
Par Jean-Marie Harribey
Il y a un peu plus d’un mois, nous sommes sortis de l’année 2025 et, en même temps, du premier quart du XXIe siècle. Le monde est criblé de conflits meurtriers, dont les deux plus emblématiques sont l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine et la destruction systématique du peuple palestinien et de son territoire par l’État d’Israël, sans oublier les guerres civiles au Soudan, en Éthiopie, au Yémen, en R.D. du Congo, la régression des droits des femmes en Afghanistan et l’atroce répression en Iran. Les rapports de force internationaux sont chamboulés par l’affrontement entre les plus grandes puissances économiques et militaires, les États-Unis et la Chine, et celle qui voudrait bien être à leur hauteur, la Russie.
Le basculement géopolitique se produit au moment où l’édifice démocratique est lui-même ébranlé par la montée des mouvements d’extrême droite arrivant au pouvoir ou s’approchant de celui-ci. Il s’ensuit un affaiblissement général des régulations internationales fonctionnant jusqu’alors tant bien que mal, notamment celles concernant le changement du climat et le système monétaire. Les plaques tectoniques bougent sous l’effet conjugué de forces qui sont à la fois techno-économiques et socio-culturelles. Ces forces prennent des formes variables selon les pays et les régions du monde, mais, au-delà de leur diversité, il faut repérer ce qui leur donne une dimension systémique et structurelle.
Le petit bout de la lorgnette
Commençons par examiner le lieu commun de la plupart des discours économiques et politiques. Le cas de la France est particulièrement éclairant. Elle a connu en 2025 un taux de croissance économique de 0,9 %. Le gouvernement français se réjouit de cet exploit qui, naguère, serait passé pour un désastre. La productivité du travail, lit-on, « se redresse » depuis 2024 et 2025 et le redressement « devrait se prolonger en 2026 »[1]. Or elle n’a fait que retrouver le niveau de 2019 avant la pandémie. Le plein emploi que Macron devait atteindre à la fin de son second mandat ne sera jamais atteint. Le taux de chômage avoisine de nouveau 8 %. Et sa lente décrue de 2012 à 2022 n’était due qu’à la création d’emplois précaires et mal payés et à l’aide à l’apprentissage qui permettait aux jeunes d’avoir un emploi déguisé.
La plupart des commentateurs, et le gouvernement lui-même, répètent inlassablement que la faiblesse, pourtant chronique, de la progression de la productivité du travail, serait due à l’instabilité politique née de la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 et du résultat des élections législatives suivantes. C’est vraiment regarder la situation par le petit bout de la lorgnette. C’est ne pas comprendre quelles sont les évolutions fondamentales du capitalisme en France, en Europe et dans le monde. Il suffirait de regarder ce qui se déroule en Allemagne pour ouvrir les yeux. Ce pays, présenté jusqu’ici comme le modèle envié, est dans l’impasse. Son modèle exportateur s’effondre dans les secteurs clés qui avaient fait sa force. En 2023 et 2024, son taux de croissance était négatif ; en 2025, il n’était que de 0,2 %[2].
Penser que nous sommes en face d’une crise conjoncturelle, c’est ignorer les transformations profondes du capitalisme qui ont structuré le dernier quart du XXe siècle et le premier quart de celui-ci. On lira avec intérêt l’analyse de Michael Roberts sur l’économie américaine qui confirme l’écart entre « dépenses colossales [d’investissements] et gains de productivité très incertains » ; les premières connaissant une évolution exponentielle depuis 20 ans, pendant que, « sans la technologie, l’économie américaine serait proche de la récession » et que le déficit commercial en biens et services s’est dégradé de 31 % pendant les sept premiers mois de 2025, comparativement à la période analogue de 2024. Hormis les très grandes entreprises, « dans l’ensemble, le secteur des entreprises non financières étatsuniennes commence à voir la croissance de ses bénéfices s’estomper. », ce qui conduit l’auteur à conclure à un « épuisement du modèle »[3].
La trame de la crise capitaliste
La trame des convulsions que traverse le capitalisme actuel est la crise d’un mode de production qui voit se rapprocher à grands pas les limites de son expansion qu’il voulait infinie[4]. Quand le travail prolétaire est malmené et quand s’étend la difficulté à utiliser les ressources naturelles menacées d’épuisement ou de dégradation irréversible, le résultat est un effondrement en cinquante ans de la progression de la productivité du travail, qui reste l’ultime source de la rentabilité du capital[5]. Pendant cette longue période, les idéologues du capital ont répété à l’envi que les nouvelles techniques d’information et de communication, la généralisation de l’usage de l’informatique et des ordinateurs, puis l’automatisation et la robotisation, allaient, d’ici peu, inverser la tendance et refaire partir la machine au galop. Peine perdue ! C’est au tour de l’intelligence artificielle de renouveler la même promesse. Qui y croit encore ? Sans doute pas vraiment les protagonistes de la Silicon Valley. En effet, les géants de la tech comme Amazon, Alphabet, Meta et Microsoft, annoncent qu’ils investiront 600 milliards de dollars en 2026 pour se doter, entre autres, de gigantesques data centers, en fermant les yeux sur leur rentabilité à venir.
Trois difficultés majeures se dressent qui risquent de perturber gravement la venue du miracle attendu. Premièrement, la rentabilité de ces énormes investissements n’est pour l’instant pas au rendez-vous. L’immense cash détenu par ses géants ne provient pas d’une profitabilité matérielle préalablement accumulée mais plutôt d’une centralisation des rentes récupérées, surtout par le biais de la captation de la publicité[6]. Deuxièmement, les capitaux investis dans l’organisation capitaliste numérique s’entrecroisent et leurs propriétaires s’achètent entre eux les services produits : « lorsque Netflix lui [à Amazon] règle sa facture annuelle – estimée à un milliard de dollars – elle ne verse pas un tribut féodal mais elle achète la machinerie numérique indispensable à son fonctionnement »[7]. On a donc affaire à un « capitalisme incestueux »[8] qui donne l’apparence d’une capacité de relance alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une illusion. Troisièmement, le risque d’un éclatement de la bulle IA est devenu la hantise des financiers et des banquiers centraux. Par exemple, en dix jours, l’action Microsoft a perdu 18 %, partiellement regagnés ensuite, mais révélant ainsi la nervosité des spéculateurs sur l’IA. Autre signe : sur les 600 milliards d’investissements projetés en 2026, la moitié serait financée par emprunts. Quelle peut être la garantie de cette dette si la rentabilité réelle n’est pas au rendez-vous ? D’autant que le prix des microprocesseurs et surtout celui des puces à mémoire vive croissent rapidement. À ces contraintes de coûts vont s’ajouter celles au sujet des besoins en eau et en électivité pour faire tourner les centres de données.
Du côté des grands banquiers centraux, c’est le grand écart. La Réserve fédérale états-unienne interrompt la baisse de ses taux directeurs pour contrecarrer la chute du dollar, au grand dam du président Trump. La Banque centrale européenne vient de décider de ne rien faire puisqu’elle estime avoir (trop bien ?) rempli sa mission de réduire à presque zéro l’inflation. Mais cette valse-hésitation des banquiers centraux doit être reliée à leur volonté tardive de créer des monnaies numériques de banque centrale, qui soient à même de parer la tendance à ce que les crypto-actifs supplantent les monnaies souveraines, tendance soutenue par Trump qui y voit l’occasion pour les stablecoins assis sur le dollar de pérenniser encore la suprématie de ce dernier, principale arme économique de l’impérialisme américain[9].
L’impérialisme, vraiment stade ultime ? [10]
En 1902, l’économiste John A. Hobson crée le terme d’impérialisme pour critiquer la domination britannique dans le monde[11]. Le socialiste autrichien Rudolf Hilferding l’utilise en 1910 pour montrer la fusion du capital industriel et du capital bancaire et financier[12]. Lénine s’inspire des deux pour écrire en 1916 L’impérialisme, stade suprême du capitalisme[13] qui tente par l’exportation de capitaux de contrer la baisse tendancielle du taux de profit au fur et à mesure que la création de plus-value par la force de travail évolue moins vite que les investissements matériels. Mais, trois ans auparavant, en 1913, Rosa Luxemburg avait innové par rapport à l’analyse marxiste traditionnelle de Lénine en montrant que l’accumulation du capital[14] exige deux choses : l’anticipation par le crédit bancaire de la plus-value pour que le capital puisse vendre son équivalent de marchandises et le transformer en profit monétaire[15] ; et l’élargissement constant de la sphère du capital en intégrant de gré ou de force des secteurs et des territoires extérieurs à elle-même. De là résultent l’expansion coloniale, qui connaît un bond au XIXe siècle, et les formes modernes de l’impérialisme. Maints historiens ont vu dans cette lutte pour la conquête de nouveaux espaces, notamment entre la France et l’Allemagne, les ferments de la Première Guerre mondiale.
Les fondements de cette analyse sont restés pertinents pendant tout le XXe siècle mais ont intégré le fait que, en plus d’une domination économique des pays capitalistes développés sur les autres, s’exerçait une domination politique et culturelle. Pillage du tiers monde, échange inégal et développement inégal furent ainsi analysés notamment par André Gunther Franck, Arghiri Emmanuel et Samir Amin[16], mais, malgré les luttes anticoloniales, l’impérialisme économique se doublait de l’installation de pouvoirs locaux à la solde de la bourgeoisie impériale.
Aujourd’hui, les contradictions socio-économiques, écologiques et politiques se conjuguent. Poutine est obsédé par la reconquête de territoires de la défunte URSS, Netanyahou élimine Gaza et colonise toute la Cisjordanie, Xi Jinping lorgne sur Taïwan et Trump bombarde Caracas, kidnappe Maduro, incite les pétroliers à reprendre leurs activités profitables au Venezuela, avant peut-être de s’emparer du Groenland et de menacer le Canada, la Colombie et Cuba. Suivant la doctrine Monroe, l’Amérique est une chasse gardée des États-Unis. Le temps des empires est revenu où intérêts économiques et stratégiques se mêlent et aiguisent les tensions géopolitiques.
Partout, les métaux rares, les réserves de ressources dans l’Arctique ou ailleurs et la terre africaine sont convoités par les firmes et États impérialistes. Mais, comme il y a des limites objectives à l’exploitation de la force de travail et à celle de la nature, il s’ensuit que la production de valeur et donc de plus-value s’essouffle au point que les gains de productivité du travail s’érodent. Les palliatifs à cet enchaînement délétère sont l’élargissement de la sphère marchande pour compenser la baisse de la valeur unitaire de chaque marchandise, et la financiarisation pour concentrer la richesse : c’est la fuite en avant productiviste et financière. Et, afin de vaincre les résistances à l’exploitation et la domination générales, il faut jeter par terre l’État de droit et les règles du droit international. Ce n’est pas l’anthropocène, c’est plus que le capitalocène, c’est le capitalobscène.
Au chaos socio-économico-écologique s’ajoute un chaos géopolitique
Quatre années pleines que dure maintenant la guerre impérialiste de la Russie en Ukraine. Aussi longue que la Première Guerre mondiale. Presque autant que la Seconde, et ce n’est hélas pas fini, tant que perdureront la comédie des négociations entre Trump et Poutine et les atermoiements et les velléités des pays européens, surtout d’accord pour ne pas faire grand-chose.
En parallèle, et depuis bien plus longtemps encore, trois quarts de siècle de colonialisme d’une violence extrême de l’État d’Israël en Palestine visent à chasser les Palestiniens qui ne sont pas tués, à détruire leur territoire, et à empêcher définitivement tout projet d’État pour eux. Certaines voix prétendaient que le 7 octobre du Hamas était « une opération militaire d’envergure nécessaire qui a produit une modification brusque et radicale du rapport de force régional en faveur des Palestiniens »[17]. Je pense que, au vu des massacres du 7 octobre et de ceux à tendance génocidaire de la part de l’État d’Israël, le soi-disant « rapport de force en faveur des Palestiniens » était une vue funeste de l’esprit. La gauche et les gauches françaises se sont fracassées sur cette discussion. Ce n’est qu’une illustration de plus de leurs pannes théoriques et stratégiques.
Des pannes d’autant plus désarmantes que l’hypothèse d’une fin de la phase néolibérale du capitalisme devient crédible sans qu’une réponse à la hauteur ne s’esquisse. Les prémisses d’un tournant libertarien sont maintenant visibles. Le symbole est le massacre à la tronçonneuse des protections sociales, des services publics et du maximum de régulations en Argentine et aux États-Unis. Sur le continent européen, le massacre des espaces collectifs se fait avec une scie à main, mais, si c’est moins brutal, cela n’en pas moins d’effets à long terme. Au vu des restrictions apportées aux allocations chômage, du recul de l’âge de la retraite, du délabrement de l’hôpital, de l’école et de l’enseignement supérieur, la France en sait quelque chose. Et, par-dessus tout, la démocratie est remise en cause par les coups de boutoir de l’extrême droite, au pouvoir dans plusieurs pays européens ou sur le point d’y parvenir.
Le monde semble pris au dépourvu par ce chambardement, sinon par ce basculement. Pourtant, nous étions prévenus. Depuis les années 1930-1940, les Schmitt, Von Mises, Lippmann, Hayek et la Société du Mont-Pèlerin avaient défini la finalité ultime : imposer le marché absolu en tous domaines et en tous lieux, au nom d’une prétendue liberté totale des individus, débarrassés de tout enracinement collectif. L’utopie irréaliste parfaite car impossible, déniant aux humains leur caractère d’êtres sociaux[18]. L’anthropologue austro-hongrois Karl Polanyi avait averti que ce délire risquerait de conduire à la mort de la société[19]. Si celle-ci n’est pas advenue, on voit tout de même l’arrivée des « lumières de l’ombre » émises par un courant « néoréactionnaire »[20] qui a désormais pignon sur rue aux États-Unis jusque dans les allées du pourvoir trumpiste.
Répétons-le, on ne peut être certain de la fin d’une période et du début de la suivante qu’après coup. Raison de plus d’être en garde. Le capitalisme change, ce serait étonnant que l’altermondialisme lié à sa phase néolibérale en sorte intact et perdure comme si de rien n’était[21]. (Publié par Jean-Marie Harribey sur son blog sur le site d’Alternatives économiques le 11 février 2026)
Notes
- Nathalie Silbert, « Portée par le numérique, la productivité de l’économie française se redresse », Les Échos, 10 février 2026.
- Peter Wahl, « L’économie allemande dans une crise structurelle inouïe », Note pour les Économistes atterrés, février 2026.
- 3. Michael Roberts, « La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne », Contretemps, 27 janvier 2026.
- 4. Jean-Marie Harribey, « Derrière la crise politique, une convulsion capitaliste », 7 décembre 2024; « Le monde penche du mauvais côté », 18 mars 2025.
- Jean-Marie Harribey, En quête de valeur(s), Vulaines-sur-Seine, Éd. du Croquant, 2024.
- Jean-Marie Harribey, « Capitalisme productif et/ou capitalisme rentier ? », 2 décembre 2025.
- Evgeny Morozov, « Controverses sur le techno-féodalisme, Le numérique nous ramène-t-il au Moyen Âge ? », Le Monde diplomatique, août 2025.
- Le mot se trouve dans Arnaud Leparmentier, « IA : la folle course des géants de la tech », Le Monde, 8 et 9 février 2026.
- Voir le dossier « Basculement économique, monétaire et financier » dans Les Possibles, n° 43, automne 2025.
- Ce paragraphe est issu de ma chronique « L’ère du capitalobscène », Politis, n° 1897, 15 janvier 2026.
- John A. Hobson, Imperialism, A Study, 1902.
- Rudolf Hilferding, Le capital financier, 1910.
- Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917.
- Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, Paris, François Maspero, 1972.
- Jean-Marie Harribey, « Karl Marx, Charles Dumont et Édith Piaf : « rien de rien » ou la réalisation monétaire de la production capitaliste », 16 mai 2018 dans le blog et Été 2018 dans Les Possibles, n° 17.
- André Gunder Franck, Le développement du sous-développement, L’Amérique latine, Paris, Maspero, 1972 ; Arghiri Emmanuel, L’échange inégal, Paris, Maspero, 1969 ; Samir Amin, Le développement inégal, Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, Ed. de Minuit, 1973.
- Saïd Bouamama, « Palestine et Moyen-Orient : Buts officiels de guerre et buts réels », 12 mai 2025. La citation rapportée par l’auteur sur son blog dans la présentation de ce texte expliquant le refus de la revue Les Possibles que j’ai signé est exacte, sauf que ce texte n’avait pas été sollicité par les responsables de la revue. Il s’en est suivi une levée de boucliers de la part d’une petite poignée de personnes s’insurgeant contre une « censure », alors que toute direction de revue est en droit d’accepter ou de refuser une proposition. Surtout quand elle contient une bévue aussi tragique.
- Jean-Marie Harribey, « Les racines intellectuelles du libertarisme et de la démocratie dite illibérale », Note pour les Économistes atterrés, octobre 2025.
- Karl Polanyi, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, 1944, Paris, Gallimard, 1983.
- Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, 2026. Voir aussi Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France, Paris, La Découverte, 2025.
- Voir le dossier « Où en est l’altermondialisme dans un contexte de crise globale du capitalisme et de montée de l’extrême droite ? », Les Possibles, n° 40, Été 2024.

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