Bolivie. Rodrigo Paz au Palais présidentiel: un bilan provisoire du revirement politique et sur la fragmentation de la gauche

Le président Rodrigo Paz (mai 2026).

Entretien avec María Teresa Zegada et Armando Ortuño

Les élections présidentielles boliviennes d’août et d’octobre 2025 furent à la fois prévisibles et surprenantes. D’une part, il ne faisait aucun doute qu’elles scelleraient la fin de la domination du Mouvement vers le socialisme (MAS) sur la scène politique bolivienne, en place depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2006. D’autre part, les vainqueurs ne figuraient pas parmi les favoris. Le tandem réunissait Rodrigo Paz, fils de l’ancien président Jaime Paz Zamora (1989-1993), et l’ancien policier Edmand Lara [voir les article publiés sur ce site les 15 et 18 août 2025]. Rodrigo Paz avait une longue carrière politique derrière lui en tant que député, sénateur et maire de Tarija, dans le sud du pays. Edmand Lara, issu d’un milieu populaire, était connu pour son profil anti-corruption. Le contexte n’était pas facile. À la crise économique qui a mis fin à un long cycle de croissance s’ajoutait une crise de légitimité de l’ensemble de la classe politique. Cependant, le nouveau gouvernement est confronté trop tôt – alors que la lune de miel avec l’électorat devait encore durer – à une série de violentes manifestations, dont l’épicentre se trouve dans le département de La Paz. Quelles sont les causes des conflits sociaux actuels et où en est le gouvernement pour y faire face? Quelles sont les dimensions qui caractérisent le changement politique en cours? La sociologue María Teresa Zegada et l’économiste Armando Ortuño répondent ici à une série de questions posées par Nueva Sociedad pour tenter de comprendre la situation politique du pays, qui fait aujourd’hui à nouveau la une des médias internationaux en raison du conflit social qu’il traverse.

Rodrigo Paz a déjà accompli les six premiers mois de son mandat. Son gouvernement a hérité d’une grave crise économique, mais il a également mis en évidence l’érosion des leaderships politiques de ces dernières années et marque un tournant idéologique substantiel. Quel est le bilan à ce jour sur le plan politique et économique, et quels changements se dégagent par rapport à l’ère du MAS?

María Teresa Zegada: L’arrivée de Rodrigo Paz et d’Edmand Lara respectivement à la présidence et à la vice-présidence a été un événement inattendu pour les candidats eux-mêmes; c’est pourquoi, dès le début, le gouvernement s’est retrouvé dépourvu d’un parti soudé, d’une structure de pouvoir solide et d’une ligne programmatique plus ou moins claire. Ce contexte explique en partie les caractéristiques de leur gestion et certains des conflits actuels.

Leur victoire est le résultat de deux facteurs qui se sont superposés: d’une part, la détérioration du MAS au cours des dernières années de son mandat, qui s’est soldée par une implosion irréversible après sa division en deux factions irréconciliables; d’autre part, la nette résistance de l’électorat face aux figures de proue conservatrices traditionnelles, telles que Jorge «Tuto» Quiroga ou Samuel Doria Medina. C’est dans ce contexte que le duo Paz-Lara a émergé soudainement et remporté un franc succès, semblant réunir les conditions exigées par l’électorat: un renouveau politique (bien que Paz eût une longue carrière politique, il n’avait jamais occupé de poste exécutif ni été candidat à la présidence auparavant), un changement de cap après la longue hégémonie du MAS et une attention portée aux besoins et revendications majeurs des secteurs populaires appauvris du pays en pleine crise économique. Sur ce dernier point notamment, cela a directement fait écho à la candidature à la vice-présidence du «capitaine Lara», un ancien policier issu du milieu populaire qui s’est fait connaître sur les réseaux sociaux en dénonçant des actes de corruption policière, ce qui lui a coûté son poste.

Aujourd’hui, contrairement à la période électorale, où l’on percevait la tendance du tandem Paz-Lara à se tourner vers les intérêts des classes populaires, des signes contraires apparaissent. Par exemple: les visites des principales autorités gouvernementales aux États-Unis pour solliciter des crédits auprès d’organismes internationaux et un rapprochement explicite avec Washington; la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes, qui visait à favoriser l’investissement interne et externe; le décret 5503, qui n’a pas abouti, et qui comprenait un vaste plan de stabilisation économique et la réduction des subventions sur les carburants; et, plus récemment, la promotion de la loi foncière, qui visait à transformer les petites propriétés en propriété de taille moyenne, favorisant ainsi la libéralisation de l’agriculture [1]. Bien que des mesures sociales aient également été adoptées, telles que l’augmentation de 20% du salaire minimum, la prime PEPE pour les familles les plus précaires [pour faire face à l’augmentation des prix] ou un plan d’aide à la production destiné aux micro-entreprises, les premiers signes ont suscité un rejet social croissant et le sentiment que le vote avait été trahi, notamment dans le département de La Paz.

À cela s’ajoute la relation critique du gouvernement avec le vice-président Lara. Ce dernier s’est autoproclamé dès le début garant du respect des promesses «face au peuple». Lors d’un meeting de campagne, il avait déclaré: «Je suis la garantie: si Rodrigo Paz ne tient pas ses promesses, je l’affronterai, je lui ferai face.» Ainsi, une fois au gouvernement, le vice-président, doté d’une personnalité volcanique, a progressivement adopté une position critique et d’opposition à l’égard de Paz, tandis que le président l’isolait des responsabilités du pouvoir exécutif. Au cours des jours critiques du conflit social actuel, Lara a déclaré: «Je serai toujours du côté du peuple», «le peuple en a assez des mensonges, de la corruption et des fausses promesses». Il a même prévenu que s’il devait descendre dans la rue pour manifester, il se joindrait à la manifestation.

Lors de la prise de fonction du gouvernement, trois grands défis ont été annoncés: le virage progressif vers des politiques de type libéral; la lutte contre la corruption flagrante qui s’était installée sous les gouvernements du MAS; et la reconstruction d’un cadre institutionnel dévasté. Ces intentions ne parviennent ni à se concrétiser ni à dépasser le stade rhétorique. En conclusion, compte tenu des circonstances de ces six premiers mois, on pourrait affirmer que le gouvernement de Paz est un gouvernement de transition, entre l’épuisement du modèle de gestion précédent et une nouvelle étape annoncée qui tarde à émerger. Entre-temps, le gouvernement maintient des positions ambiguës et contradictoires face à l’accumulation croissante des revendications et de l’impatience sociale.

Armando Ortuño: Au cours de ces six mois, les principales caractéristiques politiques de la période qui s’est ouverte avec l’implosion du MAS se sont confirmées: une décomposition accélérée du système des partis et de la gouvernance hégémonique qui a régné sur le pays pendant près de 20 ans, sans qu’un arrangement politique stable ait encore émergé pour la remplacer et parvenir à rassembler les différents acteurs au pouvoir au cours de cette nouvelle étape. Si les élections générales de 2025 ont scellé la défaite de la gauche masiste [du MAS] et la fin de son cycle au pouvoir, aucun scénario politique stable n’en est ressorti et ce résultat n’a pas non plus donné de mandat programmatique clair au nouveau président. Rodrigo Paz a été élu davantage en raison d’une conjoncture de circonstances que pour avoir su rallier des adhésions à son programme. Il ne dispose pas non plus d’une structure politique plus ou moins articulée. En effet, il a dû se procurer un sigle, celui du Parti démocrate-chrétien (PDC), faute d’en avoir un à lui. Mais le PDC n’est qu’un sigle de location, pas un parti. Le programme électoral de Paz-Lara combinait des éléments libéraux et d’autres de nature populiste; la promesse d’un «capitalisme pour tous», comme alternative à l’étatisme du MAS, alternait avec des discours sur Dieu et la défense de la famille. Ses électeurs occasionnels l’ont soutenu davantage par rejet ou par crainte des options de droite radicale qui lui faisaient concurrence. Ces ambiguïtés expliquent en partie les problèmes auxquels il est actuellement confronté.

Au cours de ces derniers mois, on a également observé des signes de fragmentation du champ politique: des coalitions occasionnelles et instables à l’Assemblée législative, des divisions au sein de presque tous les blocs politiques, l’émergence de nouveaux dirigeants populistes prônant un message antipolitique, un affaiblissement notable des partis nationaux et l’essor des forces localistes lors des élections infranationales (pour élire les gouverneurs et les maires), ou encore la réapparition d’une conflictualité sociale dotée d’une grande capacité de mobilisation mais désordonnée, centrifuge et dépourvue de leadership centralisé.

Parallèlement, sur le plan économique, des réformes ont été engagées pour remédier aux graves déséquilibres budgétaires et extérieurs et concrétiser le virage libéral. Ce processus a démarré en force avec la suppression des subventions sur les carburants et l’annonce de mesures de libéralisation économique en décembre 2025. Cependant, le programme s’est progressivement essouflé face aux résistances rencontrées. Dans les faits, une approche gradualiste a été adoptée, avec quelques avancées importantes, mais qui doit encore relever le défi de consolider un nouveau régime de change et un cadre de financement extérieur à moyen terme capable de soutenir la stabilisation macroéconomique.

À ces difficultés inhérentes au programme de réforme économique et à la construction d’une nouvelle gouvernance se sont ajoutés deux événements imprévus qui ont compliqué la situation: l’apparition d’un grave problème lié à la qualité de l’essence – la fameuse «essence de mauvaise qualité» – qui a provoqué un mécontentement social, et les répercussions économiques de la guerre au Moyen-Orient qui ont aggravé les perspectives budgétaires.

En résumé, le gouvernement de Rodrigo Paz évolue dans un contexte de plus en plus difficile et devra faire face à des défis majeurs dans les mois à venir, notamment liés à un programme de réformes économiques encore inachevé, qui devra être mis en œuvre dans un contexte de détérioration des conditions politiques, de baisse de la cote de popularité du président et de nouveaux déséquilibres et mécontentements potentiels, sans compter les conflits sociaux qui ont déjà commencé.

Sur un continent où les forces d’extrême droite ont gagné du terrain, très clairement dans le Cône Sud avec Javier Milei et José Antonio Kast [Chili], Rodrigo Paz ne s’est pas rallié à ce bloc, bien qu’il se soit clairement aligné sur les États-Unis. Où se situe idéologiquement – et géopolitiquement – le nouveau gouvernement?

María Teresa Zegada: En lien avec ce qui a été souligné au point précédent, dans le cadre général du slogan gouvernemental «La Bolivie pour le monde, et le monde pour la Bolivie», Paz fait preuve d’un manque de clarté dans son positionnement géopolitique. Il a toutefois exprimé à plusieurs reprises son affinité avec les pays démocratiques libéraux et une prise de distance par rapport aux anciens partenaires de la Bolivie, tels que le Venezuela, le Nicaragua et Cuba.

Le président et son entourage le plus proche se sont rendus aux États-Unis pour renouer les liens rompus par le MAS et ont sollicité des organismes internationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque interaméricaine de développement (BID) ou la Banque de développement de l’Amérique latine et des Caraïbes (CAF), afin d’obtenir des crédits et un soutien international pour faire face à la grave crise économique interne et attirer les investissements de capitaux étrangers. Il ne faut pas oublier que le président Paz a pris les rênes du gouvernement en novembre de l’année dernière avec un déficit budgétaire d’environ 10% du PIB et une inflation cumulée de 18% par an, ce qui avait déjà un impact sur la vie quotidienne de la population. De même, le gouvernement a sollicité l’aide des États-Unis dans la lutte contre le trafic de drogue, favorisant le retour de la DEA [Agence américaine de lutte contre les stupéfiants]. L’orientation du gouvernement dans le contexte régional et mondial répond, en principe, à la nécessité urgente de résoudre des problèmes structurels internes.

En ce qui concerne les pays de la région, il a entrepris des rapprochements dans la ligne mentionnée ci-dessus et s’est efforcé d’apaiser les tensions et de consolider les accords avec les pays voisins, comme dans le cas de la controverse maritime historique – et plus récemment migratoire – avec le Chili, dans le premier cas, ou des accords économiques avec le Brésil, dans le second.

Armando Ortuño: Le président Paz a publiquement exprimé une position «pragmatique» sur les questions internationales et géopolitiques, évitant de prendre des positions idéologiques tranchées, contrairement à d’autres dirigeants de la région. Il est toutefois notoire qu’il cherche à se démarquer des orientations politiques des gouvernements du MAS, ce qui le place de facto dans un champ programmatique proche des positions du centre-droit et de la droite de la région.

Derrière sa modération dans le discours, on observe une rupture notable sur un aspect central de la politique étrangère du MAS: des relations étroites ont été rétablies avec les États-Unis, tant en ce qui concerne le soutien de la Bolivie aux positions internationales de ce pays que le renforcement de la coopération sur des aspects stratégiques, tels que la lutte interne contre le trafic de drogue ou l’exploitation des terres rares et du lithium. Cependant, certains signes indiquent également une volonté de maintenir de bonnes relations avec la Chine, qui reste un partenaire commercial important de la Bolivie, et un dialogue constructif a été maintenu avec le gouvernement brésilien.

Le MAS est passé d’un contrôle des deux tiers du Parlement à une position marginale, quasi inexistante. Evo Morales conserve – comme l’ont montré les votes nuls lors des dernières élections présidentielles – une influence non négligeable dans les zones rurales, mais il se trouve en exil interne. De jeunes figures comme Andrónico Rodríguez n’ont pas réussi à s’imposer. Voyez-vous un point d’appui pour une recomposition de la gauche bolivienne, ou est-on revenu à la fragmentation des années 1990?

María Teresa Zegada: Le MAS a laissé une empreinte profonde après presque de deux décennies au pouvoir en Bolivie; mais s’il a d’abord incarné l’aspiration historique à l’inclusion sociale des secteurs indigènes et paysans, il s’est non seulement livré, au bout de quelques années, à des actes de corruption et à une mainmise sur le pouvoir qui a franchi toutes les limites institutionnelles et de légitimité, mais il a également abandonné les revendications et les droits des peuples indigènes. Cette attitude a provoqué un profond désenchantement des bases populaires à l’égard de ses principaux dirigeants. Lors des élections générales de 2025, le MAS s’est présenté divisé en au moins trois options politiques (celle de Luis Arce, celle d’Andrónico Rodríguez et celle d’Evo Morales, qui a appelé à voter blanc). Aucune n’a pu rétablir l’unité ni la force de ce qu’on appelle «l’instrument politique» des organisations sociales. Lors des élections régionales de 2026, il a à peine réussi à s’imposer dans 12 des 335 municipalités et dans l’une des neuf préfectures, alors qu’auparavant il parvenait à s’imposer dans les deux tiers des mairies et dans plusieurs gouvernements départementaux.

La force politique du MAS en tant que mouvement persiste autour de la figure de l’ancien président Evo Morales, auto-confiné dans la région du Chapare, son bastion, et très affaibli par la procédure judiciaire pour trafic d’êtres humains, sous l’accusation d’avoir entretenu une relation avec une mineure. Son rayonnement politico-électoral se limite essentiellement au département de Cochabamba, d’où il cherche à retrouver une place de premier plan en s’opposant au gouvernement de Paz par la mobilisation de ses bases.

Mais où s’est déplacé le vote masiste? Dans les résultats des élections générales, la clientèle électorale qui soutenait le MAS s’est reportée sur la candidature de Paz-Lara, tandis que lors des élections infranationales, le vote s’est dispersé au profit de partis de création récente et de groupements citoyens locaux dotés d’une identité propre.

Néanmoins, la réarticulation des bases populaires semble réapparaître en marge du champ politique institutionnel. Les protestations sociales contre le gouvernement de Paz ont sans aucun doute une connotation politique, bien qu’elles soient dépourvues d’une direction unifiée et d’une perspective politique: par exemple, la revendication de démission du président Paz n’est pas accompagnée d’une proposition concernant la suite des événements, comme c’était le cas, par exemple, au début des années 2000.

Armando Ortuño: Le coup politique subi par la gauche lors des élections de 2025 a été très dur et ses effets se font encore sentir. Malgré une relative recomposition de l’évisme (Evo Morales) lors des élections régionales, avec l’élection de Leonardo Loza, proche collaborateur de Morales, au poste de gouverneur de Cochabamba – le troisième plus grand département du pays –, le scénario est marqué par la fragmentation, le manque d’unité, la méfiance et les accusations croisées.

Manifestation de la Federación Departamental Única de Trabajadores Campesinos de La Paz Túpac Katari à El Alto le 22 mai 2026.

Les élections régionales de cette année ont montré une fragmentation du vote du MAS entre des dizaines de forces locales, un «evisme» affaibli et un nombre appréciable de votes nuls et blancs. Mais, dans le même temps, aucun autre leader national de gauche n’a réussi à rassembler une force significative; pas même Andrónico Rodríguez, qui a tenté en 2025 d’être le candidat de l’unité et du renouveau du MAS. Malgré cette grande faiblesse, il subsiste un réservoir significatif d’électeurs et d’électrices, d’environ 35% à 40%, qui, de diverses manières, continuent de soutenir la gauche.

Dans le domaine des organisations sociales, la division et la fragmentation sont la norme. Bien que la Centrale ouvrière bolivienne (COB) ait réussi à former une coalition en début d’année pour faire face aux premières mesures économiques du gouvernement, en bloquant certaines d’entre elles, elle est encore loin d’être un point de rencontre pour toutes les organisations populaires. Les syndicats paysans, traditionnellement puissants, n’ont pas non plus réussi à se réunifier après les scissions qu’ils ont connues dans le cadre des luttes intestines du MAS, même si certains d’entre eux se réorganisent dans certains territoires, comme c’est le cas de la Fédération départementale des travailleurs paysans de La Paz Tupak Katari, qui est le principal acteur des barrages routiers qui se sont multipliés dans ce département au mois d’août.

Un regard sur le gouvernement montre une présence accrue des élites traditionnelles (même si celles-ci n’étaient pas non plus absentes des gouvernements du MAS) et une présence moindre des paysans et des indigènes… Le vice-président Edmand Lara, qui a attiré le vote populaire pendant la campagne, notamment celui du MAS, est aujourd’hui écarté du cercle décisionnel. Comment évaluez-vous sociologiquement ce nouveau bloc de pouvoir et quelle stabilité lui attribuez-vous?

María Teresa Zegada: Je ne pense pas qu’on puisse parler de la formation d’un nouveau bloc de pouvoir. Il est vrai que l’arrivée de Paz à la présidence a entraîné le remplacement des secteurs sociaux corporatifs, tels que la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), la Confédération syndicale des communautés interculturelles, les fédérations de cultivateurs de coca du Trópico de Cochabamba et la Confédération des femmes paysannes Bartolina Sisa, qui ont accompagné le MAS pendant deux décennies. Aujourd’hui, c’est une alliance précaire entre des groupes et des personnalités occupant des postes au sein du pouvoir public qui gouverne, dépourvue d’une structure institutionnelle solide et d’une base sociale propre.

Le gouvernement veut mettre fin aux barrages routiers.

Les élites entrepreneuriales traditionnelles, notamment de la région de Santa Cruz, qui négocient et/ou participent historiquement au pouvoir politique – et qui ont même bénéficié de privilèges sous les gouvernements du MAS –, ont salué l’arrivée de Paz, confiantes dans l’épuisement du modèle étatiste du MAS et dans l’annonce de politiques favorables au libre marché et à l’investissement privé. Cependant, face aux positions fluctuantes du gouvernement, elles se trouvent en état d’alerte et prêtes à prendre des mesures de pression pour défendre leurs intérêts. C’est le cas des agro-industriels, des exportateurs et d’autres secteurs d’activité du pays, aux côtés du Comité Pro Santa Cruz, qui est la plus haute autorité civique de la région et qui, lors d’une récente Assemblée de la Cruceñidad, a exigé du gouvernement qu’il intervienne contre les barrages routiers avec les forces de l’ordre, qu’il applique la mesure constitutionnelle de «l’état d’exception» pour contrôler la violence et rétablir la circulation, une demande à laquelle se joignent certains secteurs tels que les transports, les services et le commerce d’autres villes. Le gouvernement risque ainsi de se retrouver pris en étau entre les pressions des secteurs sociaux et celles des entreprises.

De leur côté, les secteurs populaires, qui avaient initialement apporté leur soutien électoral à Paz, sont aujourd’hui à l’origine d’une vague croissante de conflits due au malaise et à l’accumulation de promesses non tenues, ou partiellement tenues, par le gouvernement. De toute évidence, ces secteurs ne constituent pas ses bases sociales fidèles; ils lui ont accordé un soutien électoral conditionné à la résolution des problèmes économiques accablants que traverse le pays depuis plusieurs années.

Dans les mobilisations de protestation sociale qui se multiplient depuis le début de ce gouvernement, se superposent des revendications concrètes et légitimes – telles que, par exemple, à pros de la pénurie et de la mauvaise qualité des carburants, de la hausse des prix du panier de la ménagère et la défense des terres, auxquelles s’ajoute la demande d’augmentations salariales, entre autres – mais qui coïncident avec les intérêts politiques des secteurs qui ont été écartés du pouvoir.

En effet, le camp populaire bolivien est vaste et diversifié: il englobe les salarié·e·s, les travailleurs et travailleuses indépendants, les coopératives minières, les indigènes et les paysans, entre autres. Il ne se limite en aucun cas à ceux qui faisaient partie de la base sociale du MAS. Tous les secteurs attendent des solutions structurelles à la crise.

En résumé, le gouvernement est fragile car il manque de bases sociales propres, ce qui l’obligerait à rechercher des accords substantiels et des pactes politiques, sur la base d’une ligne programmatique plus claire.

Armando Ortuño: Dans un pays polarisé depuis de nombreuses années entre un «masisme» dont la base sociale était principalement populaire, rurale et indigène, et des forces d’opposition de droite représentant les classes moyennes et supérieures urbaines, Paz a tenté de se positionner lors de l’élection dans une position intermédiaire. Son concept de «capitalisme pour tous» a donné une touche populaire à son libéralisme, son alliance avec Edmand Lara lui a apporté une note populiste. Il a tenté de se positionner comme quelqu’un qui réconciliait et protégeait face aux projets de la droite radicale.

Cependant, dès le début de son mandat, le ton de ses discours et même son image plus élitiste ont contrasté avec ce qu’il avait montré lors des élections. Son cabinet et la majorité de ses nouveaux collaborateurs (ministres) sont issus des classes moyennes ou représentent les organisations patronales. Il n’y a pratiquement aucune présence d’autochtones ou de personnes d’origine populaire, et à cela s’ajoute la rupture très médiatisée avec le vice-président Lara.

Même s’il était prévisible que tout nouveau gouvernement opposé au MAS modifierait la composition sociologique du bloc au pouvoir qui a soutenu ce parti pendant deux décennies, ce qui a frappé, c’est que ce processus ait été si marqué, étant donné que Paz avait été élu majoritairement par des électeurs ruraux et populaires. Ce schéma s’est rapidement épuisé et a peu de chances de se maintenir sans changements si le gouvernement souhaite rétablir la confiance et consolider la capacité de gouverner. Les conflits sociaux montrent que les organisations sociales et les syndicats disposent d’un pouvoir qui ne peut être négligé. De plus, un profond désenchantement a émergé parmi les couches populaires, qui dépasse les raisons socio-économiques et est lié à des revendications de reconnaissance et de participation au pouvoir. Ils ont essentiellement le sentiment d’avoir perdu le pouvoir qu’ils détenaient avec le MAS et que Paz refuse d’admettre qu’il a gagné grâce à leur soutien. Ce mélange d’indignation économique et morale est potentiellement très dangereux pour un gouvernement qui n’a pas encore trouvé sa voie. Peut-être que sa force relative réside dans l’absence d’alternatives. Ou dans le fait que l’alternative serait la droite radicale.

Quels scénarios s’ouvrent à l’avenir, y a-t-il des risques d’ingouvernabilité, de quelle coalition Paz aurait-il besoin pour terminer son mandat?

María Teresa Zegada: En réalité, il est impératif pour le gouvernement de Paz de consolider des alliances et des pactes pour sa propre survie. Pour commencer, il faut renforcer la coalition interne afin de réduire les tensions évidentes entre les autorités de l’exécutif, car les membres du cabinet ont des origines différentes. Certains font partie du cercle de confiance du président, d’autres sont liés à l’ancien Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR, le parti de l’ancien président Jaime Paz Zamora, dont le nom peut prêter à confusion quant à son idéologie [2]), ou à l’ancien candidat à la présidence Samuel Doria Medina – comme l’actuel ministre de la Présidence José Luis Lupo, parmi d’autres professionnels et technocrates invités à rejoindre le gouvernement. Ceci, sans compter le passage du vice-président dans l’opposition, déjà mentionné. D’autre part, il est indispensable de favoriser des accords politiques avec les autres partis représentés au Parlement, ou du moins avec certains d’entre eux, pour permettre l’adoption des lois et des changements constitutionnels proposés; mais aussi avec les autorités des niveaux infranationaux récemment élues, avec lesquelles il a des dossiers en suspens, comme la répartition des ressources entre le niveau central et les régions.

Par ailleurs, compte tenu des caractéristiques hautement politisées de la société bolivienne, la gouvernance réside également dans la rue. Le gouvernement doit donc négocier avec les organisations populaires en adoptant une ligne qui donne la priorité aux besoins de la population. Pratiquement dès les premières semaines, le gouvernement a traversé des phases de conflits plus ou moins intenses; aujourd’hui, il règne un sentiment généralisé de malaise croissant qui met en péril la gouvernance et l’avenir immédiat de l’administration.

Armando Ortuño: Les problèmes de gouvernance étaient déjà particulièrement complexes dès l’entrée en fonction du nouveau gouvernement. Le président était presque contraint d’être une sorte de grand artisan d’équilibres et d’une nouvelle gouvernance caractérisée par une plus grande pluralité politique et sociale. Ce n’était pas une tâche facile sans un parti ou une coalition solide sur laquelle s’appuyer. Bien qu’il y ait des avancées dans le programme de réforme économique, le principal déficit est d’ordre politique et de gouvernance, au point que Paz est confronté très tôt à une vague de conflits sociaux et à un mécontentement croissant qui pourraient gravement éroder sa stabilité.

Pour l’instant, le grand avantage du président est qu’il n’existe aucune alternative politique à son gouvernement malgré ses problèmes. Cela peut lui permettre une certaine stabilisation précaire, mais soulève des questions quant à sa capacité à gérer et à mener à bien un programme de réformes ambitieux tant sur le plan économique qu’institutionnel.

En conséquence, son principal défi politique est lié à une refonte de la coalition sociopolitique qu’il soutient depuis son arrivée au pouvoir et à sa capacité à concevoir un mode de fonctionnement politique interne plus efficace. Divers secteurs réclament un pacte formel entre les grands partis de droite et les élus locaux, qui pourrait bénéficier d’une large majorité parlementaire. Cependant, de sérieux doutes subsistent quant à la suffisance d’un tel dispositif, étant donné qu’il ne prend en compte ni ne représente, dans les faits, une partie significative de la société.

Il apparaît donc nécessaire d’élargir cette coalition, en y intégrant les intérêts, les leaderships et les structures de pouvoir des divers milieux populaires, paysans et autochtones boliviens. Ce défi est complexe, non seulement en termes de volonté et de capacité du gouvernement à prendre en compte et à concilier ces intérêts avec ceux des secteurs entrepreneuriaux ou des classes moyennes, mais aussi à le réaliser dans un contexte de grande fragmentation et d’affaiblissement de toutes les structures de représentation traditionnelles. (Article publié dans la revue Nueva Sociedadde mai 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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  1. La loi 1720 permettait de convertir volontairement de petites propriétés rurales (insaisissables de par la loi) en propriétés de taille moyenne, dans le but déclaré de permettre aux paysans de les hypothéquer pour accéder à des crédits. Les critiques l’ont jugée inconstitutionnelle et y ont vu un mécanisme permettant aux grands agro-industriels de concentrer les terres. Elle a donné lieu à une marche indigène massive et a été abrogée quelques semaines après sa promulgation [N. de l’É.].
  2. Le MIR a été fondé en 1971 et reflétait le climat de radicalisation de ces années-là. Il a fait partie de l’Unité démocratique et populaire, qui a gouverné la Bolivie entre 1982 et 1985 et a porté Jaime Paz Zamora au pouvoir en 1989. Au cours de ces années, le parti a abandonné son affiliation à la gauche révolutionnaire, est devenu très pragmatique et a même négocié avec le parti conservateur dirigé par l’ancien dictateur Hugo Banzer, Acción Democrática Nacionalista (ADN), afin d’obtenir la majorité et d’accéder à la présidence [N.d.E.].

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