
Par Rosa Yassin Hassan
[Dans le récent rapport du PNUD consacré à la Syrie il est souligné que l’IDH (Indice de développement humain) a reculé «de près d’un demi-siècle… Neuf Syriens sur dix vivent dans la pauvreté et sont confrontés à l’insécurité alimentaire; 50% des infrastructures du pays ont été détruites ou rendues inutilisables; et 75% de la population dépend désormais d’une forme d’aide humanitaire…» Cette situation socio-économique ne peut être mise entre parenthèses lorsque l’on envisage le parcours qui doit être suivi pour répondre aux besoins les plus urgents de la très large majorité de la population. Toutefois, ce désastre ne peut servir à un dit réalisme qui aboutit à introduire une césure entre la restauration des droits démocratiques et la reconstruction des droits sociaux. Une reconstruction plus égalitaire n’est possible qu’en prenant appui sur une activité socio-politique libérée de larges strates de la société civile. Et cela d’autant plus face à un pouvoir dont les options économiques et sociétales sont marquées au fer d’un néolibéralisme affairiste. Un pouvoir qui trouve ses relais dans des opérateurs de l’ancien régime d’Assad et les pétro-monarchie du Golfe, pour ne pas mentionner la Turquie d’Erdogan et les Etats-Unis de Trump.
L’article consacré aux options du gouvernement d’Al-Charaa dans le domaine des droits de base des femmes contribue à saisir l’aspect déterminant d’une intrication entre doit démocratiques et droits sociaux comme devant être le levier pour une activité sociale dans la poly-reconstruction du pays. C’est le défi qui est ici mis en relief. – Réd. A l’Encontre]
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La lutte des Syriennes pour la justice juridique s’étend sur des décennies, au cours desquelles les femmes ont cherché à déconstruire, à défaire l’architecture des lois discriminatoires, notamment la loi sur le statut personnel, l’une des plus ancrées dans l’inégalité. Les combats se sont concentrés sur l’abolition des discriminations, l’élévation de l’âge du mariage, le droit des tutelles, entre autres. Les défis étaient immenses en raison de l’imbrication des textes juridiques avec la législation islamique et les coutumes sociales.
La loi sur le statut personnel, dans sa version antérieure, a régi la vie de millions de femmes. Elleprivait la femme de la tutelle sur ses enfants, du droit de leur transmettre sa nationalité. Elle restreignait son droit au divorce, tandis que l’homme disposait du pouvoir absolu comme de mettre fin a son mariage unilatéralement. Elle lui accordait en outre de multiples formes de discrimination juridiques et sociales. La Syrie, tout en étant signataire depuis 2003 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW, adoptée en 1979), a exprimé des réserves concernant les articles relatifs à l’égalité dans l’octroi de la nationalité aux enfants, à ce qui a trait au mariage et à la filiation et aux relations familiales, à la liberté de circulation et au choix du lieu de domicile, ainsi qu’au paragraphe 2 stipulant la nullité du mariage des mineures (il était considéré comme contraire aux dispositions de la charia islamique).
Les Syriennes ont dû attendre 2019 pour qu’une modification de la loi sur le mariage des mineures fixe l’âge du mariage à 18 ans pour les deux sexes, tout en laissant au juge la possibilité d’autoriser le mariage dès 15 ans avec l’accord du tuteur et dans l’intérêt de la mineure. La loi dite des «crimes d’honneur»[1] a également été progressivement abrogée jusqu’à la suppression totale de l’article 548 en 2020, supprimant ainsi la circonstance atténuante pour les auteurs de ces crimes, considérés désormais comme des homicides ordinaires devant la loi.
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Malgré ces évolutions positives, la nécessité de poursuivre la réforme juridique demeurait urgente. Or, le paradoxe douloureux est que la chute du régime d’Assad, que beaucoup voyaient comme l’opportunité d’une re-fondation du «contrat social» sur des bases plus justes, n’a pas ouvert de véritable horizon d’amélioration pour les femmes. Au contraire, elle a révélé un recul inquiétant de leurs acquis déjà limités. Le gouvernement intérimaire ayant prêté serment en mars 2025 ne comptait qu’une seule femme parmi vingt-trois ministres, signe clair de la persistance de l’exclusion des femmes aux postes de décision. Les nouvelles autorités ont également tenté de contrôler le corps des femmes et leur présence dans l’espace public par des directives, décisions et déclarations diverses. À titre d’exemple, la circulaire n° 284 émise par le directeur de l’hôpital Al-Mouwasat à Damas impose la séparation des sièges entre hommes et femmes au sein de l’hôpital, les hommes devant s’asseoir à l’avant et les femmes à l’arrière, quelle que soit leur fonctionmédicale ou autre, «conformément aux exigences de l’intérêt général».
Dans ce contexte, l’absence persistante d’une loi d’ensemble protégeant les femmes contre la violence, le mariage forcé et la discrimination demeure l’un des manques les plus graves. Les Syriennes se retrouvent aujourd’hui confrontées à un retour aux débuts de leur lutte: l’État se redéfinit sans elles, et la transition se fait au détriment de leurs droits fondamentaux, de leur représentation et de leur participation effective.
Exclusion des femmes de l’espace public
De manière générale, les rares femmes occupant des postes décisionnels durant la période de transition sont perçues comme des instruments de promotion des politiques du gouvernement de transition, tenues d’exécuter ce qui leur est demandé en échange de leur maintien dans le système. Par exemple, la directrice du Bureau des Affaires Féminines, Aïcha al-Debs, a appelé les Syriennes à ne pas dépasser ce qu’elle a qualifié de «priorité naturelle que Dieu leur a assignée, à savoir leur rôle éducatif au sein de la famille», limitant ainsi leur rôle à la sphère familiale et éducative. Elle a également déclaré que le travail des organisations féministes devrait soutenir le «modèle» que le gouvernement entend construire.
Alors que le dossier des femmes Alaouites enlevées [2] suscitait un large débat, le gouvernement intérimaire, par l’intermédiaire d’une commission du ministère de l’Intérieur, a nié ces violations, affirmant qu’il n’existait aucun cas d’enlèvement. Il est allé jusqu’à mettre en cause l’honneur et les engagements familiaux des victimes, prétendant qu’elles s’enfuyaient avec des amants ou quittaient leur famille pour des raisons économiques, dans un rapport honteux publié en novembre 2025.
Bien que ce dossier relève directement de ses compétences, la ministre des Affaires Sociales et du Travail, Hind Kabawat, n’a émis aucune déclaration publique dénonçant ces violations à l’égard de femmes syriennes. Il en a été de même concernant les enlèvements de femmes Druzes à la suite des massacres commis à Soueïda en juillet 2025. Un climat de complicité, parfois silencieuse, parfois explicite, transforme le pouvoir en acteur effectif de la production de la peur.
L’enlèvement de femmes Alaouites se déroule sous le regard et avec la participation des autorités de la transition, en niant les enlèvements ou en fermant les yeux sur les individus ou les groupes armés qui leur sont affiliés, en niant ou en ignorant les rapports d’enlèvements, en gardant le silence ou en faisant preuve d’un manque évident de réaction sérieuse face à un problème aussi grave.
En Syrie, aujourd’hui, les femmes sont privées de leurs droits par deux fois: une première lorsqu’elles sont enlevées et que leurs familles sont réduites au silence; une seconde fois lorsqu’on leur retire leur statut de victime et qu’on leur impose un récit humiliant les rendant responsables de leur propre disparition. Un nouveau degré de violence, qui ne s’arrête pas au corps, mais va jusqu’à recréer le récit de la victime d’après la version du bourreau.
Stratégie de la progression dans la répression des femmes
La méthode de «progression» psychologique et sociale est adoptée par les autorités religieuses répressives pour faire accepter petit à petit à la société les formes de sa mise sous contrainte: cela commence dans les institutions officielles, s’étend à la société, puis devient légal et constitutionnel. L’objectif est de contrôler les femmes et d’ancrer l’hégémonie religieuse.
Les étapes sont relativement claires: contrôle précoce par des lois souples et des circulaires non strictes, encouragement des «valeurs morales», puis observation des réactions, re-formulation et justification morale ou religieuse des décisions.
L’objectif est de préparer psychologiquement la société à l’idée que les restrictions deviendront la norme, comme ce fut le cas en Iran après la prise de pouvoir par les mollahs en 1979, qui ont encouragé les employées du secteur public à porter le hijab avant que celui-ci ne soit légalement imposé, ainsi que celle des talibans en Afghanistan en 1996, qui ont commencé par l’interdiction de l’éducation des filles dans les écoles et les institutions officielles avant d’interdire complètement aux femmes de travailler.
La promulgation initiale d’un décret ou d’une loi, à titre expérimental, vise à mettre en œuvre la loi sans concertation avec la société. S’inspirant de l’expérience d’autres pays, le gouvernement de transition syrien semble aujourd’hui adopter la même approche. Un exemple: la circulaire signée par le gouverneur de Lattaquieh le 25 janvier 2026, adressée à tous les organismes publics, interdit le port de maquillage pendant les heures de travail. Le ministère syrien du Tourisme a également publié une circulaire du même type en juin 2025: la directive officielle concerne la tenue vestimentaire des femmes sur les plages et dans les piscines publiques et exige le port de maillots de bain «pudiques» couvrant davantage le corps, tels que le «burkini» [3]. Cette directive insiste sur le respect du «goût du public et des sentiments des différentes composantes de la société».
C’est à ce stade que commence la phase de surveillance des réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux et internationaux. On procède alors à la justification, au recadrage et à l’«explication» de la décision, en l’édulcorant pour lui conférer une dimension morale ou religieuse: «notre objectif est de protéger les valeurs morales» ou «il s’agit simplement de réglementer l’environnement de travail». De ce fait, les critiques diminuent et la population commence à s’adapter psychologiquement à la décision. L’objectif est ici d’identifier les points de rejet et d’acceptation, et de mesurer la résistance de la société, mais la généralisation ou la décision elle-même reste en vigueur, et les gens s’habituent progressivement à son existence.
Vient ensuite la phase d’escalade ou de durcissement progressif. Après un certain temps, la décision la plus difficile ou la plus importante peut être prise, sous forme de lois explicites, car la population est psychologiquement préparée à l’accepter grâce à l’approche progressive précédente. Une fois l’autorité établie, le gouvernement ou le comité religieux commence donc à promulguer des lois plus claires: des obligations et des interdictions spécifiques sont imposées à l’encontre de certaines activités ou comportements jugés «inappropriés», même si ces comportements sont parfaitement normaux et courants dans la vie quotidienne des femmes. Cette situation est comparable à celle du régime iranien avec sa loi de 1981 sur le port obligatoire du hijab islamique, qui prévoyait des sanctions en cas d’infraction, et à ce qui s’est passé en Afghanistan sous le régime des talibans, où cela a commencé par l’interdiction des écoles de filles et certains secteurs spécifiques, puis s’est étendu à toutes les femmes.
Dans le contexte syrien actuel, cette phase s’est concrétisée avec la publication de la circulaire n° 17 du 10 novembre 2025 par le ministère syrien de la Justice. Sa mise en œuvre a débuté début décembre 2025 et stipule que la tutelle du «mineur» en matière personnelle et juridique est limitée aux parents paternels, en premier lieu le père, puis le grand-père paternel, puis le frère germain, et ainsi de suite … Quant à la mère, elle n’est pas mentionnée comme tutrice de son propre enfant mineur, même si elle en a la garde ou qu’elle s’occupe de l’enfant, ce qui signifie concrètement que la mère n’obtient jamais d’office la tutelle légale de ses enfants!
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Il s’ensuit la phase de consolidation: maintien de la décision malgré les critiques, diffusion d’instructions officielles, contrôle de leur application et sanctions légères. De ce fait, la société commence progressivement à accepter l’existence de cette loi. Puis viennent les sanctions et la surveillance accrues (amendes, exclusions professionnelles, interdictions d’accès à certains lieux), normalisant le contrôle quotidien de la vie des femmes dans l’espace public. L’objectif est de lenormaliser et de contraindre les femmes à se conformer aux règles. La société est ainsi psychologiquement «préparée» à accepter des restrictions croissantes grâce à ce processus graduel, et ces restrictions finissent par s’intégrer au quotidien.
Enfin, la phase symbolique et constitutionnelle consiste à inscrire ces lois dans la Constitution ou les politiques nationales afin qu’elles deviennent un symbole de l’identité de l’Etat. Toute critique devient alors une critique de la religion ou de la nation. L’exemple iranien après 1989 illustre cette sacralisation juridique et religieuse. Il existe de nombreux exemples de pays soumis à un régime religieux strict qui incluent les «valeurs morales de la société» dans leurs articles constitutionnels ou leurs lois du travail, en tant que principes «sacrés».
Le processus n’est ni arbitraire ni accidentel, mais constitue une stratégie psychologique et sociale méthodique: préparation progressive, lois partielles expérimentales, sanctions et surveillance, puis consécration constitutionnelle et symbolique, pour en faire une partie intégrante de l’identité nationale et religieuse.
En conclusion, les luttes des Syriennes pour un présent et un avenir plus justes, sur les plans juridique et social, semblent appelées à affronter d’immenses défis. Elles devront faire face, conjointement, à un pouvoir cherchant à s’enraciner politiquement, juridiquement et culturellement en s’appuyant sur la religion et la Charia – ceci dans une société fragilisée par une longue guerre – et en prenant appui sur une propagande de plus en plus agressive. Le pouvoir, pour conduire ce projet, doit mener une guerre contre de larges pans de la société syrienne [prêts à résister]; il perçoit dans le contexte actuel une occasion de renforcer une domination sur les femmes, leurs corps et leur présence dans l’espace public. (Article publié par le site Daraj-Media le 10 février 2026; traduction de l’arabe par Suzanne Az)
Rosa Yassin Hassan est écrivaine syrienne de renom qui a soutenu la révolution de 2011.
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[1] Le meurtre d’honneur est défini dans l’article 548 du code pénal syrien de 1949. D’après la loi, un homme qui découvre que sa femme, sa mère, sa fille ou sa sœur a commis un adultère ou eu des relations sexuelles illégitimes avec un homme et qui blesse ou tue l’un des deux amants pouvait bénéficier d’une remise de peine allant jusqu’à l’acquittement. Depuis 2009 et la révision de l’article 548 les meurtres d’honneur étaient punis de deux ans d’emprisonnement au moins. L’article 548 a été abrogé en 2020. (Source «Les meurtres d’honneur». L’OSAR Suisse – Réd.)
[2] Des dizaines de femmes Alaouites ont été enlevées et restent portées disparues depuis l’intervention de l’armée syrienne et de groupes armés affiliés au nouveau pouvoir dans la région côtière de la Syrie à majorité Alaouite à l’été 2025. (Réd.)
[3] Tenue de baignade portée par certaines musulmanes, couvrant entièrement le corps à l’exception du visage, des mains et des pieds. (Réd.)

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