der Leyen: Fratelli d’Italia et Forza Italia ont voté pour, tandis que la Ligue a voté contre, aux côtés du reste de l’extrême droite européenne, permettant ainsi à Fratelli d’Italia d’obtenir la nomination de son représentant Raffaele Fitto au poste de «vice-président exécutif». Giorgia Meloni a dressé un bilan des politiques européennes menées par d’autres dirigeants de droite (en Italie, par exemple, Matteo Salvini [secrétaire fédéral de la Lega depuis décembre 2013 et vice-président du Conseil des ministres depuis octobre 2022] et, aujourd’hui, Roberto Vannacci [ancien général, vice-secrétaire de la Lega de mai 2025 à février 2026, rejoint comme député européen les Patriotes pour l’Europe et crée son propre parti, Futur national]); elle a compris qu’une approche ouvertement «souverainiste» et «anti-européenne» n’était, du moins pour l’instant, pas très payante. Son choix a d’ailleurs été confirmé par le résultat des récentes élections hongroises, au cours desquelles la ligne ouvertement «anti-UE» d’Orbán a été battue, néanmoins sans déboucher sur une perspective tant soit peu «de gauche».
Elle a préféré mettre en œuvre une politique d’intégration progressive au sein des institutions de l’UE, avec des résultats indéniables, du moins pour l’instant. L’adoption du «Pacte sur la migration et l’asile», entré en vigueur au début du mois de juin, et du «Règlement européen sur les retours», adopté par le Parlement européen il y a quelques jours, auxquels nous avons fait référence. Ceux-ci constituent des succès concrets de la politique anti migrant·e·s et raciste de FdI qui peuvent être mis en avant face aux déclarations démagogiques grandiloquentes de Salvini et de Vannacci.
Bien sûr, Giorgia Meloni subit les conséquences de son isolement relatif au niveau communautaire. Elle représente le seul parti d’extrême droite au gouvernement dans l’un des principaux pays de l’UE. Jusqu’à il y a quelques mois, elle pouvait s’appuyer sur la présence d’Orbán en Hongrie et, avant cela, sur celle du PiS en Pologne. Dans le cas regrettable où son isolement prendrait fin, avec la victoire éventuelle du Rassemblement National en France lors de la prochaine élection présidentielle, ainsi qu’une nouvelle progression de VOX en Espagne et plus significativement de l’AfD en Allemagne – sans parler de l’ascension de Chega au Portugal –, son approche vis-à-vis de l’UE pourrait certainement changer, peut-être profondément.
La victoire de Giorgia Meloni en 2022, même près de quatre ans après les faits, apparaît bien plus solide et, surtout, plus «axée sur un projet» que ne l’était le succès de Silvio Berlusconi il y a plus de trente ans, qui était constamment marqué par l’imbrication entre les objectifs politiques de la droite et les intérêts personnels et commerciaux du Premier ministre. Contrairement à Berlusconi, Giorgia Meloni se présente comme, et est dans une certaine mesure, une «politicienne pure», née (en 1977) et ayant grandi dans les milieux louches de l’extrême droite romaine, militante de la jeunesse néofasciste dès l’âge de 15 ans et, depuis lors, toujours engagée dans des activités politiques et occupant des fonctions institutionnelles de plus en plus importantes, de conseillère municipale de la capitale à députée, ministre et, aujourd’hui, présidente du Conseil. Sa réponse lors d’une interview a fait la une de l’actualité lorsqu’une polémique a éclaté, peu après sa nomination et peu avant le décès de Berlusconi, entre elle et le vieux leader de Forza Italia. À un journaliste, elle a répondu sèchement «Je ne suis pas susceptible d’être victime de chantage», voulant ainsi affirmer que, contrairement à Berlusconi, elle n’avait pas d’autres intérêts à cacher que ceux d’ordre politique.
Et, en ce qui concerne ses orientations politiques, comme nous l’avons déjà rappelé, la dirigeante de FdI n’a jamais voulu cacher non plus ses racines politiques fascistes. Face aux insistances infructueuses de l’opposition et de certains médias pour qu’elle déclare «être antifasciste», elle a toujours réussi à esquiver la question. Ses prises de distance par rapport au fascisme historique ont toujours été tactiquement circonscrites à certaines questions relativement secondaires. Elle a même réussi à utiliser cette prise de distance par rapport aux «lois raciales» antisémites adoptées par le fascisme en 1938 pour consolider ses relations avec la communauté juive, en particulier celle de Rome, autrefois l’un des bastions de la gauche, en faisant élire sur ses listes pour le Sénat sa porte-parole, Ester Mieli, petite-fille d’un déporté à Auschwitz. Et ce, malgré les nombreuses enquêtes journalistiques qui ont révélé que la base et la nomenklatura de Fratelli d’Italia continuent de cultiver le mythe mussolinien, l’idéologie fasciste et même la haine antisémite.
Un bilan après près de quatre ans au pouvoir
Le bilan de ces près de quatre ans au pouvoir est marqué par la situation économique du pays et par une conjoncture globalement dépressive, avec les restrictions budgétaires que connaît l’Italie depuis des années en raison de sa dette publique abyssale (3150 milliards d’euros, avec un ratio dette/PIB avoisinant les 137-138% ). La politique du gouvernement, notamment grâce aux baisses d’impôts (en particulier en faveur de sa base sociale ancrée dans les petites entreprises, dans le commerce et les professions libérales), a par ailleurs entraîné, au cours de ces trois années, une augmentation de la dette de près de 300 milliards (le ratio dette/PIB étant passé de 133,9 en 2023 à 138,5% prévu pour cette année et à 139,2% prévu pour 2027).
Meloni et le ministre de l’Économie Giancarlo Giorgetti [depuis octobre 2022, ancien ministre du Développement économique de février 2021 à octobre 2022; il fut secrétaire d’Etat de juin 2018 à septembre 2019 sous le gouvernement de Giuseppe Conte] avaient espéré parvenir à maintenir le ratio déficit/PIB en dessous de 3% afin d’échapper ainsi (en 2027, année d’élections cruciales) aux règles du nouveau pacte de stabilité, imprudemment signé lui aussi par le gouvernement italien. Au lieu de cela, à cause de quelques dizaines de milliards, le déficit «dépasse» ce pourcentage et obligera donc le gouvernement, à l’exception des rares dérogations que la Commission de Bruxelles lui a accordées, à maintenir une politique économique restrictive, ce qui le contraindra probablement à revoir considérablement à la baisse les mesures qu’il comptait adopter en faveur de sa base électorale.
Meloni et ses partisans s’efforcent de rejeter la responsabilité de cette situation sur les gouvernements précédents, en particulier sur le gouvernement Conte 2 (2019-2021) pour son «Superbonus», adopté comme base de la relance économique post-Covid. Certes, cette mesure pèse et pèsera pendant quelques années, représentant au total environ 150 milliards d’euros de recettes fiscales perdues. Néanmoins, il faut également considérer que cette même mesure a permis des bénéfices importants pour les entreprises du bâtiment et des matériaux, ainsi qu’une croissance significative de l’emploi (certains parlent d’un million d’emplois supplémentaires) dans le secteur de la construction.
Et il faut aussi souligner que sans ces sommes d’argent «super keynésiennes» investies dans l’économie, le PIB, qui est resté stable, aurait autrement baissé d’au moins quelques dixièmes de point de pourcentage.
Il en va de même pour les près de 200 milliards (qui ne devront être remboursés que partiellement au fil des ans) que l’Italie a reçus de l’UE, justement au moment de l’entrée en fonction du gouvernement Meloni, dans le cadre du Plan national de relance et de résilience (PNRR) ou Next Generation EU. Il s’agit là d’une nouvelle injection de liquidités colossale (pour laquelle cette droite, alors à l’opposition, avait voté contre, aussi bien à l’échelle nationale qu’à celle de l’UE) qui aurait pu et dû faire croître significativement le PIB, mais qui a au contraire produit des résultats économiques quasi négligeables.
Malgré les déclarations de la droite sur les dangers du «remplacement ethnique» (grand remplacement), le déclin démographique reste un problème non résolu, avec toutes ses conséquences économiques et sociales. En dix ans, la population italienne est passée de 60,2 millions en 2016 à 59,0 millions cette année. Ce recul serait encore plus flagrant s’il n’y avait pas eu l’afflux important d’immigrés (résidant en Italie) observé ces dernières années, dont le nombre est passé d’environ 500 000 au début des années 90 à 5,3 millions aujourd’hui.
Au cours des cinq dernières années (2021-2025), les prix à la consommation ont augmenté d’environ 17%, tandis que les salaires moyens n’ont progressé que de 9,6%, ce qui se traduit par une perte de 8 points de pouvoir d’achat, soit l’équivalent d’un mois de salaire. L’Organisation internationale du travail (OIT) a souligné à plusieurs reprises que l’Italie est l’un des rares pays du G20 à afficher aujourd’hui des salaires inférieurs à ceux de 2008.

La pauvreté (en particulier dans certaines régions du pays) constitue une véritable urgence chronique. Entre 2022 et 2024, le nombre de ménages en situation de pauvreté absolue passera de 8,3% à 8,5% du total des ménages résidents (soit environ 2 millions 234 mille ménages; ils ne représentaient «que» 6,2 % en 2014) et le nombre de personnes en situation de pauvreté absolue passera de 9,7% à 9,8% (plus de 5,7 millions de personnes). Ce phénomène est en train de s’amplifier et de s’aggraver, tant en raison de l’inflation qui appauvrit les ménages qui se trouvaient juste au-dessus du seuil de pauvreté que de la suppression du revenu de citoyenneté en 2023, qui a privé de nombreuses familles déjà pauvres de toute aide au revenu.
La pauvreté absolue touche également une part importante de la population active (les working poor): entre 2022 et 2023, la proportion de ménages dont le chef de famille exerce une activité professionnelle et se trouve en situation de pauvreté absolue passe de 8,3% à 9,1%. L’opposition, dans toutes ses composantes, a souligné la nécessité d’adopter une loi sur le «salaire minimum» (parvenant même à faire évoluer la position de certains syndicats,tels que la CGIL et l’UIL, qui y étaient auparavant opposés), mais le gouvernement a réussi à faire échouer toutes les propositions allant dans ce sens.
L’Italie reste la deuxième puissance manufacturière du continent européen, mais son industrie se caractérise grandement par une faible productivité du travail, ce qui contribue à relativiser, voire à annuler, les chiffres triomphalistes avancés par le gouvernement concernant la croissance de l’emploi et sa qualité. En 2023, par exemple, le nombre d’heures travaillées a augmenté de 2,7%, tandis que la valeur ajoutée n’a progressé que de 0,2%, ce qui indique qu’une grande partie des entrepreneurs, en particulier les petites et très petites entreprises, préfèrent embaucher des salariés à bas salaire plutôt que de réaliser des investissements innovants. Ce n’est pas un hasard si, dans ses rapports, la Commission européenne ne classe l’Italie qu’à la quatorzième place parmi les pays de l’UE «les plus innovants» en 2025.
Le nombre de salariés âgés de plus de 50 ans augmente, tandis que celui des plus jeunes diminue, ce qui illustre les conséquences sur l’emploi du relèvement de l’âge de la retraite, décrété en 2011 par le gouvernement «technique» de Mario Monti et jamais modifié par les gouvernements suivants, et en quelque sorte aggravé par le gouvernement de droite. Les seniors restent plus longtemps au travail, gonflant ainsi les statistiques de l’emploi, au détriment de phénomènes plus significatifs de rajeunissement et de renouvellement de la main-d’œuvre.
Meloni et le monde patronal
Bien entendu, la désindustrialisation de l’Italie, qui était et reste néanmoins la deuxième puissance manufacturière d’Europe, n’est pas imputable au gouvernement Meloni, puisqu’elle a commencé à la fin des années 70 et s’est accélérée dans les années 90, avec une réduction progressive du poids du secteur manufacturier au profit des services. De même, Meloni n’est pas responsable de la crise environnementale et des pertes d’emplois catastrophiques des «aciéries de Tarente» (anciennement Italsider, anciennement ILVA, aujourd’hui «Acciaierie d’Italia Spa», avec des milliers d’emplois menacés), ni de la restructuration de TIM (anciennement Telecom Italia, dont les effectifs sont passés en quelques années de 37 000 à 17 000 salariés), ni de la fermeture de la compagnie aérienne nationale Alitalia (aujourd’hui ITA), privatisée et cédée à Lufthansa, etc. Sans parler de la fermeture progressive des sites de production de l’ancienne Fiat (aujourd’hui Stellantis).
Mais le gouvernement de droite, et Giorgia Meloni en particulier, continuent de recueillir des suffrages dans le monde des affaires. En 2025, les banques italiennes ont enregistré des bénéfices records, pour un total de 47,5 milliards d’euros. La somme des bénéfices réalisés par les banques au cours du mandat de trois ans de Meloni (2022–2024) dépasse les 140 milliards, manifestement non seulement grâce au gouvernement, mais aussi aux taux d’intérêt élevés fixés par la BCE. Dans toutes les lois de finances de ces dernières années, le gouvernement a proclamé à plusieurs reprises son intention de prélever un impôt (par ailleurs très modeste, ne dépassant pas 2 milliards) sur ces bénéfices exceptionnellement élevés, mais l’opposition des banquiers, «officiellement» représentée au sein du gouvernement par le parti Forza Italia, a rapidement conduit l’exécutif à y renoncer.
Fin mai 2026, Giorgia Meloni, devant l’assemblée nationale de la Confindustria, la principale association des entreprises italiennes, a présenté aux représentants du patronat les résultats de ses près de quatre années au pouvoir. Elle a notamment insisté sur la «croissance dans les régions du Sud», se félicitant de l’augmentation de «près d’un demi-million de salariés supplémentaires» dans cette partie du pays. En réalité, selon les données de l’ISTAT, entre le quatrième trimestre 2022 (Meloni et son gouvernement sont entrés en fonction le 22 octobre 2022) et le quatrième trimestre 2025, le nombre de salariés dans le Sud a augmenté d’environ 355 000 personnes, mais le rapport publié en novembre dernier par la Svimez (l’association historique qui œuvre depuis l’après-guerre pour le développement de l’industrie dans le Mezzogiorno) confirme ces mêmes chiffres, tout en ajoutant qu’«au cours des trois dernières années, 135 000 jeunes ont quitté l’Italie et 175 000 ont quitté le Sud pour le Nord et l’étranger», mettant en évidence ce que la Svimez qualifie de «paradoxe évident: plus d’emplois, mais pas de meilleures conditions de vie, ni d’opportunités professionnelles adaptées aux compétences».
De plus, pour souligner également les racines purement économiques du «développement», l’ISTAT nous indique que «de 2021 à 2025, les salaires réels italiens ont perdu de leur pouvoir d’achat, avec une baisse plus forte dans le Sud: -10,2 % contre -8,2% dans le Centre-Nord».
Meloni s’est également félicitée d’un autre «résultat» particulièrement séduisant pour le patronat: la hausse des exportations, qui ont effectivement atteint le record de 643 milliards d’euros, leur plus haut niveau depuis 1993, soit une progression de 3,3% par rapport à 2024. Et ce, au cours de l’année la plus difficile pour les relations transatlantiques: les exportations de produits «made in Italy» vers les États-Unis se sont élevées à 69,6 milliards d’euros, soit 7,2% de plus que l’année précédente.
Même si ces hausses sont principalement dues non pas tant à une augmentation du volume des échanges (qui n’augmente que de 0,7%), mais surtout à la hausse des valeurs unitaires moyennes (+2,6%). Quant aux États-Unis, le pourcentage de hausse s’explique également par l’augmentation préventive des achats des importateurs américains, entre janvier et juillet 2025, avant que les nouveaux droits de douane de Trump ne soient décrétés et fixés.
Il faut toutefois noter que Giorgia Meloni, grâce à son pragmatisme, a réussi à rallier de plus en plus le patronat, même le plus puissant, à son gouvernement et à sa politique, autrefois perplexe face au «souverainisme» de l’extrême droite. Et il faut également ajouter que son «modèle» contribue à l’«ascension» vers le pouvoir d’autres partis d’extrême droite au niveau international, car il incite des secteurs de plus en plus larges des classes dominantes à dire: « Eh bien, vous voyez, au fond, il n’y a pas à avoir peur d’eux, bien au contraire, comme le montre Giorgia Meloni, ils peuvent nous rendre service».
Peu de lois, beaucoup de «décrets sécurité»
Dans l’ensemble, l’activité législative du gouvernement a été particulièrement limitée. Il a défendu les concessions monopolistiques et les rentes de certaines corporations dont la droite tire un soutien électoral important (établissements balnéaires, taxis, notaires, etc.), allant même jusqu’à contredire les préceptes libéraux de l’UE. En matière de politique économique également, il a favorisé les catégories les plus enclines à voter à droite (professionnels libéraux et petites entreprises individuelles), amplifiant ainsi l’injustice fiscale déjà existante, avec pour conséquence que, à revenu égal, un salarié peut en venir à payer trois fois plus d’impôts qu’un professionnel libéral. Et il a persévéré dans sa politique d’indulgence envers la colossale injustice fiscale italienne (environ 100 milliards d’euros par an) et l’évasion fiscale tout aussi importante (en 2024, les contribuables endettés auprès du fisc étaient environ 23 millions, avec des dettes s’élevant au montant colossal de près de 1300 milliards d’euros). Et ce, non pas de manière détournée, mais par des déclarations explicitement favorables à l’évasion fiscale, comme Berlusconi avait déjà l’habitude de le faire.

Des initiatives législatives importantes et inquiétantes ont été adoptées sur le plan répressif: le gouvernement a commencé par le soi-disant «décret Rave», qui sanctionne par de lourdes amendes et des peines de prison les rassemblements «non autorisés» de plus de 50 jeunes, puis est passé à une série de «décrets sécurité» (on en compte au moins 6), qui introduisent de nouvelles infractions en matière d’ordre public (blocage routier, occupation de bâtiments, retrait de la nationalité pour les étrangers ayant obtenu la nationalité italienne et ayant été condamnés même pour des délits mineurs, peine d’emprisonnement obligatoire même pour les femmes ayant des enfants de moins d’un an, libre usage des armes, y compris à feu, par la police, répression accrue de toute forme de protestation dans les prisons, etc.) . Il s’agit d’une série de mesures qui parviennent à aggraver, sur le plan répressif, le code pénal hérité par l’Italie républicaine du régime fasciste, le «code Rocco».
La politique raciste et anti-migrants du gouvernement n’a pour l’instant pas donné de résultats significatifs. Les déclarations étaient toujours très virulentes, visant à «empêcher l’immigration clandestine», mais le résultat obtenu jusqu’à présent est principalement celui de renforcer l’image d’un gouvernement «fort avec les faibles». On continue d’utiliser les normes et les instruments adoptés par les gouvernements précédents: la loi Bossi-Fini, celle de Turco-Napolitano (du PD), le protocole Minniti (lui aussi du PD) avec les garde-côtes libyens. Il y a toutefois eu une rafale de décrets supplémentaires, comme celui qui a fortement entravé l’activité des navires des ONG, celui adopté après le massacre de Cutro (qui a fait plus de 100 noyés) ou celui qui a prolongé jusqu’à 18 mois la durée maximale de séjour dans l’enfer des «centres de rapatriement» (CPR), et, surtout, le protocole d’accord avec le gouvernement albanais de février 2024. Ce dernier a conduit à la construction de deux CPR sur le territoire albanais, jusqu’à présent pratiquement inutilisés, et désormais en quelque sorte légitimés par les nouvelles réglementations anti-migrants adoptées par le Parlement de Strasbourg.
Les réformes constitutionnelles de la droite
Mais c’est sur le terrain politique que Meloni a misé le plus. Meloni a déclaré à plusieurs reprises qu’elle «était en train d’écrire l’histoire», dans le sens où, quel que soit le sort de son gouvernement, elle laissera une empreinte dans l’histoire du pays, notamment en imposant une sorte de rupture avec le profil antifasciste du pays, profil qui trouve sa cristallisation formelle dans la Constitution de 1948, même si celle-ci a été largement bafouée par les gouvernements des 80 dernières années, quelle que soit leur couleur politique. Son «programme maximal» a toujours été de marquer le dépassement définitif des racines antifascistes et démocratiques de cette Constitution, et en ce sens, il est plus «visionnaire» que n’importe quel programme de tous les autres gouvernements de droite qui se sont succédé au cours des dernières décennies.
Les instruments qu’elle a cherché à utiliser se sont concrétisés par trois réformes institutionnelles, chacune inspirée par l’un des trois partis composant la coalition gouvernementale.
- La Ligue a placé au cœur de sa politique la réforme dite de l’«autonomie différenciée», une modification substantielle des relations entre les administrations des 20 régions qui composent le pays et le gouvernement central, qui visait à confier à chaque gouvernement régional les compétences et les ressources financières nécessaires pour les questions que chaque région estime pouvoir gérer de manière autonome. Une réforme qui aurait encore davantage diversifié et désarticulé le pays, en permettant aux régions les plus riches de tout gérer (en absorbant la quasi-totalité des ressources financières) et en ne laissant aux plus pauvres (surtout les régions du Mezzogiorno) que très peu de ressources, et donc des services sociaux de plus en plus misérables et de mauvaise qualité.
- Forza Italia, en tant que parti de la famille Berlusconi, depuis toujours en guerre contre les juges, a proposé une réforme pénalisante pour la magistrature, afin d’en limiter et, à terme, d’en empêcher l’indépendance et l’«impartialité», en substance pour la soumettre au gouvernement.
- Fratelli d’Italia avait inscrit dans son programme le présidentialisme, une sorte de réforme de la structure gouvernementale inspirée de la réforme gaulliste de la Ve République française, dans le but de parvenir à une plus grande centralisation du pouvoir. Cette revendication historique de l’extrême droite (qui figurait déjà dans le programme du MSI) a été en quelque sorte actualisée dans une réforme de la Constitution (dite «réforme du premierat») qui prévoit une refonte complète du fonctionnement institutionnel du pays, une altération profonde et lourde de l’architecture institutionnelle adoptée par l’Italie après les vingt années de fascisme.
Mais ces réformes se sont elles aussi soldées, du moins pour l’instant, par un échec. La réforme de l’autonomie différenciée a été déclarée partiellement mais substantiellement inconstitutionnelle par la Cour suprême, qui a demandé au Parlement de revoir les dispositions conformément au principe du «régionalisme coopératif». La réforme de la magistrature a été rejetée de manière retentissante, avec 53,8% de «non» lors du référendum constitutionnel des 22 et 23 mars derniers. Ainsi, celle du «premierato» a elle aussi été discrètement mise de côté en attendant des jours meilleurs.
Entre-temps, la coalition d’extrême droite, forte de la majorité dont elle dispose au Parlement, prépare une énième réforme de la loi électorale en vue des élections législatives de l’année prochaine. L’objectif, au-delà des détails techniques, est de s’assurer une majorité parlementaire encore plus solide, tant sur le plan politique que numérique, afin de pouvoir adopter des réformes constitutionnelles sans risquer de devoir les soumettre à un référendum de confirmation. La règle veut que le référendum ne puisse être demandé que si la réforme a été approuvée par une majorité inférieure à 66% des parlementaires. De plus, ce même seuil majoritaire est nécessaire pour pouvoir élire plus facilement un représentant de l’extrême droite à la présidence de la République en 2029, à la fin du mandat de Sergio Mattarella [en fonction depuis 2015].
Là encore, il ne s’agit pas seulement d’objectifs néofascistes, mais de répondre aux attentes d’une partie significative des classes dominantes nationales et internationales; il suffit de rappeler le célèbre document de 2013 de la banque d’affaires américaine JP Morgan, selon lequel «les systèmes politiques des pays du Sud de l’Europe et en particulier leurs constitutions» présentent «des caractéristiques inadaptées pour favoriser l’intégration». La réflexion de JP Morgan (et certainement pas seulement la sienne) est bien illustrée dans le document par le passage suivant: « Lorsque la crise a éclaté, l’idée selon laquelle ces limites intrinsèques étaient de nature purement économique était largement répandue (…) Mais avec le temps, il est apparu clairement qu’il existait également des limites de nature politique. Les systèmes politiques des pays du Sud, et en particulier leurs constitutions, adoptées à la suite de la chute du fascisme, présentent une série de caractéristiques qui semblent inadaptées pour favoriser une plus grande intégration de l’espace européen [… ] Les systèmes politiques du Sud sont nés à la suite des dictatures et sont restés marqués par cette expérience. Ils ont tendance à présenter une forte influence socialiste, qui reflète la force politique acquise par les partis de gauche après la défaite du fascisme. Les systèmes politiques d’Europe méridionale présentent généralement les caractéristiques suivantes: un leadership faible, des États centraux faibles par rapport aux régions, la protection constitutionnelle des travailleurs (…) le droit de manifester si les changements sont jugés indésirables. (…) On observe une prise de conscience croissante de l’ampleur de ce problème, tant au centre qu’à la périphérie de l’Europe» . Les droits acquis et l’antifascisme constitueraient donc un problème non seulement et pas tant pour les partis d’extrême droite, mais aussi et surtout pour les banques et, par conséquent, pour les classes dominantes.
Pour un bilan plus détaillé de la politique du gouvernement, nous renvoyons à un article rédigé en octobre 2025, exactement trois ans après l’entrée en fonction de Giorgia Meloni au Palazzo Chigi (siège de la présidence du Conseil des ministres).
À l’approche des élections, la droite est tirée encore plus à droite
En matière de politique étrangère, certaines divergences persistent entre les partis de la coalition de droite. Concernant l’Ukraine, Forza Italia s’efforce de conserver une ligne pro-européenne et atlantiste, en phase d’ailleurs avec le PPE auquel elle adhère; Fratelli d’Italia maintient sa ligne de soutien à l’Ukraine (même si l’Italie n’a pratiquement pas contribué à l’aide militaire); Salvini et la Ligue naviguent entre des déclarations «pacifistes» en faveur de Trump et le vote nécessaire en faveur des résolutions pro Zelensky présentées par le gouvernement. Quoi qu’il en soit, l’activisme de Trump semble faire l’unanimité et Giorgia Meloni est certainement la mieux placée pour tirer parti des retombées de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite américaine. Et il ne faut pas exagérer l’importance de la joute verbale de ces dernières semaines engagée par Giorgia Meloni à l’occasion de la polémique entre Trump et le pape Léon XIV et du désengagement partiel de l’Italie dans le conflit entre les États-Unis et l’Iran.
C’est la récente scission du général Roberto Vannacci de la Ligue, dont il avait été nommé vice-secrétaire par Salvini lui-même, qui vient perturber cette situation et en exacerber les contradictions. Le général, député européen, a, par sa scission, quitté à Strasbourg le groupe des «Patriotes» (qui regroupe les députés européens de la Ligue ainsi que ceux du Fidesz hongrois, les Français du Rassemblement National, les Flamands du Vlaams Belang, etc.) pour rejoindre le groupe «Europe des nations souveraines» (formé autour des Allemands de l’Alternative für Deutschland) et a fondé un nouveau regroupement politique baptisé Futuro Nazionale, qui a rassemblé jusqu’à présent une douzaine de parlementaires ayant quitté les partis au pouvoir.
Ainsi, libéré de ses obligations gouvernementales, il peut facilement mener une action à la fois critique et incisive contre la coalition de droite, notamment par ses déclarations sans détour, racistes, machistes, homophobes et transphobes, mais aussi pro-russes et ouvertement nostalgiques du fascisme. Ses propos éhontés mettent Giorgia Meloni et les autres dirigeants de la coalition de droite dans l’embarras, les obligeant à réagir, à prendre leurs distances ou à accuser Vannacci de «faire le jeu de l’opposition».
À l’heure actuelle, d’autant plus qu’on ne sait pas encore clairement quand et selon quelle loi électorale se tiendra le prochain scrutin, il n’est pas possible de prévoir quel sera l’effet de cette scission, si l’on reviendra finalement à une droite unie (mais qui se sera toutefois encore davantage déplacée vers la droite avec la présence de Futuro Nazionale) ou si Vannacci restera en dehors de la coalition de droite (qui sera toutefois contrainte de le courtiser pour ne pas perdre le soutien des électeurs de droite les plus radicaux).
Les différentes formations de gauche
Face à tout cela, la situation de la gauche et de l’ensemble de l’opposition est loin d’être rose.
Les résultats mêmes du référendum sur la justice, malgré leur caractère positif, en sont paradoxalement un témoignage. Face à une majorité significative en faveur de la Constitution (et à une participation importante au scrutin, 59%, tout à fait inhabituelle lors de référendums), les élections municipales se sont déroulées quelques semaines plus tard dans environ 700 communes, dont 17 chefs-lieux de province.
Les résultats n’ont montré aucun signe de recul de la droite (qui, par exemple, a remporté dès le premier tour la commune la plus importante, Venise, avec environ 12 points d’avance sur le candidat de l’opposition) et ont révélé une stagnation substantielle de l’emprise de l’opposition «anti Meloni». Nous rapportons, ici, les résultats de Venise, car ils illustrent de manière chiffrée ce que nous souhaitons mettre en évidence. Dans la capitale de la Vénétie, le «non» au référendum l’avait emporté avec 63 500 voix, soit 55% des votant·e·s. À peine deux mois plus tard, le candidat du centre-gauche à la mairie a perdu, n’obtenant que 43 000 voix, soit 39% de suffrages.
La victoire du «non» au référendum de mars (et le pourcentage encore plus massif de «non» parmi les jeunes électeurs, supérieur à 61% selon les études sur les flux de vote) ne s’est nullement traduite par une augmentation du soutien aux forces de centre-gauche, ce que confirment d’ailleurs les sondages. La méfiance persiste donc quant à la capacité de ces forces, prises individuellement ou dans leur ensemble, à représenter une véritable alternative. Et ces forces, individuellement ou dans leur ensemble, ne parviennent pas à donner une voix au mécontentement démocratique et populaire, pourtant très répandu, qui s’est exprimé lors du référendum, ni même à mobiliser, ne serait-ce qu’au moment du vote, une fraction significative de ces près de 20 millions d’électeurs (sur 46 millions) qui ont désormais choisi de ne plus participer à la vie politique du pays, des millions qui se concentrent en très grande partie dans les banlieues populaires et prolétaires des grandes villes.

La gauche institutionnelle a en quelque sorte défini une hypothèse de convergence, en réunissant les centristes de Matteo Renzi, les anciens membres du Mouvement 5 étoiles de Giuseppe Conte, le PD, dirigé par Elly Schlein mais profondément divisé entre anciens «renziens», administrateurs de longue date, travaillistes et secteurs vaguement radicaux, et l’Alliance Verts-Gauche (AVS) de Nicola Fratoianni et Angelo Bonelli, tandis que l’ancien ministre du PD Carlo Calenda s’en est tenu à l’écart dans une tentative difficile de s’allier aux «centristes» de Forza Italia, dans le but de jouer le rôle de «pivot» en cas de possible «match nul» électoral entre les principales forces. Mais le front de l’opposition est bien loin d’avoir déjà une proposition électorale, une direction et, surtout, un programme commun. Les divisions sont particulièrement évidentes entre le PD, ancré dans une perspective «occidentale», et le M5S, qui manifeste des tendances «campistes», voire ouvertement «poutiniennes».
Quant à la «gauche radicale», ses principales forces, désormais réduites à une lueur ténue et de plus en plus enfermées dans une «bulle» autoréférentielle, se présentent profondément divisées entre la tentation de se positionner (ou, plutôt, se repositionner) au sein de la coalition «progressiste» dans l’espoir de pouvoir négocier l’élection de quelques députés, et le choix d’une présentation «identitaire», contre «toutes les droites», avec une approche qui met sur le même plan Meloni et Elly Schlein.
Il s’agit donc d’un choix entre électoralisme et sectarisme «de la troisième période». La première approche est celle de la majorité de Rifondazione Comunista, dirigée par le secrétaire Maurizio Acerbo; la seconde se cristallise autour de l’organisation Potere al Popolo, désormais largement dominée par la Rete dei Comunisti, le groupe mao-staliniste qui domine également le syndicat de base USB. C’est également sur cette seconde position que se situe la minorité de Rifondazione dirigée par l’ancien ministre Paolo Ferrero. Il convient de noter que ces deux formations se caractérisent toutefois par leur position pro-chinoise et leur campisme pro poutinien, même si celles-ci s’expriment sous des formulations différentes.
Pour une analyse plus approfondie du débat en cours au sein de la gauche radicale italienne, voir, sur le site anticapitalista.org, l’article de Franco Turigliatto «Construire l’unité des mouvements pour battre la droite». (Article reçu fin juin 2026, traduction-édition rédaction A l’Encontre]

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