lundi
30
mars 2020

A l'encontre

La Brèche

Manifestation du 17 décembre 2019 à Paris

Par Serge Goudard

Avec la fin des congés scolaires commence, le 6 janvier, une nouvelle phase de la mobilisation contre la réforme Macron des retraites: mobilisation exceptionnelle par l’ampleur et le nombre des manifestations, exceptionnelle par sa durée avec la grève en continu depuis le 5 décembre dans les chemins de fer et dans les transports parisiens.

Durant ces quatre premières semaines de lutte, les travailleurs ont fait preuve d’une grande ténacité. Mais le gouvernement maintient son projet de réforme, comptant sur l’épuisement des grévistes et cherchant à diviser les syndicats, à opposer les salariés entre eux: la guerre d’usure et aussi une guerre de manœuvre. Et pour cette guerre, le gouvernement dispose d’armes redoutables que les travailleurs, les militants, doivent neutraliser.

Un mouvement polymorphe

L’une des caractéristiques du mouvement de grèves et manifestations qui s’est engagé le 5 décembre est son caractère polymorphe. Cela est manifeste dès le premier jour. D’emblée, le mouvement s’est développé sous une triple forme :

– pour les salarié·e·s de la SNCF et ceux des transports parisiens (ceux de la RATP), le 5 décembre était le début de la grève illimitée;

– pour le plus grand nombre, il s’agissait d’une journée d’action destinée à être répétée, d’un premier temps fort;

– pour certains, (dans l’enseignement notamment), il s’agissait de transformer, par la grève reconductible, une «journée d’action» en grève continue.

Ces trois formes distinctes sont plus ou moins combinées entre elles. Par exemple, à la RATP, la grève a été lancée par un appel intersyndical à la grève illimitée, mais elle est reconduite par des assemblées qui se tiennent dans les dépôts. De même à la SNCF. Néanmoins, dans ces deux secteurs, la grève reste «cadrée» par les positions nationales des syndicats. Ces positions nationales peuvent elles-mêmes être contestées par la base.

De même, les grèves reconduites entre deux «temps forts»: pour certains militants, l’objectif est de surmonter un dispositif jugé inefficace, et d’essayer de généraliser la grève. Mais le plus souvent, il s’agit de «maintenir la pression» entre deux temps forts. Cet objectif ne gêne nullement les dirigeants de l’intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires): chaque fois que l’intersyndicale appelle à un nouveau temps fort (5 décembre, 10 décembre, 17 décembre…), elle précise qu’elle «soutient» les assemblées générales qui reconduisent la grève, considérant ces grèves reconduites sont complémentaires des journées «saute-mouton».

Il en est de même avec d’autres actions apparues après le 5 décembre, visant à harceler le gouvernement: coupures d’électricité, blocage de dépôts pétroliers, grèves d’abord partielles dans deux raffineries. Ces actions «durcissent» le dispositif des «temps forts» (actions souvent impulsées par des secteurs de l’appareil syndical tenant des discours plus «combatifs»).

Le produit d’une lutte entre salariés et appareils syndicaux

Ce caractère polymorphe et complexe de la mobilisation doit être lu comme la résultante d’un rapport de force hésitant, instable, d’un combat entre la masse des salarié·e·s et les directions syndicales.

Le fait même que la grève de masse ait surgi, et que le 5 décembre fut le point de départ de cette grève de masse, en est une première illustration.

Rappelons que c’est la puissance de la grève en défense des retraites, à la RATP le 13 septembre, qui contraignit des syndicats de cette entreprise à appeler à la grève illimitée à partir du 5 décembre, appel ensuite repris par plusieurs syndicats de la SNCF. Or cette grève du 13 septembre et les appels qui s’ensuivaient survenaient alors que des concertations sur le projet de réforme des retraites s’étaient déroulées durant plus de 18 mois entre les syndicats et Jean-Paul Delevoye, le représentant du gouvernement, et ces concertations avaient précisément comme objectif… d’éviter le surgissement de la grève.

Avec ce même objectif visant à «pacifier» les relations sociales, ces concertations reprirent durant l’automne. Mais une seconde fois, les concertations n’atteignirent pas leur cible: bien que les confédérations, la CGT notamment, aient d’abord traîné des pieds, la pression de la base les contraignit à se rallier à la date du 5 décembre. Mais elles le firent à leur manière, se refusant à appeler à la grève illimitée jusqu’au retrait du projet de Macron, et en s’engageant dans une tactique de journées d’actions successives.

Cette pression des salarié·e·s sur les appareils syndicaux s’est manifestée ensuite entre le 17 et le 20 décembre, alors que Macron et différents responsables syndicaux tentaient d’obtenir une «trêve de la grève» durant la période des fêtes de fin d’année.

Pas de trêve pour la grève à la SNCF et à la RATP

Après les «temps forts» des 5 et 10 décembre, le gouvernement engagea la bataille : le 11 décembre, il exposa l’architecture de son projet et fixa son calendrier [1]. Il s’ensuivit trois nouveaux «temps forts» (12, 17 et 19 décembre), d’ampleur inégale, le plus fort étant le 17 décembre.

Corrélativement, et non sans difficultés, se sont poursuivies les grèves reconductibles, en particulier dans les établissements scolaires. Mais avec les congés scolaires à partir du 20 décembre, c’est sur les épaules des salariés de la SNCF et de la RATP qu’a porté le poids et l’avenir de la mobilisation. Pour le gouvernement, l’objectif était alors simple, et essentiel: au nom de l’intérêt des familles, obtenir la trêve (et, de fait, un probable arrêt définitif) de la grève des trains et des métros.

Dès avant le temps fort du 17 décembre, il avait fait connaître cette exigence. Plusieurs dirigeants syndicaux avaient pris le relais, à commencer par Laurent Berger, le dirigeant de la CFDT. Celui-ci déclare le lundi 16 au matin: «Oui, il faut une trêve à Noël».

De même Laurent Escure, le principal dirigeant de l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes), déclare ce même 16 décembre à propos des transports parisiens et du transport ferroviaire: «personne n’a envie qu’il y ait des perturbations à Noël». Cette position pouvait peser d’autant plus que ce syndicat – ultra-conciliant avec le gouvernement – et d’importance moyenne occupe néanmoins la première place à la RATP, et la deuxième à la SNCF.

Peine perdue: l’espoir d’une trêve fut balayé sous la pression de la base. Et tout se joua entre le 17 et le 20 décembre.

17 au 20 décembre: un moment décisif

La journée du 17 avait d’ailleurs mal commencé pour le gouvernement puisque, la veille, il avait dû enregistrer la démission de son ministre Jean-Paul Delevoye, en charge du dossier des retraites et organisateur des concertations conduites depuis presque deux ans avec les syndicats. Ce monsieur avait tout simplement «oublié» de déclarer une dizaine de charges ou fonctions, dont certaines rétribuées, incompatibles avec sa fonction de ministre.

Le 17 fut une journée d’une exceptionnelle ampleur, de nature à conforter les salarié·e·s dans leur volonté de poursuivre le combat contre Macron.

Avec 1,8 million de manifestants selon la CGT, et 260 manifestations dans tout le pays, on retrouve au minimum le niveau du 5 décembre, avec des cortèges plus dynamiques et davantage d’enseignants: 30’000 manifestants à Nantes par exemple, 10’000 à Saint-Nazaire, 40’000 à Lyon, 15’000 à Saint-Etienne, 4000 à Bourg, etc. À Paris, la progression est sensible: les syndicats annoncèrent 350’000 manifestants (au lieu de 250’000 le 5 décembre).

Des cortèges aussi dans un grand nombre de villes petites et moyennes. Ainsi, dans le Finistère, outre Brest (15 à 20’000 manifestants), il y eut des défilés à Quimper (7000), Morlaix (3500), Carhaix (800) et Quimperlé (1500).

Mais il faut attendre le lendemain soir pour que l’intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, MNL, FIDL et UNL) publie un communiqué titré «pas de trêve jusqu’au retrait!». Le texte se veut ferme. Les organisations appellent «à poursuivre et renforcer la grève, y compris reconductible là où les salarié-es le décident (…) ». Mais le texte a deux particularités: il ne fixe aucune véritable nouvelle échéance nationale si ce n’est le lendemain «19 décembre par des mobilisations locales». Et il est silencieux, totalement silencieux, sur le fait que le 18 comme le 19 décembre sont organisées de nouvelles discussions entre syndicats et gouvernement. Et toutes les organisations invitées ont répondu «présent!» lors des concertations bilatérales du mercredi 18 et de celles, multilatérales, du jeudi 19.

La fonction de ces deux nouvelles journées de concertation à la veille des vacances est pourtant claire: il s’agit de diviser les syndicats et de porter un coup brutal à la grève en obtenant que plusieurs syndicats (la CFDT-Cheminots et l’UNSA au minimum) appellent à suspendre la grève durant les fêtes de Noël. Pour cela, au cours de ces entretiens, le Premier ministre [Edouard Philippe] concède aux dirigeants syndicaux conciliateurs quelques miettes. Ainsi, concernant la pénibilité, une légère modification des seuils du travail de nuit (110 nuits par an au lieu de 120 aujourd’hui).

Aussitôt, la direction de l’UNSA-Ferroviaire, constatant «des avancées notables», appelle à «une pause pour les vacances scolaires», «dans un souci de dialogue social et de continuité du service public».

Il y a là de quoi porter un coup aux plus déterminés, cela au 15e jour de grève.

D’autant qu’au même moment, un nouveau communiqué de l’intersyndicale (avec, en outre, la signature de la CFE-CGC-«encadrement») fixe une future échéance nationale: une journée de manifestations et de grèves le 9 janvier, c’est-à-dire 21 jours plus tard! Même pour ceux qui sont prêts à la grève durant les fêtes de fin d’année, cette annonce est perçue comme un coup de massue. Laurent Djebali, dirigeant de l’UNSA-RATP, dira: cette date «nous emprisonne, et nous met en difficulté».

Mais ensuite, rien ne se passe comme prévu.

La base se rebiffe

Comme prévu, SUD-Rail et la CGT-Cheminots (laquelle représente un tiers des conducteurs de train) appellent le 19 à poursuivre la grève.

Mais le 20, ce qui était moins prévu, la CFDT-Cheminots refuse elle aussi la trêve parce que «les avancées obtenues ne sont pas suffisantes».

Et dans l’UNSA-Ferroviaire, une grande partie de la base rejette la trêve décidée par la direction du syndicat. Dans les Assemblées générales, beaucoup d’adhérents votent la poursuite de la grève. L’appareil syndical se fissure: nombre de sections régionales de l’UNSA-Ferroviaire se sont prononcées contre la trêve. La section Paris Sud-Est déclare: «nous, militants et adhérents de terrain, refusons de plier face aux dirigeants de tous bords qui tentent de nous imposer leurs choix.».

Quant à l’UNSA-RATP, elle n’appelle pas à la trêve. L’UNSA-Traction Paris sud-est twitte «la grève appartient aux grévistes et aux assemblées générales. La trêve c’est la défaite. Nous arrêterons quand nous aurons gagné».

21 décembre – 5 janvier: un long tunnel, et beaucoup de courage

À partir du 21 décembre, les grévistes de la RATP et de la SNCF s’engagent dans un long tunnel: ils sont quasiment seuls à poursuivre la grève, avec les grévistes de l’Opéra de Paris, et excepté un nouveau foyer de grève dans certaines raffineries.

Le gouvernement cherche à faire croire que la grève s’effrite. En réalité, si la fréquence des trains et métros varie d’un jour à l’autre, cela est dû au fait que les directions des deux entreprises concentrent les moyens disponibles sur certains jours et heures. Mais, globalement, la grève «tient».

À la SNCF, la situation la plus fréquente, c’est un TGV sur deux en service, et 20 à 30% pour les diverses autres catégories de train. Parfois moins, d’autres jours un peu plus.

À la RATP, le réseau est totalement bloqué certains jours. D’autres jours, la direction annonce que la moitié des lignes fonctionnent, mais c’est seulement à certaines heures, sur certaines sections, et avec un faible débit.

En fait, selon l’UNSA – RATP, la direction ne dispose, le 29 décembre, que de «240 conducteurs de métro sur 2700» (réserve générale incluse) et d’«une centaine de conducteurs du RER disponibles sur 870».

Et face à un gouvernement qui joue le pourrissement, les travailleurs s’organisent pour une guerre d’usure.

Caisses de grève, piquets de grève, manifestations multiples

La constitution de caisses de grève est une vieille tradition du mouvement ouvrier (il y en eut en 1831 et 1834 lors de la révolte des Canuts, à Lyon).

Dans le combat en cours, elles retrouvent une grande place, et une nouvelle jeunesse avec Internet. Nombreuses, et récoltant des sommes parfois importantes, elles ont une fonction politique (marquer la solidarité ouvrière) et financière: éviter l’asphyxie financière des grévistes.

On en trouve dans nombre d’établissements scolaires, pour aider des vacataires, des agents, etc. C’est là une entraide entre collègues. Il en existe d’autres destinées aux grévistes de la RATP et de la SNCF: aide interprofessionnelle traduisant un soutien politique à deux catégories de salariés qui sont aux avant-postes du combat contre Macron et sa politique. Cela peut passer par des collectes «en ligne» ou par des militants récoltant des soutiens devant une librairie, un centre commercial, etc.

Autre expression de cette solidarité: durant leurs vacances, un nombre significatif d’enseignants et de travailleurs d’autres secteurs ont participé, avec des cheminots, à des actions diverses (tractages, piquets de grève, rassemblements, etc.).

Des manifestations sont organisées, notamment le 28 décembre, dans une quarantaine de villes.

Manœuvres de division, et double langage

Alors que les grévistes s’organisent pour «tenir» jusqu’à début janvier, espérant qu’alors le mouvement rejaillira avec force, le gouvernement ne perd pas un instant pour tenter de neutraliser certaines professions.

C’est ainsi qu’il a garanti aux policiers et aux gardiens de prison qu’ils ne perdraient rien dans le cadre de la réforme, puis qu’il a assuré aux militaires le maintien de leurs pensions hors du nouveau système. Il est vrai que Macron ne serait plus grand-chose si ces forces lui faisaient défaut.

Autre secteur menaçant: celui du transport aérien. Cela concerne d’abord les hôtesses de l’air, les stewards et les pilotes, qui ont décidé la grève à partir du 3 janvier. Un accord est trouvé après deux jours de négociations: l’âge anticipé de départ à la retraite sera maintenu, et leur caisse de retraite complémentaire riche de 5 milliards d’euros sera préservée. Le principal syndicat des pilotes, le SNPL (Syndicat national des pilotes de ligne), lève alors son préavis de grève, de même que (le 24 décembre) syndicats de stewards et d’hôtesses de l’air, dont l’UNSA, mais aussi FO. Or, la confédération FO affirme quant à elle vouloir le retrait du projet de réforme à points…

Mais cet accord semble bien problématique puisque, le 2 janvier, deux syndicats d’Air France (le SPAF pour les pilotes et le SNGAF pour les navigants) appellent à la grève pour la semaine prochaine, en défense de leur Caisse de retraite complémentaire qu’ils jugent menacée.

Quant aux contrôleurs aériens, le SNCTA (Syndicat National des Contrôleurs du Trafic Aérien), principal syndicat de cette catégorie, fait savoir le 23 décembre qu’un accord est probable: dans le cadre du nouveau régime à points, les contrôleurs garderaient le droit de partir à la retraite à 52 ans, et la baisse prévue de leur retraite dans le cadre du système à points serait entièrement compensée (le SNCTA est hostile à la grève contre le projet de réforme).

Ainsi, contrairement à ce qui a pu être expliqué, ces accords ne garantissent pas le maintien des «régimes spéciaux» ; ils promettent simplement que, dans le cadre du nouveau système à points et universel, certaines catégories professionnelles bénéficieront d’aménagements particuliers. Mais ces accords particuliers impliquent bien l’acceptation du projet à points défendu par Macron.

De ce point de vue, on ne peut que juger contradictoires les propos du dirigeant de la CGT. Philippe Martinez affirme d’un côté que «le retrait du projet» est une condition à la reprise du travail et critique l’UNSA et la CFDT: « que peut-on obtenir en aménagement un système où tout le monde est perdant? » (Le JDD du 29 décembre 2019). Mais de l’autre, quand le journaliste l’interroge sur l’échec que serait l’adoption de la réforme, il répond: «Vous savez, avec la grève, on obtient toujours quelque chose. Regardez, depuis deux semaines, on apprend chaque jour que tel ou tel régime spécial sera finalement maintenu». Or, on l’a vu, non seulement cela est faux mais cela induit l’idée que l’on pourrait aménager, améliorer le système à points macronien. C’est là une autre logique: celle de la grève par épisodes successifs pour «faire pression» sur le gouvernement et améliorer son projet plutôt que la grève jusqu’au retrait pur et simple de la réforme.

Ce type de déclaration, comme les accords sectoriels, encourage le gouvernement à persévérer.

Nouvelle rafale de concertations

Le Premier ministre peut donc poursuivre la mise en œuvre du calendrier des discussions prévues à partir du 7 janvier 2020 avec les syndicats, calendrier annoncé le lundi 23 décembre: une série de «rencontres thématiques» portant sur des éléments précis du projet gouvernemental (pénibilité, gestion des fins de carrières, évolution du minimum des pensions, transitions). Ce sont là des thèmes qui importent en particulier pour les syndicats favorables au système à points (CFDT, CFTC, UNSA…).

De plus, pour répondre à ces organisations, le Premier ministre doit proposer, dans la semaine du 6 au 13 janvier, une «méthode de travail» destinée à régler la question de l’équilibre financier et de «l’âge pivot», proposition qui sera faite à la suite des «consultations qu’il poursuivra d’ici-là».

Enfin, pour plusieurs ministères, des discussions sectorielles se tiendront, comme dans la santé (en lutte depuis 10 mois) ou dans l’enseignement. Dans ce dernier secteur, la colère est d’autant plus forte que les enseignants sont menacés de la double peine: non seulement ils perdront massivement sur leurs retraites (au moins de 30%), mais le ministre Jean-Michel Blanquer leur propose un marché de dupes. Cela consisterait à «revaloriser»  leurs salaires (bloqués depuis 2010) de manière à préserver le niveau des retraites. Mais outre que les sommes annoncées sont dérisoires, la prétendue revalorisation «impliquerait une redéfinition du métier d’enseignant». En clair: une destruction de leur actuel statut et une aggravation de leurs conditions de travail (nouvelles tâches, réduction des vacances, mobilité…). On «compenserait» ainsi une attaque… par une seconde attaque. Et le ministre Blanquer envisage pour cela six mois de concertations.

N’importe quel enfant doué de bon sens dirait: « Je ne veux pas de gâteau au poivre. Je ne veux pas m’asseoir à table pour en goûter. Non, c’est non». Mais les dirigeants syndicaux sont des adultes «responsables» soucieux de préserver le dialogue avec le ministre. Certes Benoît Teste, le nouveau secrétaire général de la FSU (Fédération syndicale unitaire) s’inquiète: «Profiter de ces discussions sur la retraite pour redéfinir le métier enseignant, pour nous ce n’est pas raisonnable» car «c’est remettre sur le tapis un sujet conflictuel qui énerve les enseignants». Mais la FSU, principal syndicat de l’enseignement, participera à ces «négociations».

Quant à Philippe Martinez, il justifie d’une curieuse manière la participation aux discussions prévues (sur la revalorisation des enseignants, sur la pénibilité…): «La stratégie du gouvernement est de nous faire croire que les sujets de ces discussions sont liés à la retraite (…). Je ne vois pas pourquoi on n’irait pas, alors que ça fait des années qu’on la réclame! Mais il ne faut pas que ce soit un piège pour faire croire aux Français qu’on reculerai ». L’ennui, c’est que ces discussions sont bien «liées à la retraite» puisqu’elles se tiennent officiellement dans le cadre du dialogue préparant cette réforme …

«L’heure n’est pas à la négociation avec ce gouvernement»

Durant les semaines écoulées, des AG d’établissement (lycée Champollion à Grenoble…), des Unions syndicales départementales (94…), etc., avaient déjà affirmé que le projet de Macron n’était pas négociable. À la SNCF, la CGT et SUD-Rail avaient refusé de discuter de la réforme. Cette position, fût-elle peu souvent formulée, n’en continue pas moins de se manifester, en particulier parmi les enseignants menacés d’être doublement perdants.

C’est en ce sens que s’est prononcé le conseil de maîtres de l’école maternelle Jules Ferry des Mureaux (Yvelines-78) le vendredi 13 décembre 2019. Les 15 enseignants de cette école dénoncent en particulier le fait que le gouvernement «recherche une issue de secours avec les appareils syndicaux pour diviser la mobilisation». L’appel énumère toutes les organisations syndicales qui « acceptent de négocier avec ce gouvernement» et affirme: «L’heure n’est pas à la négociation avec ce gouvernement. L’éducation, l’augmentation des salaires des personnels de l’éducation est une priorité. Mais elle ne doit pas servir de caution à la mise en œuvre du projet de retraite à points.

L’heure est donc au renforcement de la grève (…).

Nous lançons un appel aux directions départementales et nationales des syndicats (…): Qu’elles cessent tout appel à négocier ou amender cette réforme. Qu’elles exigent le retrait pur et simple du projet de retraites à points».

Les salarié·e·s de l’Opéra de Paris rejettent la clause «du grand-père»

Une autre expression de cette résistance est la position adoptée par les danseurs et personnels de l’Opéra de Paris, en grève depuis le 5 décembre. Le régime spécial des danseurs en particulier, qui remonte au XVIIe siècle, tient compte du fait qu’ils ne peuvent danser sur scène au-delà d’un certain âge. Pour mettre fin à la grève, le ministre de la culture finit par leur proposer la clause dite « du grand-père», c’est-à-dire que seuls les futurs embauchés seraient touchés par la réforme. Cette clause avait été promue par Alain Minc, un «conseiller politique» inquiet de voir Macron s’enliser dans la crise; et reprise par divers dirigeants syndicaux soucieux de désamorcer le conflit.

Mais cette proposition fut rejetée par un communiqué du 29 décembre dans lequel les danseurs et danseuses indiquent: «Nous ne sommes qu’un petit maillon dans une chaîne vieille de 350 ans. Cette chaîne doit se prolonger loin dans le futur: nous ne pouvons pas être la génération qui aura sacrifié les suivantes». De plus, cette proposition n’est faite qu’aux danseurs et danseuses, non à l’ensemble des 1800 salariés (musiciens, techniciens). Or, «nos spectacles sont le fruit des efforts communs de toutes nos corporations».

Une telle position constitue un réel point d’appui.

«Le combat est sévère»

Dans les premiers jours de janvier, chacun prend donc sa place pour la poursuite du combat.

Macron réaffirme qu’il ne reculera pas.

Le Premier ministre est chargé de trouver un accord, rapidement, avec les syndicats les plus conciliateurs (UNSA, CFDT, CFTC…) sur la question notamment de l’âge pivot et de l’équilibre financier du système.

Presque tous les dirigeants syndicaux (CGT, FO, FSU inclus…) s’engageront dans la nouvelle phase de concertation, refusant ainsi de rompre le dialogue avec le pouvoir.

Mais quasi tous les dirigeants se heurtent à la résistance de la base, qui fissure les appareils.

Et – c’est l’essentiel – la volonté des salarié·e·s, d’une grande part de la population, d’infliger une défaite politique à Macron est plus grande que jamais. C’est sur cette aspiration que se fondent les militant·e·s pour formuler des mots d’ordre clairs: unité pour le retrait du projet de réforme à points, rupture de toute concertation avec le gouvernement.

Corrélativement, d’autres catégories professionnelles rejettent le projet de Macron; ainsi, le 30 décembre, le CNB (Conseil national des barreaux) appelle à une semaine de grève à partir du 6 janvier, cette grève pouvant être reconduite.

Ainsi, en dépit des manœuvres et du brouillard des mots et des déclarations, la place que chacun prend dans le conflit est de plus en plus claire, et cette clarification est nécessaire pour permettre aux salarié·e·s de mieux s’organiser, de manière indépendante, sur leurs propres objectifs, dans un combat majeur et difficile.

Ce qui peut aussi se dire en plagiant Bertolt Brecht: «Le combat est sévère. Pourtant, d’ores et déjà notre époque s’éclaire». [2] (Article reçu le 3 janvier 2020)

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[1] Sur ce système à points, voir par exemple : L’arnaque des retraites par points

https://www.insurge.fr/bulletins/bulletins-2019/l-insurge-no37/l-arnaque-des-retraites-par-points,695.html

[2] Maître Puntila et son valet Matti. Prologue.

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Serge Goudard est l’auteur déjà de deux contributions publiées sur le site alencontre.org, en date des 8 et 15 décembre 2019. Voir sous l’onglet Europe – France les divers articles concernant les mobilisations et la grève en France.

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Coronavirus. «On doit s’attendre à l’ouragan»

L’émission «Arrêt sur images» de Daniel Schneidermann – une émission à laquelle le site alencontre.org pense qu’il est opportun de s’abonner – a été mise gratuitement, ce 14 mars 2020, sur Youtube «en raison de son utilité sociale». Deux médecins «qui parlent vrai» interviennent. François Salachas, le neurologue qui avait interpellé Emmanuel Macron lors d'une visite à la Pitié-Salpêtrière (Paris). Il souligna alors l’urgence liée à la pandémie et un fait d’évidence: la mise à niveau de l'hôpital nécessitera de gros moyens humains et financiers. Et Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège, président de l'Association belge de syndicats de médecins (Abysm). A voir, à partager: utile pour comprendre et réfléchir. (Rédaction A l’Encontre)

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