«Alors que l’Iran et les Etats-Unis négocient, Israël opte pour la guerre éternelle»

Le chef d’état-major Eyal Zamir (d) avec Benyamin Netanyahou et le ministre de la Défense Israel Katz, 25 juin 2026.

Par Ori Goldberg*

En Israël, la réaction aux pourparlers en cours entre les États-Unis et l’Iran en dit long sur l’état de la conscience collective israélienne près de trois ans après le 7 octobre. Lors de la signature du protocole d’accord au début du mois, le fait le plus difficile à reconnaître pour l’opinion publique israélienne – sans parler de l’accepter – était peut-être qu’Israël n’est pas partie prenante à l’accord en cours d’élaboration.

Cet accord et les négociations qui l’ont abouti représentent un bouleversement politique sans précédent dans l’équilibre régional des pouvoirs. Pour la première fois, la perception israélienne de la réalité et les actions qui en découlent – à savoir qu’Israël est confronté à une « menace existentielle » de la part de l’Iran et que toute action offensive menée par Israël contre la République islamique ou ses mandataires est nécessairement appropriée et justifiée – n’ont pas été accueillies avec une acceptation immédiate et sans réserve.

Les conséquences de ces pourparlers – menés sans que l’Israël en soit effectivement informé – auront des répercussions sur l’Israël à plusieurs égards : de la sécurité nationale à l’économie. La tentative de forger un arrangement régional fondé sur des accords entre les États-Unis et l’Iran, avec le consentement actif et discret des dirigeants arabes de toute la région, en particulier dans le Golfe, est en soi sans précédent. Il aurait été impensable, il y a encore quelques semaines à peine, que l’Israël puisse être écarté d’un tel arrangement.

Certes, l’administration Trump semble toujours prête et disposée à soutenir l’intensification des bombardements israéliens au Liban, parallèlement aux bombardements et à la famine qui se poursuivent à Gaza. Mais les propos sévères du vice-président J.D. Vance à l’égard du gouvernement israélien – selon lesquels « on ne peut pas résoudre tous ses problèmes de sécurité nationale en tuant » – donnent une idée de la façon dont la politique étatsunienne envers Israël pourrait être en train d’évoluer.

Les pourparlers entre les États-Unis et l’Iran ont été décrits de diverses manières dans les médias israéliens, mais beaucoup s’accordent à évoquer un sentiment de trahison américaine. Les commentateurs de la droite israélienne, en particulier de la droite religieuse, n’ont pas hésité à exprimer leur déception envers Donald Trump, allant jusqu’à l’accuser d’« abandon ». Des remarques similaires ont également été formulées par des figures de proue de la droite religieuse des Etats-Unis, qui ont insisté sur le fait que sans Israël, les États-Unis n’existeraient même pas, et que Dieu lui-même a créé Israël et l’a implanté au Moyen-Orient pour « garantir la paix mondiale. »

Une guerre sans fin

Alors que les pourparlers se poursuivent et semblent même envisager un horizon nettement plus large que la simple « fin de la guerre », les médias israéliens ont recommencé à les couvrir sous l’angle particulièrement apprécié par l’opinion publique israélienne : la politique intérieure.

Ces négociations sont généralement considérées comme un échec pour Netanyahou. Lorsqu’un site d’information aussi représentatif du courant dominant israélien que Ynet publie un article intitulé « Les arguments et la vérité : l’échec de l’accord avec l’Iran et les menaces qui subsistent – Vérification des faits concernant Netanyahou », cela témoigne d’une méfiance généralisée à l’égard de la méthode et de la conduite de Netanyahou.

Il existe toutefois un consensus plus large en Israël quant à la suite des événements. L’opinion dominante est que, compte tenu de l’engagement inébranlable de la République islamique à détruire Israël, ce dernier n’a d’autre choix que de continuer à agir seul pour éliminer l’influence de l’Iran dans tout le Moyen-Orient. En d’autres termes, la tâche principale d’Israël consiste, selon cette approche, désormais à trouver un moyen d’agir seul pour assurer sa sécurité, face au manque d’engagement de Washington.

C’est Netanyahou lui-même qui a formulé l’expression la plus aboutie de ce consensus lors d’une rare interview accordée cette semaine à la chaîne de télévision israélienne Channel 14, une chaîne consacrée à la glorification personnelle de Netanyahou, tout en célébrant avec vigueur les valeurs d’extrême droite et en lançant des attaques virulentes contre le camp libéral israélien.

L’interview a été accordée auprès de l’émission la plus populaire de cette chaîne, « Les Patriotes » : un format polémique au rythme effréné, basé sur des réponses brèves et virulentes à des questions politiques. Ce n’est pas un cadre que l’on associerait nécessairement à un entretien du Premier ministre, et il a très clairement été conçu pour permettre à Netanyahou de délivrer des déclarations brèves, percutantes et agressives.

Lorsqu’on lui a demandé quand « la guerre » prendrait fin, Netanyahou a répondu : « La quête de la victoire totale ne s’achèvera jamais. Si vous voulez vivre dans le monde et au Moyen-Orient, vous devez être très, très forts. »

Le choix des mots de Netanyahou mérite qu’on s’y attarde. Il n’a pas fourni de déclarations contextuelles, telles que « Nous resterons au Liban jusqu’à ce que le Hezbollah ait été totalement désarmé. » Il laisse ce genre de tâches à son fidèle ministre de la Défense, Israël Katz, qui est trop heureux d’être la voix de son maître.

Netanyahou a plutôt présenté une articulation paradigmatique de la doctrine de sécurité nationale d’Israël après le 7 octobre. La guerre ne prendra jamais fin. La guerre est la condition de la vie – non pas d’une vie agréable, mais de la vie en tant que telle. Cette doctrine exige une force considérable, qui se mesure avant tout à la capacité d’attaquer ses ennemis avec une « totale liberté d’action » (une expression inventée par le prédécesseur de Netanyahou, Ehud Barak – qui figure aujourd’hui, ironiquement, parmi ses plus farouches détracteurs). Une telle impunité est à la fois la condition et le résultat du fait d’être, selon les termes emphatiques de Netanyahou lui-même, « très, très fort ».

Israël contre le monde

Israël est à la veille de la campagne électorale officielle. Il n’y a pas de meilleur moment que le présent pour se démarquer avec un message politique alternatif, pour tenter de se constituer une nouvelle base électorale et œuvrer à gagner des voix.

Et pourtant, du côté des rivaux de Netanyahou, c’est le silence : pas un mot de critique n’a été formulé pour contester ces propos. Pas plus que de la part des dits libéraux israéliens et de la société civile au sens large – qu’il s’agisse du protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis, des négociations qui en ont découlé avec le Liban, ou du génocide et du nettoyage ethnique qui se poursuivent à Gaza, ainsi qu’en Cisjordanie.

Après près de trois ans de guerre, il existe un large et profond consensus au sein de l’opinion publique juive en Israël quant à la nature de l’État d’Israël. Selon ce consensus, Israël a besoin de cette même « totale liberté d’action » pour continuer d’exister. Il n’y a, dans cette optique, aucune autre voie possible, car au début et à la fin de chaque débat se trouve l’hostilité ahistorique du « monde » envers les « Juifs ». Israël n’a aucun moyen réel de dissiper cette hostilité si ce n’est en restant constamment vigilant et en lançant des attaques sans restriction chaque fois qu’il le juge nécessaire.

Si Israël a été ignoré même par l’administration Trump, alors, selon cette vision du monde, il ne peut absolument rien attendre du « monde ». Ce n’est sans doute pas un hasard si Netanyahou a inclus le « monde » aux côtés du Moyen-Orient dans sa description de la force nécessaire pour survivre. Il ne le fait généralement pas. Le plus souvent, il inclut Israël dans ce « monde » pour le présenter comme l’avant-poste de l’Occident dans la lutte contre les sauvages qui menacent la « civilisation judéo-chrétienne ».

Cette fois-ci, cependant, il a clairement indiqué que même le monde n’était pas à l’abri de la colère d’Israël. Pourquoi ? Parce que le monde avait abandonné Israël.

Israël reste tout à fait capable de tuer plusieurs milliers de Palestiniens et de Libanais supplémentaires, et de torpiller l’accord américano-iranien, même si je doute sincèrement qu’Israël soit capable d’attaquer seul l’Iran sans le consentement de Trump. Pourtant, le message principal véhiculé par les propos de Netanyahou, et par l’acceptation tacite de ceux-ci par ses adversaires, est tout autre.

Les ressources d’Israël vont s’amenuiser, et tôt ou tard, le pays se retrouvera sans aucun allié. Le message le plus important envoyé par Israël – par son Premier ministre ainsi que par la grande majorité de ses citoyens juifs – est que le pays se retire de tout horizon international. Il ne se considère plus lié par aucune loi ni aucune règle autres que celles de la guerre éternelle qu’il prétend mener.

Cela n’a pas été dit ouvertement : Israël continue de maintenir un semblant d’activité internationale, qu’il s’agisse, selon certaines informations, de stationner des troupes au Somaliland ou de tisser des liens solides avec des régimes autoritaires grâce à l’exportation d’outils de cyber-surveillance, d’expertise militaire et d’armes. Pourtant, les Israéliens juifs sont unis dans leur soutien à une guerre perpétuelle, ce qui revient en fait à tracer une voie régionale et mondiale de plus en plus solitaire.

Plus Israël persiste, moins il suscitera de bienveillance. Seul, Israël ne peut pas soutenir cet effort indéfiniment. Le fossé entre les sentiments et la réalité ne fera que se creuser. Nul ne sait quelle sera l’issue, s’il y en a une. (Article publié par +972 le 3 juillet 2026, magazine animé par des Israéliens et des Palestiniens ; traduction de la rédaction d’Alencontre)

* Ori Goldberg est un analyste et commentateur israélien indépendant. Titulaire d’un doctorat en études sur le Moyen-Orient, il a enseigné et donné des conférences dans des universités du monde entier. Il est l’auteur de quatre ouvrages sur la pensée révolutionnaire chiite en Iran.

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