
Par Richard Donnelly
[La première partie de cette analyse a été publiée le 4 mai 2026.] Si l’on considère que le fascisme adapte ses formes organisationnelles en réponse à la crise et à la résistance antifasciste, alors l’émergence de l’English Defence League (EDL) en 2009 doit être perçue plus exactement comme une reconfiguration stratégique au sein de l’histoire du fascisme britannique.
L’English Defence League: réinventer le fascisme britannique
L’EDL est née d’une crise prolongée du fascisme britannique, provoquée par des échecs répétés, une résistance antifasciste tenace et l’épuisement des formes politiques partisanes qui avaient défini la tradition fasciste pendant des décennies. Elle représentait une tentative de surmonter les obstacles qui s’étaient avérés fatals aux projets antérieurs, en particulier le National Front et le British National Party (BNP).
Pendant une grande partie du XXe siècle, le fascisme britannique s’est principalement organisé à travers des partis politiques cherchant à recruter des adhérents en masse ou à obtenir une légitimité électorale. Du British Union of Fascists’ (BUF) d’Oswald Mosley au National Front, puis au BNP, les dirigeants fascistes ont tenté de construire des organisations disciplinées capables d’exercer une influence politique ou, à tout le moins, de dominer le milieu de l’extrême droite[21]. Pourtant, chacun s’est heurté aux mêmes obstacles structurels: le discrédit durable du nazisme après l’Holocauste, la fragmentation chronique de l’extrême droite, la mobilisation antifasciste soutenue et la tension entre respectabilité électorale et militantisme idéologique.
À la fin des années 2000, ces limites se sont cristallisées en une impasse stratégique. La tentative du BNP de percer sur le plan électoral sous la direction de Nick Griffin [de 1999 à 2014, député européen de 2009 à 2014] a mis à nu les contradictions au cœur du modèle fasciste fondé sur les partis. La stratégie de modernisation de Griffin – abandon de l’imagerie nazie manifeste, mise en avant du racisme culturel plutôt que biologique et priorité accordée à la politique communautaire locale – était rationnelle sur le plan électoral, permettant de remporter des succès retentissants sous la forme de sièges au conseils municipaux, d’une représentation à l’Assemblée de Londres et de près d’un million de voix aux élections européennes de 2009[22]. Pourtant, elle a également intensifié les tensions internes et accru la vulnérabilité face à la contestation antifasciste, révélant les limites du fascisme organisé en parti face à une opposition persistante.
La progression électorale du BNP était indissociable d’une modération idéologique. Cherchant à se légitimer auprès du grand public, le parti a minimisé l’antisémitisme et réorienté son racisme vers les musulmans, présentant l’islam comme culturellement incompatible avec les valeurs britanniques. Ce changement reflétait des évolutions plus larges du discours politique britannique, où le racisme biologique était devenu de plus en plus inacceptable en raison des luttes antiracistes des années 1970 et 1980[23]. Pourtant, la stratégie de Griffin s’est avérée déstabilisante. Les antifascistes et les journalistes ont continué à dénoncer le coeur fasciste du parti. Dans le même temps, des rivaux au sein du mouvement fasciste ont accusé la direction du BNP d’opportunisme et de capitulation[24].
Ces tensions résultaient d’une contradiction structurelle dans la politique fasciste d’après-guerre. D’une part, les partis fascistes en quête de succès électoral doivent opérer dans un champ politique qui pénalise le néonazisme ouvert. D’autre part, renoncer à des positions radicales risque d’aliéner une base militante pour laquelle la combativité et les affrontements de rue sont essentiels. L’histoire du BNP est marquée par ce dilemme. La montée en puissance de groupes dissidents violents tels que Combat 18 dans les années 1990 – dénonçant la direction comme des traîtres et des agents de l’État – a démontré à quel point les tentatives de respectabilité pouvaient provoquer des réactions déstabilisantes de la part de la base[25].
L’antifascisme a aggravé ces pressions. Les gains électoraux limités du BNP ont été contrés par des campagnes soutenues de dénonciation et de contre-mobilisation. L’Anti-Nazi League, Unite Against Fascism et des groupes locaux ont mobilisé des milliers de personnes pour affronter les candidats, perturber les réunions et délégitimer le parti. Cette lutte d’usure a épuisé l’énergie des militants, érodé le moral et fracturé la cohésion organisationnelle. Au début des années 2010, le projet électoral du BNP a perdu son élan. Nick Griffin a perdu son siège au Parlement européen en 2014, et le parti s’est rapidement effondré, sombrant dans l’insignifiance et les récriminations internes.
Le fascisme britannique était confronté à un choix difficile: persister avec une forme de parti qui avait échoué à plusieurs reprises sous la pression, ou expérimenter de nouveaux modes de mobilisation. C’est dans ce contexte de déclin et de fragmentation que l’English Defence League (EDL) a émergé. Il n’a ni relancé la stratégie électorale du BNP ni remplacé celle-ci par une organisation plus disciplinée. Malgré des tentatives pour former un parti frère, le British Freedom Party, l’EDL s’est défini comme un mouvement de rue, mobilisant ses partisans contre l’islam et les menaces présumées pesant sur l’identité britannique. Il a rejeté la politique électorale, a publiquement désavoué le nazisme et a insisté sur le fait qu’il n’était ni raciste ni fasciste.
Les fondateurs de l’EDL, dont Tommy Robinson, avaient tiré les leçons de la défaite du BNP. Le symbolisme fasciste manifeste rebutait de larges couches de la population et offrait aux antifascistes des cibles évidentes, tandis que la politique électorale imposait des contraintes qui affaiblissaient la mobilisation de rue et exacerbaient les divisions internes. En se présentant comme un mouvement à thème unique opposé à l’islam, l’EDL cherchait à contourner ces deux problèmes. Des actions publiques – telles que celle de Robinson brûlant un drapeau nazi dans un entrepôt désaffecté lors de l’émission Newsnight [émission d’analyse qui dévoile ce qui se camoufle derrière des titres, des slogans] de la BBC en octobre 2009 – ont tracé une ligne de démarcation nette entre l’EDL et les organisations fascistes antérieures. L’islamophobie offrait une forme de racisme pouvant être présentée comme une défense des valeurs libérales – droits des femmes, liberté d’expression et laïcité – plutôt que comme une hiérarchie biologique, trouvant un écho dans un climat politique façonné par la «guerre contre le terrorisme» et des années de panique morale autour des communautés musulmanes.
L’adoption par l’EDL de la symbolique sioniste et la création de sections juives, sikhs [qui pratique la religion monothéiste sikhisme] et LGBT+ ont rempli une fonction similaire. Les drapeaux israéliens occupaient une place prépondérante lors des manifestations de l’EDL, et des islamophobes non blancs tels que Guramit Singh Kalirai [qui s’identifie comme sikh] ont été mis en avant comme figures de proue du mouvement. Ces initiatives visaient à se prémunir contre les accusations d’antisémitisme et de racisme tout en renforçant l’argument selon lequel l’islam était particulièrement incompatible avec la société britannique. Dans la pratique, elles ont protégé l’EDL des critiques antifascistes et compliqué les efforts visant à la présenter comme une nouvelle incarnation de la tradition fasciste.
Cette dynamique est confirmée par les recherches de Joel Busher sur l’activisme de base de l’EDL[26]. S’appuyant sur une observation approfondie et des entretiens, Joel Busher montre que le rejet des étiquettes «raciste» et «d’extrême droite» constituait un élément clé de la stratégie des militants de l’EDL pour briser les barrières idéologiques érigées par des décennies d’efforts antifascistes visant à saper le fascisme britannique. Les militants se présentaient comme des gens ordinaires engagés dans une lutte défensive, insistant sur le fait qu’ils s’opposaient à l’islam militant plutôt qu’aux musulmans en tant que tels. Ces affirmations visaient à distinguer l’EDL des groupes néonazis déclarés et à décrédibiliser le racisme. Pourtant, comme le démontre Joel Busher, cette perception de soi coexistait avec la diffusion systématique de discours déshumanisants sur les musulmans, les migrants et la gauche et la rendait même possible. Le déni du racisme n’a pas freiné l’animosité raciale, mais l’a reformulée en «bon sens» ou en «patriotisme», illustrant ainsi comment la politique fasciste s’adapte face à la stigmatisation et à la résistance.
Surtout, la structure de l’EDL rendait plus difficile de la battre à l’aide de tactiques qui s’étaient avérées efficaces contre le BNP. L’un des coups décisifs portés au BNP avait été la fuite de sa liste d’adhérents, qui s’était retrouvée sur le site WikiLeaks en 2009 après avoir été publiée par d’anciens membres mécontents. L’EDL s’est prémunie contre de telles possibilités. Sans adhésion formelle ni appareil électoral, elle ne pouvait être démantelée par la seule dénonciation. Son organisation plus décentralisée – en partie facilitée par l’émergence des réseaux sociaux comme espace d’organisation potentiel – lui a permis d’absorber les interdictions policières, la résistance antifasciste et les tensions internes sans s’effondrer. Bien que l’EDL ait maintenu un système hiérarchique d’organisateurs régionaux et de direction nationale, les groupes locaux pouvaient se mobiliser de manière autonome via des réseaux en ligne. De plus, l’énergie du mouvement résidait dans les initiatives spectaculaires et l’affrontement plutôt que dans une consolidation organisationnelle formelle.
Ce tournant vers la politique de la rue était également une réponse à la fragilité de l’électoralisme sous la pression antifasciste. Les gains du BNP avaient dépendu d’une gestion minutieuse de son image et s’étaient révélés vulnérables aux remous. L’EDL a renoncé à de telles ambitions, embrassant la mobilisation sans programme de gouvernance. Elle offrait l’affrontement et un sens de l’action sans les compromis ni la contestation programmatique exigés par la politique partisane.
Néanmoins, l’EDL ne constituait pas un simple retour aux formes antérieures du fascisme de rue britannique. Son idéologie portait l’empreinte de la modernisation du BNP, qui avait cherché à masquer un noyau néonazi derrière une façade plus acceptable aux yeux du public. Comme l’ont montré les travaux de Richardson sur le BNP, cela reposait sur une division entre la façade et la profondeur idéologiques: une rhétorique exotérique conçue pour échapper à la stigmatisation et un engagement ésotérique en faveur de l’exclusion raciale[27]. Le racisme biologique et l’antisémitisme explicite étaient minimisés, remplacés par un cadre culturaliste présentant les musulmans comme une menace civilisationnelle. En ce sens, l’EDL a poursuivi une trajectoire amorcée au sein du BNP, dépouillée de toute stratégie électorale mais intensifiée dans son appel populiste.
L’antifascisme a façonné cette évolution à chaque étape. Là où un nazisme affiché aurait provoqué une résistance immédiate, l’EDL a été conçu pour opérer dans la zone grise entre la politique dominante et le fascisme britannique traditionnel, en exploitant les ambiguïtés libérales autour de la liberté d’expression et de la tolérance. Son insistance sur le fait qu’il n’était «ni raciste» ni «d’extrême droite» relevait moins d’une conviction que d’une tactique – un moyen de survie dans un environnement hostile.
Entre 2010 et 2013, l’EDL a réussi à mobiliser des manifestations rassemblant quelques milliers de personnes dans des villes telles que Bolton, Dudley, Newcastle, Luton, Blackburn et Blackpool. Cependant, le mouvement a été constamment contré et de plus en plus contenu par les antifascistes. Les mobilisations de masse organisées par Unite Against Fascism (précurseur de l’actuel Stand Up to Racism) ont stoppé l’élan de l’EDL dans des endroits comme Walthamstow, où une marche de 200 personnes menée par Robinson a été encerclée et humiliée par 4000 contre-manifestants en septembre 2012. Les tentatives visant à contourner l’opposition – notamment la tactique des «flash mobs» à petite échelle et non annoncées, susceptibles de se former sans déclencher de contre-manifestations – se sont révélées insuffisantes pour maintenir la mobilisation. Les tensions internes se sont intensifiées à mesure que l’élan s’essoufflait, et les organisateurs locaux sont devenus de plus en plus dépendants d’activistes néonazis endurcis pour aider à promouvoir leurs rassemblements de plus en plus clairsemés. Robinson a démissionné de l’organisation en octobre 2013, affirmant qu’elle avait été prise en otage par des «extrémistes d’extrême droite».
Néanmoins, l’EDL a établi un modèle qui a survécu à l’organisation elle-même, démontrant que la politique fasciste pouvait être menée sans parti, qu’une mobilisation de masse dans la rue pouvait s’articuler autour de l’islamophobie plutôt que d’une idéologie fasciste explicite, et que des réseaux moins centralisés pouvaient échapper en partie à l’endiguement antifasciste. En ce sens, l’EDL a fait le pont entre le fascisme de parti raté de l’ère du BNP et l’extrême droite encore plus décentralisée qui s’est ensuite ralliée autour de Robinson. La réapparition ultérieure de Robinson en tant qu’acteur politique indépendant – s’appuyant sur les plateformes numériques, le financement participatif et des mobilisations de masse ponctuelles – avait été préfigurée par les efforts de l’EDL pour surmonter les contraintes qui avaient détruit les organisations fascistes précédentes. La défaite n’a pas éliminé le fascisme britannique; elle l’a contraint à se transformer.
La politique spectaculaire du fascisme numérique
L’effondrement de l’EDL n’a pas mis fin à la pertinence politique de Robinson. Son autorité ne reposait jamais sur un contrôle bureaucratique ou une discipline idéologique, mais sur la visibilité, la notoriété et les confrontations répétées. Les initiatives post-EDL, notamment la Democratic Football Lads Alliance et les tentatives transposer le groupe allemand PEGIDA en Grande-Bretagne, ont mis en évidence les limites de la reconstruction d’une organisation de rue durable. Elles se sont rapidement effondrées ou sont restées ponctuelles[28]. Robinson a donc réorienté sa politique vers les réseaux sociaux, les conflits juridiques, le financement participatif et le spectaculaire. Le leadership s’est complètement détaché de la base, et la mobilisation s’est détachée du programme.
Cette réorientation est indissociable des nouvelles possibilités ouvertes par l’utilisation par l’extrême droite de plateformes de réseaux sociaux telles que Twitter/X. En ce sens, le projet de Robinson reflète l’émergence plus large de ce que Paolo Gerbaudo appelle les «partis numériques»: des formations organisées moins par l’adhésion formelle et un programme que par un leadership personnalisé, une identification affective et une mobilisation amplifiée par des algorithmes[29]. Robinson ne construit pas tant une organisation qu’il ne constitue un public, convertissant l’attention en ressources par le biais de dons, d’abonnements et d’appels à l’action périodiques. Comme le note Paolo Gerbaudo, de telles dynamiques tendent généralement à favoriser l’émergence de «hyperleaders» charismatiques qui mobilisent leurs partisans par le spectacle plutôt que par une organisation stable.
En mai 2018, Robinson a été arrêté et condamné pour outrage à la Cour d’assises (cour royale) de Leeds car ayant filmé des accusés et diffusé la vidéo durant le procès en qualifiant les membres d’un gang effectif de pédophiles de «gang de violeurs djihadistes» [la loi anglaise portant sur l’outrage au tribunal implique la possibilité de restriction de couverture médiatique les dites perturbations][30]. Les mobilisations «Free Tommy» qui ont suivi dans le centre de Londres ont illustré son modèle alors en plein essor: des rassemblements de grande ampleur, imprévisibles et alimentés par les réseaux sociaux, qui ont permis de récolter de l’argent, de susciter l’attention et le mécontentement. Elles ont également révélé les liens de Robinson avec l’extrême droite internationale, avec des orateurs tels que Geert Wilders, l’homme politique néerlandais anti-musulman; Paul Gosar, un membre républicain du Congrès américain; et Filip Dewinter, une figure de proue du fascisme belge. Steve Bannon, l’ancien stratège en chef de Donald Trump à la Maison Blanche, a envoyé un message de soutien[31]. Comme on pouvait s’y attendre, ces manifestations n’ont toutefois pas réussi à se consolider en une organisation durable.
Au cours de cette phase, Robinson s’est également de plus en plus souvent présenté comme un «journaliste citoyen». Ce changement d’image lui a permis de présenter son agitation politique comme un reportage journalistique. Ses nombreuses arrestations, poursuites judiciaires et interdictions ont été présentés comme une répression de la liberté d’expression par l’establishment. Cette innovation tactique a par la suite inspiré le développement de toute une sous-culture de «journalistes citoyens», de «chasseurs de migrants», d’«inspecteurs» et de streamers d’extrême droite. Ces «petits Robinson» constituent désormais une partie importante de l’infrastructure du fascisme britannique et ont été une présence constante lors des mobilisations racistes devant les centres d’hébergement pour demandeurs d’asile à travers le pays en 2025. Ils illustrent la manière dont Robinson a restructuré le mouvement fasciste britannique tant sur le plan organisationnel qu’idéologique.
Le tournant complotiste
En l’absence d’une organisation de masse stable, Robinson a de plus en plus cherché un cadre explicatif capable de maintenir la loyauté de ses partisans. Il est difficile de reproduire une indignation ponctuelle sans un récit qui explique la défaite, la répression et l’échec. De plus, les efforts de Robinson pour se distancier des organisations ouvertement néonazies ont limité sa capacité à s’appuyer sur le complotisme ouvertement antisémite qui a historiquement structuré le fascisme britannique. Cela ne signifie pas que le complotisme en général appartienne au passé – il reste au cœur de son projet politique[32].
Le complotisme n’est pas ici simplement la croyance en des théories particulières du complot. C’est un mode d’explication dans lequel le complot devient le principe organisateur de la réalité elle-même. Les grandes transformations sociales sont considérées comme étant intentionnellement orchestrées par un groupe caché. En conséquence, les forces structurelles – telles que l’accumulation du capital, le pouvoir géopolitique et le conflit de classes – disparaissent du champ de vision[33]. Les relations sociales abstraites sont personnalisées en tant que volonté consciente d’ennemis malveillants agissant dans l’ombre[34].
L’émergence de cette forme de complotisme systématique a été historiquement contemporaine de l’émergence de la modernité capitaliste[35]. Ses origines modernes remontent à la réponse contre-révolutionnaire à la Révolution française, lorsque des écrivains réactionnaires expliquaient les bouleversements de masse comme étant l’œuvre de sociétés secrètes telles que les Illuminati. À la fin du XIXe siècle, ce schéma s’est combiné à l’antisémitisme moderne pour produire le mythe d’une «conspiration juive mondiale», codifié de la manière la plus infâme dans Les Protocoles des Sages de Sion, rédigés par la police secrète de la Russie tsariste. Dans l’entre-deux-guerres, ces idées ont été reformulées sous le terme de «judéo-bolchevisme», qui présentait le communisme comme un instrument de domination juive. Ce virage idéologique est devenu central dans la mobilisation fasciste, condensant une crise complexe du capitalisme en un seul ennemi moral et détournant la colère de l’analyse de classe vers la violence contre-révolutionnaire[36].
Après la défaite de l’Allemagne nazie, le complotisme a muté à travers des formes successives – les récits du «Nouvel Ordre Mondial», le discours du Great Reset, QAnon et la théorie du Grand Remplacement – tout en conservant sa fonction politique. Il préserve une posture anti-establishment, tout en détournant la colère générée par la crise des relations sociales existantes vers des ennemis racialisés et politiques. Cela permet aux mouvements de se présenter comme insurgés alors même qu’ils agissent en tant qu’ennemis les plus acharnés de la transformation sociale.
Des éléments de complotisme étaient présents dans la politique de Robinson dès la fondation de l’EDL, en particulier en ce qui concerne l’islam. Cependant, la pandémie de Covid-19 a marqué un tournant qualitatif. Robinson s’est intégré au milieu anti-confinement et anti-vaccin, en lançant le podcast Silenced et en produisant des vidéos de longue durée dans lesquelles il interviewait d’éminents théoriciens du complot et des figures du mouvement britannique de négationnisme du Covid-19. Ces réseaux lui ont fourni un public, des ressources et un langage explicatif tout prêt, capable d’intégrer la répression étatique, le changement culturel et l’insécurité économique dans une seule vision conspirationniste du monde.
Le complotisme de l’ère pandémique s’est centré sur la crainte d’une dictature imminente introduite discrètement par les gouvernements libéraux. Entre les mains de Robinson, ce fantasme a fusionné les tribunaux, les universités, les ONG, les syndicats, les organismes de santé publique et les médias en un seul appareil coercitif. Il a déployé des concepts tels que la «psychose de formation de masse», importés de l’extrême droite américaine opposée au confinement, pour dépeindre des mouvements tels que Black Lives Matter comme des phénomènes artificiels fabriqués par les élites afin de réprimer une majorité réduite au silence.
Cette structure idéologique reflète étroitement le fascisme classique. L’idéologie nazie a réduit les antagonismes sociaux à un seul ennemi. Les Juifs étaient simultanément dépeints comme des capitalistes financiers et des agitateurs communistes, cosmopolites décadents et subversifs révolutionnaires[37]. L’objectif n’était pas la cohérence théorique, mais la mobilisation. En présentant l’establishment et la gauche comme les deux facettes d’une même menace, le fascisme a pu s’approprier un langage de rébellion et désarmer la politique de classe. De plus, cette configuration idéologique reflétait la vision du monde des classes moyennes et d’autres couches sociales qui se sentaient menacées tant par les grandes entreprises que par le mouvement syndical.
Le complotisme de Robinson opère de la même manière. Les mouvements progressistes, les institutions libérales, les syndicats et certaines franges du capital sont réduits à un bloc hostile unique. La défaite politique et la marginalisation deviennent la preuve d’un pouvoir caché agissant contre les forces d’extrême droite. Cette logique a atteint sa forme la plus aboutie dans Lawfare (2024), un «documentaire» de longue durée projeté sur grand écran lors du rassemblement de Robinson à Londres en juillet 2024 [comment les systèmes juridiques sont utilisés comme armes pour faire taire une dissidence, la «liberté d’expression»; dans le film, Tommy Robinson est une des vedettes]. Des émeutes racistes ont balayé l’Angleterre quelques jours plus tard, début août[38].
Dans Lawfare, Robinson présente la Grande-Bretagne comme un «État totalitaire» émergent dans lequel les tribunaux, la police, les médias et les mouvements sociaux progressistes sont utilisés comme des armes pour réprimer la dissidence. Les sanctions juridiques sont requalifiées de «guerre juridique», les prisons de lieux de persécution politique et les militants d’extrême droite de «prisonniers politiques». La migration est décrite comme une «invasion», le maintien de l’ordre comme «à deux vitesses», et la répression de l’extrême droite comme la preuve qu’un régime autoritaire est déjà en place. Le complotisme de Robinson opère à travers un cadre explicatif totalisant, réduisant des crises disparates à la collusion délibérée d’une élite cachée dont le pouvoir s’exerce par la manipulation psychologique plutôt que par des processus sociaux ou économiques. Comme il l’affirme dans la vidéo: «Avec des médias contrôlés, on peut injecter quotidiennement de la propagande dans la population et l’endoctriner. On peut marteler sans relâche les mêmes messages: le Covid va vous tuer; le vaccin est sûr et efficace à 100%; le réchauffement climatique va tous nous tuer; l’immigration de masse et la diversité sont nos plus grandes forces. Si l’on peut contrôler ce que les gens écoutent, très vite on peut contrôler ce que beaucoup de gens pensent.»[39]
La «théorie» du Grand Remplacement comme pivot organisationnel
Au cœur de cette vision complotiste du monde se trouve la théorie du Grand Remplacement. Cette théorie du complot prétend que la migration n’est pas un processus social fortuit motivé par les inégalités mondiales ou les conflits armés, mais plutôt un projet délibéré mené par l’élite visant à remplacer la population «autochtone» par des étrangers culturellement étrangers, dissolvant ainsi l’identité nationale[40]. Bien que Robinson s’appuie sur toute une série de motifs complotistes, le Grand Remplacement constitue l’axe narratif qui les intègre. Cette «théorie» apparaît explicitement dans son récent ouvrage, Manifesto, ainsi qu’implicitement tout au long de Lawfare et Lawfare 2, et symboliquement dans sa politique de rue – de la manière la plus frappante sur la banderole «Remigration Now!» portée en tête de sa mobilisation de septembre 2025. La description habituelle que fait Robinson de la migration comme une «invasion» ou une «occupation» sur Twitter/X reflète une vision du monde dans laquelle la migration est une forme de guerre démographique. Dans ce cadre, une élite corrompue remplace délibérément une population «indigène» afin de dissoudre la cohésion nationale et de neutraliser la résistance.
La puissance stratégique du récit du Grand Remplacement réside dans sa capacité à fusionner les revendications économiques, l’angoisse culturelle et la répression politique en une seule explication. Au lieu d’attribuer la pénurie de logements, l’effondrement des services publics et la stagnation des salaires à des décennies de restructuration économique dictée par le marché, il impute la responsabilité au sabotage démographique. L’antiracisme, le féminisme et les droits des personnes LGBT+ sont présentés comme des outils destinés à affaiblir la cohésion sociale et à faire baisser le taux de natalité des Blancs. La prétendue répression étatique de l’extrême droite devient la preuve que le processus est entré dans sa phase décisive.
La théorie du Grand Remplacement renforce également la conception qu’a Robinson du rôle des hommes en tant que protecteurs de «nos femmes et nos filles» contre des «envahisseurs» étrangers, qu’il décrit régulièrement comme des prédateurs sexuels. Son exploitation des survivantes de réseaux pédopornographiques à travers des séries de vidéos telles que The Rape of Britain vise à mobiliser une forme violente de masculinité réactionnaire qui légitime le vigilantisme et les agressions racistes. Cela sert également à occulter ses liens avec les formes les plus ignobles de sexisme, notamment sa longue amitié avec l’influenceur misogyne et présumé trafiquant sexuel Andrew Tate. En effet, lorsque la militante d’extrême droite Lauren Southern a accusé Tate de l’avoir violée lors d’un voyage organisé par Robinson, celui-ci s’est empressé de la dénoncer, bien que Tate fasse l’objet de nombreuses accusations d’agression sexuelle en Roumanie et en Grande-Bretagne. (A suivre: la partie finale de cette étude sera publiée le mercredi 6 mai. Article publié dans la revue International Socialism, A Quarterly review of socialist therory, n° 190, animée par le SWP; traduction rédaction A l’Encontre)
Richard Donnelly est un chercheur basé en Grande-Bretagne. Il publie sur le fascisme, l’extrême droite, l’histoire des théories complotistes.
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20. Brownstein, 1981; Marcuse, 1972.
21. Thurlow, 1998, propose une chronique du premier demi-siècle du fascisme britannique.
22. Copsey, 2004, fournit le compte rendu définitif de ce projet de modernisation.
23. Ces changements dans la nature de l’idéologie raciste en Grande-Bretagne sont retracés par Seymour, 2010.
24. Voir Woodbridge, 2011.
25. Les origines de Combat 18 remontent aux «groupes de stewards» mis en place par le BNP pour protéger ses réunions contre les antifascistes. L’organisation a fini par dénoncer l’électoralisme et la modération idéologique de certains dirigeants du parti. En 1996, l’un des magazines du groupe, International Redwatch, décrivait le BNP comme une «soupape de sécurité» et déclarait: « Chez Combat 18, nous rejetons la démocratie. Elle est juive, et aucun Blanc ne devrait y prendre part. La seule voie réaliste vers le pouvoir est une révolution blanche» – cité dans Macklin, 2020, p. 399.
26. Busher, 2016.
27. Richardson, 2011.
28. Gable, 2018a.
29. Voir Gerbaudo, 2018.
30. Halliday, 2018.
31. Gable, 2018b.
32. Une analyse empirique des réseaux Telegram montre que Tommy Robinson joue un rôle central de passerelle entre les communautés d’extrême droite et celles des théories du complot. Voir CREST, 2024.
33. Byford, 2011.
34. Cette dynamique est expliquée par l’économiste politique Michael Heinrich dans son analyse de la relation entre l’antisémitisme et le fétichisme de la marchandise – voir Heinrich, 2012.
35. Sur l’émergence du complotisme en tant que réponse contre-révolutionnaire à la modernité capitaliste, voir Pipes, 1997; Rogalla von Bieberstein, 2008.
36. Hanebrink, 2018.
37. Herf, 2006; voir également Postone, 1980.
38. Pour une analyse plus approfondie de Lawfare, voir ma note de recherche sur Substack – Donnelly, 2026.
39. Une transcription de Lawfare est disponible auprès de l’auteur sur demande.
40. Pour une analyse plus complète de la théorie du Grand Remplacement, voir Orr, 2024; Feola, 2024.

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