«Nous sommes la contre-révolution»: Tommy Robinson et la renaissance du fascisme britannique (1)

Tommy Robinson, lors d’une conférence du réseau des patriotes en France, 2 mai 2026.

Par Richard Donnelly

Le 13 septembre 2025, la Grande-Bretagne a connu le plus grand rassemblement d’extrême droite de son histoire[1]. Environ 110 000 personnes ont défilé dans le centre de Londres, reléguant au second plan toutes les mobilisations précédentes, y compris le tristement célèbre rassemblement de l’Union britannique des fascistes (BUF-British Union of Fascists’), sous la direction d’Oswald Mosley, dans le palais d’exposition de l’Olympia en juin 1934[2]. Ce défilé était l’aboutissement de plusieurs mois de manifestations racistes et intimidantes devant les centres d’hébergement pour demandeurs d’asile à travers la Grande-Bretagne, qui avaient rapidement dégénéré en violences contre des «gauchistes» présumés et en incendies criminels visant des mosquées et d’autres cibles[3]. Au cœur de cette immense manifestation se tenait un homme: Tommy Robinson.

Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, est la figure de proue du mouvement fasciste britannique depuis l’émergence de l’English Defence League (EDL) en 2009. Il s’inscrit dans une longue lignée de dirigeants fascistes britanniques – des figures que l’universitaire Graham Macklin a qualifiées de «Führers ratés» –, parmi lesquels Oswald Mosley du BUF, John Tyndall du National Front et Nick Griffin du British National Party (BNP)[4].

Pourtant, Robinson se distingue également de ses prédécesseurs sur des points importants. Avant tout, il a mieux réussi à certains égards, atteignant des niveaux de mobilisation de rue dont les dirigeants fascistes précédents ne pouvaient que rêver. Il y est parvenu en prenant ses distances par rapport aux éléments les plus discrédités de la tradition idéologique du fascisme britannique: l’admiration ouverte pour Hitler, la symbolique nazie et le complotisme antisémite explicite [en octobre 2025, Tommy Robinson a visité Israël à l’invitation du ministre des Affaires de la diaspora]. À la place, Robinson a réorienté le mouvement autour d’une reformulation radicalisée et complotiste de l’islamophobie depuis longtemps ancrée dans le discours politique britannique.

Ce changement a favorisé une incompréhension généralisée de la politique de Robinson. De nombreux commentateurs et antifascistes rejettent l’idée même qu’il puisse être qualifié de fasciste, dissociant son projet de l’histoire du fascisme britannique. En 2017, l’organisation de recherche antifasciste Hope Not Hate a clairement énoncé cette position: «Pour éviter les arguments fallacieux, nous voulons être clairs. Nous ne considérons pas Stephen Yaxley-Lennon comme un «nazi», un «fasciste» ou un «suprémaciste blanc». L’utilisation abusive ou excessive de ces termes risque de les dévaloriser au point de les rendre inutiles et, plus important encore, une classification erronée révèle un manque de compréhension, ce qui empêche inévitablement toute opposition efficace.»[5]

Comme le soutient Aaron Winter, les débats contemporains sont souvent façonnés par une «redéfinition réactionnaire du fascisme» qui confine le terme à l’idéologie nazie explicite ou à un régime autoritaire formel[6]. Cette redéfinition est souvent avancée par des forces d’extrême, extrême droite qui souhaitent se soustraire à l’accusation de fascisme. Cependant, elle ne repose pas toujours sur une intention réactionnaire. Elle peut également découler d’efforts visant à éviter l’exagération et l’inflation rhétorique. Son effet politique est de ne rendre le fascisme visible qu’a posteriori, une fois que ses variantes adaptatives ont déjà pris racine et que les fascistes se sentent suffisamment en confiance pour cesser de nier leur affinité avec le fascisme historique.

Ce rétrécissement de la définition influe directement sur la manière dont les mouvements d’extrême droite contemporains sont traités dans la pratique. Il façonne la manière dont les antifascistes appréhendent le terrain sur lequel ils opèrent – et donc la manière dont ils y agissent. L’affirmation selon laquelle Robinson et les mouvements qu’il anime ne peuvent être qualifiés de fascistes parce qu’ils ne présentent pas de symbolisme nazi manifeste, d’organisation fasciste formelle ou d’auto-identification repose sur une définition implicitement idéologique du fascisme: une définition qui le traite comme un ensemble figé de croyances plutôt que comme une stratégie politique ou un processus social.

Par exemple, l’écrivain antifasciste Dave Renton a fait valoir que qualifier de fascistes les mobilisations liées à sur Robinson est politiquement inefficace, puisque les participant·e·s ne se reconnaissent pas dans ce terme et que les politiciens traditionnels le rejettent[7]. D’un point de vue tactique, cet argument a une certaine force. Cependant, il confond résonance et réalité. Les mouvements fascistes ne se sont jamais appuyés sur l’auto-identification, ni sur la reconnaissance des élites. Au contraire, leur capacité à s’ancrer dans un discours politique «respectable» a souvent été essentielle à leur croissance.

L’hésitation des journalistes et des commentateurs à qualifier Robinson de fasciste conduit souvent à une sous-estimation de ses ambitions idéologiques. Il est souvent simplement perçu comme un raciste animé d’une haine extrême envers les musulmans, ce qui constitue certes un pilier central de son idéologie. Pourtant, cette lecture sous-estime radicalement l’ampleur du projet de Robinson.

Lorsque l’on écoute attentivement ce qu’il dit, une image plus large se dessine. À travers ses discours, ses vidéos et ses publications, Robinson entremêle la transphobie, l’homophobie, l’antiféminisme, le racisme anti-migrants et l’hostilité envers la gauche et les mouvements progressistes pour en faire une seule et même vision du monde conspirationniste – une vision qui imagine la Grande-Bretagne assiégée et légitime des solutions violentes et autoritaires.

En tête de la manifestation de septembre 2025, brandissant une banderole sur laquelle on pouvait lire «Remigration Now!», Robinson a déclaré: «Nous sommes la contre-révolution.» Plus tard, s’adressant à la foule depuis la tribune, il a précisé: «Au cours des 20 dernières années, il y a eu une révolution mondialiste. Ils ont attaqué la famille. Ils ont attaqué le christianisme. Ils ont ouvert les frontières. Ils ont inondé nos nations. Nous sommes le début d’une contre-révolution.»[8]

Le langage de la contre-révolution imprègne les déclarations publiques de Robinson. Sa politique est structurée par l’hostilité envers les acquis limités de l’après-guerre – le multiculturalisme, l’égalité formelle des sexes, la laïcité et même les formes vidées de leur substance de la démocratie libérale d’aujourd’hui. Il les réinterprète non pas comme le fruit de luttes populaires et des réponses gouvernementales à celles-ci, mais comme le résultat d’un projet élitiste imposé d’en haut à la nation. Ce que Robinson propose, c’est donc un retour en arrière: une tentative de renverser le cours historique du changement social.

Robinson est souvent qualifié de voyou, d’escroc ou de démagogue. Chaque étiquette renvoie à une réalité, mais aucune n’explique ni l’ampleur de ses mobilisations ni le projet politique qu’il prône. Surtout, elles masquent à quel point il conçoit son mouvement en termes explicitement contre-révolutionnaires, reflétant les traits fondamentaux du fascisme classique.

Ces interprétations erronées mettent en évidence un problème plus profond dans la manière dont le fascisme lui-même est conceptualisé. Dans le discours académique et médiatique britannique, le fascisme est souvent traité comme une idéologie figée, définie par référence aux régimes de l’entre-deux-guerres, au racisme biologique, à l’antisémitisme explicite et au pouvoir étatique totalitaire. Parce que Robinson ne dirige pas un parti de type nazi, ne célèbre pas ouvertement Hitler et ne commande pas l’appareil d’État, il est souvent placé hors de cette catégorie.

Cet article part d’un postulat différent. Je soutiendrai que Robinson doit être considéré comme un fasciste non pas parce qu’il coche toutes les cases d’une liste idéologique, mais en raison de la fonction que remplit sa politique et de la dynamique qu’elle représente au sein de la configuration de l’économie politique contemporaine britannique, sujette aux crises. Mon point de départ inclut les analyses marxistes classiques du fascisme – notamment celles développées par Léon Trotsky – qui conçoivent le fascisme comme une stratégie de mobilisation contre-révolutionnaire et comme un symptôme d’une crise plus large de la légitimité politique dominante et de la gouvernance des élites. Le marxisme est utilisé ici non pas comme un test doctrinal, mais comme un moyen d’analyser la relation concrète entre crise, mobilisation de masse et stratégie contre-révolutionnaire.

L’affirmation de Robinson selon laquelle il serait contre-révolutionnaire peut sembler anachronique à une époque où le mouvement syndical et les mouvements sociaux de masse sont relativement en retrait. Cependant, la contre-révolution n’a pas besoin d’attendre une révolution imminente; elle peut agir de manière préventive, en annulant les acquis passés et en réprimant la résistance. Le fascisme est une politique de ce type, s’appuyant sur la force extraparlementaire pour réprimer la gauche et imposer son contrôle dans les rues.

Vu sous cet angle, le programme politique de Robinson devient plus facile à décrypter. L’importance qu’il accorde à la mobilisation de rue, sa recherche délibérée de la confrontation et sa tentative de rallier des segments de la classe moyenne inférieure et des salarié·e·s socialement atomisés contre la gauche et les minorités racisées le placent résolument dans la tradition fasciste britannique. Il en va de même pour son insistance sur le fait que les acquis sociaux doivent être remis en cause au nom du renouveau national. Robinson ne marque ni une rupture avec les expressions antérieures du fascisme britannique, ni un simple retour en arrière. Il représente une recomposition contemporaine du fascisme, façonnée par ses défaites historiques face au mouvement antifasciste et adaptée aux conditions politiques, culturelles et technologiques du présent.

L’article commence par esquisser un cadre marxiste permettant de comprendre le fascisme comme une forme de mobilisation extraparlementaire et contre-révolutionnaire. Il retrace ensuite comment les défaites du fascisme britannique organisé en partis ont donné naissance à l’English Defence League (EDL) et, plus tard, au modèle de leadership «post-organisationnel» et numérisé de Robinson. Les dernières sections examinent le rôle du complotisme, de la dénégation et de la mobilisation de rue dans le projet de Robinson, avant d’étudier ce que ces évolutions signifient pour la stratégie antifasciste d’aujourd’hui.

Marxisme, fascisme et clôture de l’avenir

Les théories marxistes du fascisme partent généralement d’un postulat différent de celui de la plupart des analyses dominantes. Plutôt que de traiter le fascisme comme une idéologie autonome, elles le conçoivent comme un processus social et politique: une forme de mobilisation de masse qui émerge dans des conditions de crise profonde, lorsque les mécanismes établis de gouvernance des élites peinent à contenir l’intensification des conflits sociaux. Le fascisme, en ce sens, se définit moins par ce qu’il prétend croire que par ce qu’il fait réellement. Cela importe d’autant plus que le fascisme, comme le soutient l’historien Robert Paxton, implique une «instrumentalisation radicale de la vérité»[9].

Cela ne signifie en rien qu’il faille minimiser l’importance de l’idéologie pour les mouvements fascistes. L’idéologie reste le ciment qui soude les groupes fascistes, ainsi qu’une source de tensions en leur sein. De plus, les grandes lignes idéologiques sont relativement persistantes à travers les différentes formes de fascisme, car elles reflètent des aspects des conditions matérielles dans lesquelles la politique fasciste devient possible. Néanmoins, le fascisme entretient une relation intrinsèquement opportuniste, et donc malléable, avec l’idéologie. Par conséquent, comprendre l’idéologie fasciste nécessite de reconnaître sa capacité à évoluer au fil du temps. Selon les termes de John E. Richardson, politologue auteur d’une œuvre abondante sur le fascisme britannique, «le discours fasciste n’est pas cohérent (même lorsqu’on examine le discours d’une seule organisation, d’une seule personne ou d’une période isolée), il est intrinsèquement hypocrite et entretient des relations dialectiques avec des relations matérielles plus larges»[10].

Historiquement, l’émergence du fascisme était indissociable de la contre-révolution. Au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la Révolution russe de 1917, les classes dirigeantes européennes ont été confrontées à des situations où les soulèvements de la classe ouvrière menaçaient des régimes fondés sur le consensus et des formes routinières de coercition. Les démocraties libérales issues de l’effondrement social provoqué par la guerre, bien qu’étant elles-mêmes des formes de domination capitaliste, reposaient sur un certain degré d’accommodement avec l’organisation de la classe ouvrière – syndicats, représentation parlementaire et droits légaux de réunion et d’organisation. Le fascisme représentait une tentative d’éradiquer complètement ces concessions. Il offrait une solution à la crise en mobilisant un mouvement de masse issu de la base pour détruire les organisations syndicales indépendantes et autres centres d’opposition collective, laissant le pouvoir d’État et le capital sans contestation.

C’est Léon Trotsky qui a développé cette analyse de la manière la plus claire dans ses écrits sur la montée du nazisme en Allemagne[11]. Trotsky insistait sur le fait que le fascisme n’était pas simplement une idéologie particulièrement réactionnaire ou un style de gouvernement autoritaire. Il s’agissait plutôt d’une stratégie. Son objectif était la construction d’un mouvement de rue capable de briser l’infrastructure organisationnelle et culturelle de la classe ouvrière et de ses alliés potentiels: syndicats, partis socialistes, presse de gauche, communautés ethniques minoritaires et toute institution capable de résistance collective. Le fascisme, affirmait Trotsky, fonctionnait comme un «bélier» contre la classe ouvrière lorsque les formes plus conventionnelles de répression ne suffisaient plus[12].

Fondamentalement, cette stratégie reposait sur la mobilisation de forces extérieures au mouvement ouvrier établi. Le fascisme de l’entre-deux-guerres puisait son énergie principalement dans certaines franges des classes moyennes – petits entrepreneurs, travailleurs indépendants et autres personnes confrontées à une mobilité descendante – qui vivent généralement la crise capitaliste comme un bouleversement économique, mais aussi comme une humiliation sociale.

Ces groupes sont attirés par le fascisme non pas parce qu’il offre un programme économique crédible, mais parce qu’il fournit une explication au déclin social qui rejette la faute sur des ennemis situés au-dessus et en dessous d’eux. Malgré le manque de données sur la base sociale contemporaine du fascisme – en particulier en Grande-Bretagne –, sa rhétorique continue de fusionner le ressentiment face aux avancées des groupes moins privilégiés avec la peur de la mobilité descendante. La colère est dirigée vers le haut contre les «mondialistes» et les élites corrompues, et vers le bas contre les migrants, les minorités racialisées, les travailleurs organisés et la gauche. L’antagonisme de classe est recodé en conflit national et civilisationnel, créant ce qu’Alberto Toscano appelle «un simulacre de lutte des classes» qui fonctionne comme une «pseudo-insurrection»[13].

C’est pourquoi les analyses marxistes ont généralement souligné que le fascisme ne peut être réduit à ses caractéristiques idéologiques. Le racisme, l’antisémitisme, la misogynie et le nationalisme extrême sont généralement au cœur des mouvements fascistes. Cependant, ils sont politiquement efficaces car ils remplissent une fonction contre-révolutionnaire[14]. L’idéologie fasciste est éclectique et adaptative[15]. Elle revêt un masque pseudo-révolutionnaire, se présentant comme une rupture radicale avec l’ordre existant, tout en intensifiant dans la pratique ses aspects les plus violents. Les fascistes se présentent comme des insurgés contre un système corrompu alors même qu’ils préparent le terrain pour une réaffirmation brutale de l’ordre existant. Comme l’a déclaré Hitler lors de son procès pour trahison en 1924: «Je me tiens ici en tant que révolutionnaire contre la révolution et la criminalité.»[16]

Cette insistance sur le processus et la fonction distingue nettement les analyses marxistes des théories académiques britanniques dominantes sur le fascisme, qui le définissent principalement comme un courant idéologique. Roger Griffin, par exemple, place le fascisme au cœur de l’«ultranationalisme palingénétique» – un engagement en faveur de la renaissance nationale par le biais d’une rupture ostensiblement révolutionnaire[17]. De telles approches saisissent des éléments importants de l’autoprésentation fasciste, mais elles risquent de réifier le fascisme en tant qu’artefact intellectuel, identifiable à travers des textes, des symboles et des doctrines plutôt que par sa pratique politique. Il en résulte un rétrécissement de la catégorie, dans lequel les mouvements qui ne se conforment pas à un modèle idéologique de l’entre-deux-guerres sont exclus, même lorsqu’ils remplissent des fonctions politiques analogues.

Dès que l’analyse passe des listes de critères doctrinaux à la fonction politique, le caractère fasciste de la politique de Robinson apparaît clairement. La priorité qu’il accorde à la mobilisation de rue plutôt qu’à la stratégie électorale reflète un engagement à construire une force capable d’exercer un pouvoir physique et une pression politique dans l’espace public. Sa rhétorique présente les musulmans, les migrants, les féministes et la gauche comme des menaces existentielles responsables de la décadence sociale, tout en dénonçant les «mondialistes», les élites politiques et les institutions étatiques au nom d’un peuple trahi. Cette double orientation – anti-élitiste dans la forme, violemment anti-gauche dans le contenu – est au cœur de la stratégie fasciste. Lorsque Robinson déclare que son mouvement est une contre-révolution, il exprime précisément la logique identifiée par la théorie marxiste: la mobilisation des forces sociales pour inverser les acquis, réels ou imaginaires, des groupes opprimés et de la gauche, par l’intimidation plutôt que par la persuasion démocratique.

L’absence de parti formel chez Robinson ne le place pas non plus en dehors de la tradition fasciste. L’organisation fasciste est également historiquement adaptative. Lorsque les partis sont contraints ou exposés, le fascisme peut opérer par le biais de mouvements, de réseaux et de leaders charismatiques. Le parti nazi lui-même, à ses débuts, fonctionnait comme un petit noyau au sein d’une constellation plus large de groupes paramilitaires et de sectes politico-religieuses ésotériques[18]. Ce qui importe d’un point de vue analytique, ce n’est pas tant la forme organisationnelle dans l’abstrait que l’orientation stratégique: la tentative de construire une force de masse capable de remodeler la politique par la violence. Le recours de Robinson à la décentralisation, à la dénégation et au spectacle reflète les conditions contemporaines, et non un écart par rapport à la logique fasciste.

Qualifier Robinson de fasciste ne revient pas à suggérer que la Grande-Bretagne est au bord de la dictature. Il s’agit d’analyser le rôle que joue son mouvement en période de crise: canaliser la colère générée par des défaillances systématiques en une force physique dirigée contre les minorités, les femmes et la gauche. Le fascisme du XXIe siècle ne reproduira pas les formes des années 1930. Ses symboles, sa rhétorique et son organisation ont changé – sa fonction politique a persisté.

Il subsiste toutefois une objection compréhensible: si le fascisme est une politique contre-révolutionnaire, comment peut-il se développer à une époque où la lutte de la classe ouvrière est faible et où il n’existe aucun défi révolutionnaire immédiat? La notion même de projet politique contre-révolutionnaire semble présupposer une révolution qui n’a pas eu lieu.

L’erreur réside dans l’hypothèse selon laquelle la contre-révolution n’est intelligible qu’en tant que réponse à une révolution déjà existante. En réalité, le fascisme peut fonctionner comme une contre-révolution sans révolution: une stratégie préventive visant à empêcher toute rupture future, à discipliner la société à l’avance et à faire reculer les acquis passés avant que de nouveaux défis venant d’en bas ne puissent émerger de manière cohérente. De plus, cela suggère que le fascisme peut se développer en réaction à des moments de crise intense et systémique qui ouvrent simplement la possibilité de l’émergence de forces révolutionnaires, même lorsque de telles forces ne sont pas encore à l’œuvre.

La notion d’«actualité de la révolution» du philosophe marxiste Georg Lukács fournit quelques ressources conceptuelles pour comprendre cela. Lorsqu’il parlait de l’«actualité» de la révolution, Lukács ne voulait pas dire que l’insurrection était toujours imminente[19]. Il voulait plutôt dire que les tendances à la crise du capitalisme ont atteint un point où la possibilité d’une rupture réelle dans les relations sociales existantes est inscrite à l’ordre du jour historique, et devient donc la pierre de touche pour juger «toutes les questions d’actualité» par rapport à l’ensemble socio-historique. Pour Lukács, la possibilité de la révolution est un spectre qui hante toute notre époque historique, structurant implicitement le positionnement de toutes les forces politiques. Il ne s’agit pas de prédiction mais d’orientation: la possibilité de rupture est appréhendée de manière inégale, mais elle est suffisamment réelle pour structurer la stratégie politique. Par conséquent, la contre-révolution n’a pas besoin d’attendre l’arrivée d’une révolution; elle peut être préventive.

On pourrait vouloir remettre en question les grandes implications conceptuelles du cadre théorique de Lukács. Il n’en reste pas moins vrai que l’idéologie d’extrême droite identifie souvent la menace d’un changement radical implicite dans les développements sociaux et politiques immédiats. Cela reflète la perception qu’ont les marxistes des possibilités radicales inhérentes à ces moments, bien que sous une forme déformée, paranoïaque et fantasmatique. Il en résulte souvent l’élaboration de théories du complot qui voient le danger d’une rupture implicite dans tout développement social progressiste.

L’affirmation de Robinson selon laquelle les dernières décennies constituent une «révolution mondialiste» est précisément une expression de cette conscience contre-révolutionnaire préventive. Les changements sociaux découlant de la lutte politique, de la transformation économique et de la réforme institutionnelle – l’érosion de l’autorité patriarcale, la sécularisation et l’égalité formelle pour les minorités – sont réinterprétés comme un projet révolutionnaire unique imposé d’en haut et contre la nation. Robinson se mobilise contre la possibilité d’une transformation plus poussée: le sentiment que les hiérarchies existantes sont instables et que les acquis passés pourraient encore être étendus. De telles craintes sont courantes à l’extrême droite, mais le recours de Robinson à la mobilisation extraparlementaire et à la force physique le désigne comme fasciste.

Sa politique est donc orientée vers la fermeture, clôture. Le projet de Robinson s’apparente davantage à une contre-révolution sans révolution: un mouvement conçu pour inverser les acquis passés et fermer les possibilités futures avant même qu’un nouveau défi ne surgisse de la base. Cela aide à expliquer la réémergence de Robinson en tant que leader de rue majeur en réponse aux mobilisations de masse de solidarité avec la Palestine en Grande-Bretagne depuis octobre 2023, qui ont mis en évidence le potentiel d’une transformation plus large grâce à l’organisation de mouvements sociaux collectifs. Le concept de Lukács d’«actualité de la révolution» permet de saisir cette dynamique sans exagérer le niveau d’antagonisme social ni attribuer une intention révolutionnaire là où il n’en existe actuellement aucune. Le projet de Robinson est structuré par la crise et la crainte d’une rupture future.

En effet, l’histoire montre que la contre-révolution n’a souvent pas nécessité une percée révolutionnaire imminente. Les acteurs étatiques et les élites agissent souvent en amont, intensifiant la coercition lorsque le consentement s’effrite, que les crises s’aggravent et que les acquis passés semblent réversibles. Ce qui importe ici, c’est l’anticipation: la crainte que l’instabilité ou une réforme partielle ne remette en cause le pouvoir. Le concept de «contre-révolution préventive» de Lewis Brownstein et la notion de «contre-révolution préventive» d’Herbert Marcuse rendent tous deux compte de cette logique. Cependant, tous deux considèrent principalement que cela se produit par le biais d’une stratégie d’État – coups d’État, répression et restructuration autoritaire – plutôt que par une mobilisation politique de masse venue d’en bas[20].

La période de l’entre-deux-guerres montre d’autres possibilités. Les mouvements de rue fascistes se sont développés à plusieurs reprises dans des périodes d’accalmie après la défaite de la classe ouvrière, et non lors des pics révolutionnaires. En Allemagne après 1923, en France au début des années 1930, et dans des cas tels que la Finlande, la Roumanie et l’Espagne avant 1936, des forces extraparlementaires ont émergé pour empêcher toute nouvelle rupture. Leur fonction était préventive: mobiliser les couches de la classe moyenne et les déclassés vers l’intimidation et la violence, écraser les organisations de gauche et les minorités présentées comme responsables du désordre, et remodeler l’espace politique par la coercition plutôt que par la persuasion. Qu’elles aient ensuite été absorbées ou contenues par des États autoritaires, leur but était de restreindre les horizons et de discipliner la société avant toute nouvelle contestation politique. Le fascisme n’a donc pas besoin de répondre à une révolution. Il peut fonctionner comme une stratégie préventive visant à discipliner la société lorsque la crise est réelle, la lutte inégale et l’avenir contesté. (A suivre. Article publié dans la revue International Socialism, A Quarterly review of socialist therory, n° 190, animée par le SWP; traduction rédaction A l’Encontre)

Richard Donnelly est un chercheur basé en Grande-Bretagne. Il publie sur le fascisme, l’extrême droite, l’histoire des théories complotistes.

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1. Merci à Anne Alexander, Geoff Brown, Joseph Choonara, Rob Ferguson, Christian Hogsbjerg, Paul Sillett, Ian Tayor et Mark Thomas pour leurs commentaires sur les premières versions de cet article, qui ont considérablement affiné son argumentation. [Les références des ouvrages seront publiées dans le troisième volets, y compris avec les ouvrages mentionnés traduits en français. – Réd.]

2. Cette estimation de la foule repose sur ma propre observation de la manifestation et sur l’analyse d’enregistrements vidéo. Elle s’appuie également sur des discussions avec des membres de l’équipe de surveillance de Stand Up To Racism, dont la connaissance approfondie des activités d’extrême droite s’est avérée inestimable. Je leur suis reconnaissant pour leurs observations et pour les nombreuses conversations que nous avons eues au fil du temps. Un merci tout particulier à Alex et Dave.

3. L’incendie criminel le plus grave s’est produit à Peacehaven, dans l’East Sussex, où l’entrée d’une mosquée a été incendiée et une voiture garée à proximité détruite en octobre 2025. Des tentatives d’incendie criminel ont également visé le Centre islamique de Belfast, des mosquées à Blackburn et Kettering, ainsi que des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile, notamment le Thistle City Barbican à Islington et le Britannia International Hotel à Canary Wharf. Cette période a également été marquée par deux viols à caractère raciste à Walsall et Oldbury, au cours desquels des agresseurs blancs ont déclaré à l’une des victimes qu’elle «n’avait pas sa place» dans le pays.

4. Macklin, 2020. Tyndall a dirigé le Front national jusqu’à son effondrement, marqué par des récriminations et un déclin, en 1980, à la suite de la campagne très réussie de la Ligue antinazie. Il a fondé le BNP en 1982 comme alternative au Front national affaibli, alors dirigé par des personnalités qui ont par la suite été associées à Griffin. Tyndall a ensuite invité Griffin à rejoindre le BNP pour l’aider dans une lutte factionnelle, mais a été destitué de son poste de dirigeant par ce dernier en 1999. Ces manœuvres sont détaillées par Copsey, 2004.

5. Mulhall, 2017.

6. Winters, 2025.

7. Renton, 2025.

8. La «remigration» est un terme euphémique désignant le nettoyage ethnique des pays européens par l’expulsion forcée des populations non blanches. Il est devenu particulièrement populaire parmi l’extrême droite européenne depuis son adoption par le mouvement dit «identitaire» associé au fasciste autrichien Martin Sellner, avec lequel Robinson a entretenu des relations. Ce terme est largement considéré comme un concept central de la théorie du Grand Remplacement, qui est examinée ci-dessous.

9. Paxton, 2004, p. 18.

10. Richardson, 2017, p. 20.

11. Trotsky, 1975a.

12. Trotsky, 1975b.

13. Toscano, 2023.

14. L’importance de ces caractéristiques idéologiques varie selon le contexte. L’antisémitisme, par exemple, était marginal au sein du fascisme italien jusqu’à bien après la consolidation du pouvoir de Benito Mussolini – Paxton, 2004, p. 9. Une tendance similaire est observable en Belgique, où le rexisme est initialement apparu au milieu des années 1930 comme une révolte catholique et autoritaire contre la corruption parlementaire, l’antisémitisme ne devenant central que plus tard – voir Conway, 1993.

15. L’éclectisme de l’idéologie fasciste est illustré par la trajectoire politique d’après-guerre d’Oswald Mosley, qui a refait surface après 1945 en prônant l’intégration européenne et le slogan «L’Europe, une nation», reformulant l’autoritarisme fasciste en termes supranationaux. Macklin, 2017, fournit un excellent compte rendu de l’évolution de Mosley.

16. J’ai traduit ce passage à partir du procès-verbal du procès en allemand, disponible à l’adresse www.kurt-bauer-geschichte.at/PDF_Lehrveranstaltung%202008_2009/06_Hitlerprozess.pdf

17. Voir Griffin, 1991. Palingenèse signifie simplement renaissance ou renouveau.

18. Goodrick-Clarke, 1985; Waite, 1952.

19. Lukács, 1970, chapitre 1.

20. Brownstein, 1981; Marcuse, 1972.

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