Contre-révolution en Égypte: comment Sissi a brisé le rêve d’une nouvelle république

Emmanuel Macron et Abdel Fattah al-Sissi à Charm el-Cheikh le 13 Octobre 2025.

Par Hossam el-Hamalawy

Lorsque les Égyptiens se sont soulevés contre le régime de Hosni Moubarak en 2011 [il était au pouvoir depuis 1981, suite à l’assassinat d’Anouar el-Sadate], nous étions nombreux à croire que nous assistions à la fin d’une dictature.

Quinze ans plus tard, il apparaît plus clairement que jamais que ce qui a suivi n’était pas simplement le retour de l’ancien régime. La contre-révolution égyptienne n’a pas rétabli le «moubarakisme». Elle a donné naissance à un système plus dur, plus centralisé et plus ambitieux dans sa répression. Elle a établi un nouvel ordre.

Tel est l’argument central de mon nouveau livre, Counterrevolution in Egypt: Sisi’s New Republic, qui paraîtra le 5 mai aux Editions Verso, Londres.

Ce livre est le fruit d’années de recherche, mais aussi d’une expérience vécue. J’écris non seulement en tant que spécialiste du secteur de la sécurité en Égypte, mais aussi en tant que personne qui a été arrêtée, torturée, surveillée et mise sur liste noire par les institutions mêmes que je tente de comprendre [voir sur ce site l’entretien publié le 2 février 2026].

Pour moi, il ne s’agit pas d’une question abstraite de résilience d’un régime  autoritaire. C’est une tentative d’expliquer comment une révolution qui a ébranlé le régime jusqu’au plus profond de ses fondements a été vaincue, et pourquoi l’État issu de cette défaite semble si différent de ce qui existait auparavant.

Une lecture superficielle de la trajectoire de l’Égypte attribue l’échec de la révolution à des coupables bien connus: l’incompétence des Frères musulmans, l’opportunisme libéral, la fragmentation de la gauche ou l’ingérence étrangère.

Il y a une part de vérité dans ce récit, mais ce n’est pas toute l’histoire. Les révolutions n’échouent pas uniquement parce que les révolutionnaires commettent des erreurs. Elles échouent aussi parce que les forces de la contre-révolution apprennent, se regroupent et ripostent.

En Égypte, le facteur décisif a été la survie, puis l’unification de l’appareil coercitif: l’armée, la police, les services de renseignement et la bureaucratie sécuritaire tentaculaire qui protégeait depuis longtemps le régime.

L’avènement de l’État policier

Sous Moubarak, ces institutions étaient puissantes mais fragmentées. Cette fragmentation n’était pas un défaut, mais faisait partie du dispositif.

Depuis 1952 [Nasser fonde le «Mouvement des officiers libres» qui renverse le roi Farouk en 1952, puis s’imposera à la tête du régime], les dirigeants égyptiens avaient organisé l’appareil coercitif pour prévenir les coups d’État. Des agences rivales aux mandats qui se chevauchaient se contrôlaient mutuellement.

L’armée, les services de renseignement généraux, les services de renseignement militaires et le ministère de l’Intérieur avaient tous leur propre domaine de compétence, leurs propres sources de clientélisme et leurs propres soupçons.

La crainte principale de Moubarak n’était pas un soulèvement populaire, mais, comme de nombreux autocrates, il redoutait un coup d’État venant de l’intérieur.

Cette crainte a façonné la structure de l’État. Elle aide également à expliquer pourquoi la police a pris une place si centrale sous Moubarak.

Le régime avait besoin d’une force capable de réprimer les agitations sans trop s’appuyer sur l’armée.

Au fil du temps, la police s’est militarisée à grande échelle. La soi-disant guerre contre le terrorisme des années 1990 a joué un rôle crucial à cet égard.

Elle a servi de prétexte pour étendre les pouvoirs de la police, normaliser la torture et traiter de larges pans de la population, en particulier les pauvres, comme des communautés suspectes à pacifier plutôt que comme des citoyens à protéger.

Dans les années 2000, la police ne se contentait plus de réprimer la dissidence politique. Elle régnait par la terreur quotidienne. Presque tous les Égyptiens savaient ce que signifiait être interpellé, giflé, racketté, humilié ou torturé.

Les commissariats étaient des chambres de torture et les postes de contrôle devenaient des instruments de domination de classe.

Des quartiers entiers étaient traités comme des territoires hostiles. Lorsque le soulèvement a éclaté en janvier 2011, ce n’est pas un hasard si les manifestants ont incendié des commissariats et pris pour cible les bureaux de la Sécurité d’État.

Ces attaques n’étaient pas le fruit d’une rage aveugle. C’étaient des actes d’une grande lucidité politique. Les gens savaient où résidait la répression.

Ancien ordre, nouvelles conditions

Les célèbres scènes de la place Tahrir occultent souvent un fait essentiel: le 28 janvier 2011, la police s’est effondrée.

Cet effondrement a constitué un choc historique pour le régime et Moubarak n’a eu d’autre choix que de faire appel à l’armée.

C’est là qu’un autre mythe doit être démoli: l’armée n’était pas pro-révolution. Elle n’est pas intervenue au Caire pour sauver le soulèvement. Elle est intervenue pour sauver l’État.

Ce qui a empêché les généraux d’écraser immédiatement la révolte, ce n’était pas la sympathie pour les revendications démocratiques, mais plutôt le calcul.

Le haut commandement de l’armée comprenait qu’un massacre risquait de déclencher une mutinerie parmi les officiers subalternes et de rang intermédiaire ou les conscrits, dont beaucoup étaient socialement bien plus proches des manifestants que des hauts gradés.

L’armée a donc joué la carte de la patience. Elle a laissé Moubarak tomber afin de préserver le système.

Elle a ensuite pris en main la transition et s’est employée méthodiquement à contenir, fragmenter et épuiser le processus révolutionnaire.

C’est l’un des principaux arguments de l’ouvrage. Depuis des années, on a tendance à idéaliser la posture initiale de l’armée en 2011, comme si elle se tenait au-dessus de la politique. Ce n’était pas le cas.

Elle a toujours été un acteur contre-révolutionnaire, même lorsqu’elle agissait avec prudence.

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a géré la transition non pas pour démanteler l’ancien ordre, mais pour le sauver dans de nouvelles conditions.

Cela est devenu évident au cours des mois qui ont suivi. La Sécurité d’État a été officiellement dissoute, mais son personnel clé et ses fonctions ont survécu sous un nouveau nom.

L’armée a réprimé les manifestants, a recouru à des procès militaires contre des civils et a défendu le système de l’impunité.

Une mauvaise lecture de l’État

Pendant ce temps, les Frères musulmans, une fois qu’ils ont accédé au pouvoir parlementaire et présidentiel [Mohamed Morsi, 30 juin 2012-3 juillet 2013], ont choisi l’accommodation plutôt que la confrontation.

Plutôt que de réformer sérieusement la police ou les services de renseignement, ils ont cherché à les rallier à leur cause, et ont échoué.

Le président Mohamed Morsi et les Frères musulmans ont mal interprété l’État. Ils se sont comportés comme si la légitimité électorale signifiait le pouvoir effectif.

En réalité, ils ont hérité de fonctions politiques, mais pas du pouvoir effectif. Ils ont tenté de conclure des accords avec des institutions qui n’avaient aucune intention de renoncer à leur autonomie ou à leurs privilèges.

Pire encore, ils se sont aliénés de larges pans du camp révolutionnaire tout en adoptant une rhétorique de maintien de l’ordre contre la dissidence.

Au moment où les mobilisations anti-Frères du 30 juin 2013 ont eu lieu, le terrain avait déjà été préparé pour un coup contre-révolutionnaire décisif.

La coalition qui a rendu possible le coup d’État de 2013 était large et hétérogène. Elle comprenait des vestiges de l’ordre de Moubarak, des élites économiques, des segments du pouvoir judiciaire, des fonctionnaires de l’État, des personnalités des médias, des libéraux, des nasséristes, certains militants de gauche, des groupes de femmes et des électeurs coptes, tous unis par leur hostilité envers le régime des Frères musulmans.

Beaucoup d’entre eux pensaient que l’armée interviendrait, destituerait Morsi, puis se retirerait. Ils se sont trompés.

La nouvelle république

L’ascension de Sissi a marqué un changement structurel, et non pas simplement une nouvelle rotation au sein du bloc au pouvoir. Après 2011, la crainte qui dominait au sein de l’État n’était plus celle d’un coup d’État. C’était le peuple.

La leçon tirée du soulèvement par l’appareil répressif était sans équivoque: ne plus jamais laisser à la société l’espace nécessaire pour menacer la survie du régime.

Cela exigeait de mettre fin à l’ancienne fragmentation et de la remplacer par une coordination, une hiérarchie et une mentalité de guerre commune.

Pour la première fois depuis 1952, l’appareil répressif égyptien était effectivement unifié. La rivalité n’a pas disparu entièrement, mais elle a été subordonnée à un impératif supérieur: empêcher une nouvelle révolution.

Abdel Fattah al-Sissi [en fonction depuis juin 2014] a eu recours au clientélisme, au parrainage, aux purges, à la surveillance et à l’autonomisation sélective pour mettre les agences de sécurité au pas.

Le partage des renseignements s’est intensifié, les organes de coordination se sont multipliés, les chefs de la sécurité sont devenus essentiels à la gouvernance. Il n’en a pas résulté simplement davantage de répression, mais un État d’un genre différent.

C’est pourquoi je l’appelle la Nouvelle République, ou la Deuxième République dans le langage même du régime.

Ce terme rend compte d’un aspect que de nombreux observateurs ne saisissent toujours pas. L’ordre de Sissi est un nouveau modèle de gouvernance, dans lequel l’armée et les services de sécurité ne se contentent pas de protéger l’État depuis l’extérieur, mais le colonisent de plus en plus de l’intérieur.

On le constate dans la bureaucratie, où des officiers à la retraite occupent des postes civils à tous les niveaux.

On le constate dans les médias, où le contrôle est plus strict et plus direct que sous Moubarak.

On le constate dans l’urbanisme, où les démolitions, l’extension du réseau routier, les villes «intelligentes» et la nouvelle capitale administrative [souvent nommée «Sissi City», elle se trouve à 45 km à l’est du Caire] sont toutes liées à la surveillance et à la sécurisation.

On le constate dans le traitement de l’espace public lui-même, qui n’est plus simplement surveillé, mais repensé pour prévenir toute action collective.

Cet ordre ne repose sur aucun contrat social significatif. Il n’offre ni la redistribution nassérienne, ni même le compromis autoritaire plus souple de Moubarak.

Il repose moins sur l’hégémonie que sur la force, moins sur la persuasion que sur l’anéantissement.

C’est pourquoi la violence de masse sous Sissi n’est pas de nature réactive comme elle l’était souvent sous Moubarak.

Elle est proactive, démonstrative et souvent théâtrale. Rabaa [massacre en août 2013 qui a fait plus de 1000 morts, en particulier des membres des Frères musulmans sur la place Rabaa al-Adawiya au Caire] n’était pas une aberration. C’était un événement fondateur. Elle a annoncé les termes du nouvel ordre.

Sortie le 5 mai 2026.

Cet ordre reste solide non pas parce qu’il est aimé, mais parce qu’il est organisé. Ses institutions ont tiré les leçons de 2011.

Elles ont étudié leurs faiblesses, resserré les rangs et réorganisé l’État en conséquence. Toute tentative sérieuse de comprendre l’Égypte contemporaine doit commencer par là.

Pendant trop longtemps, l’histoire de l’Égypte post-2011 a été racontée à travers des personnalités, des élections ou des intrigues d’élite. Mais l’histoire plus profonde est d’ordre institutionnel.

Elle porte sur la manière dont le pouvoir coercitif s’est construit, comment il s’est adapté sous la pression et comment il a transformé la défaite en un projet de reconstruction.

C’est l’histoire que je raconte dans Counterrevolution in Egypt: Sisi’s New Republic. (Article publié dans Middle East Eyele 24 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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