
Par Quinn Slobodian et Ben Tarnoff
On a souvent fait remarquer qu’Elon Musk et Henry Ford avaient beaucoup en commun. Tous deux ont été salués comme des génies technologiques ayant révolutionné les processus de production et les produits de consommation. Tous deux étaient politiquement conservateurs. Et tous deux ont défendu des opinions réactionnaires par le truchement de leurs propres médias: Ford est notamment connu pour avoir publié une série d’articles antisémites dans son journal, The Dearborn Independent, tandis que Musk utilise Twitter, puis X, comme un mégaphone pour exprimer son hostilité envers les immigrants non blancs. Pourtant, dès que nous avons commencé à travailler sur notre récent livre consacré à Elon Musk (de Muskism: A Guide for the Perplexed, ed. Harper, 21 avril 2026) nous avons rapidement compris que les parallèles entre Musk et Ford ne concernaient pas principalement leur biographie personnelle. Ils portent sur le type de sociétés que leurs conceptions de l’économie politique produisent – et exigent.
Peu après la publication de l’autobiographie de Ford, My Life and Work, l’économiste allemand Friedrich von Gottl-Ottlilienfeld a inventé un terme qui allait perdurer avec son livre de 1926, Fordisme. Il suggérait que le fordisme dépassait la figure de Ford lui-même; il impliquait une reconfiguration des relations sociales. Il l’appelait «la dictature de la raison technique». Le marxiste italien Antonio Gramsci a repris ce thème dans ses écrits de prison. Il a notamment soutenu que l’introduction de la chaîne de montage dans l’usine exigeait un travailleur plus discipliné et «rationnel», dont la reproduction sociale et la stabilisation «psychophysique» s’opéraient au sein de la famille nucléaire hétérosexuelle.
Dans les années 1970, un groupe de théoriciens français a relancé la catégorie du fordisme au sein de ce qui est devenu l’École de la régulation. Ils ont suggéré que chaque phase historiquement définie de la croissance capitaliste comprenait deux éléments principaux. Le premier était ce qu’ils appelaient un régime d’accumulation: comment la monnaie est-elle produite? Comment le processus de travail est-il organisé, comment la production et la consommation sont-elles structurées, comment le surplus social est-il distribué? Le second était ce qu’ils appelaient un mode de régulation. À la suite de Gramsci, ils se sont demandé quels types de mœurs sociales et de codes juridiques, écrits et non écrits, étaient indispensables pour stabiliser les effets potentiellement perturbateurs des nouveaux modèles économiques. Un mode de régulation englobe le réseau d’institutions qui régulent ou «régularisent» un régime d’accumulation en gérant ses contradictions. C’est ainsi qu’une société tient à distance les crises auxquelles le capitalisme est perpétuellement exposé.
Pour les régulationnistes, le fordisme était l’ordre politico-économique qui définissait le capitalisme industriel avancé au milieu du XXe siècle. Son régime d’accumulation était centré sur la production de masse, tandis que son mode de régulation se caractérisait par la consommation de masse. La production de masse impliquait la fabrication industrielle à grande échelle de biens de consommation, dans laquelle une nouvelle division technique et sociale du travail facilitait une croissance rapide de la productivité. La consommation de masse était favorisée par des salaires plus élevés, qui créaient une base de consommateurs suffisamment large pour absorber toutes les voitures, radios et réfrigérateurs sortant des usines fordistes, créant ainsi un cercle vertueux de croissance économique.
Plus largement, la consommation de masse reposait sur ce que l’économiste Michel Aglietta, l’un des fondateurs de l’École de la régulation, appelait «une norme sociale de consommation», soutenue par les institutions de la négociation collective et l’État-providence keynésien. Selon Aglietta, ces institutions ont canalisé les luttes de classe intenses menées par la classe ouvrière états-unienne dans les années 1930 et 1940 vers un nouveau pacte social dans lequel les travailleurs ont renoncé à leurs aspirations les plus ambitieuses – telles qu’un contrôle significatif sur le processus de production – en échange de la relative stabilité économique dont jouissaient les ménages dirigés par un homme blanc soutien de famille dans la période d’après-guerre.
Il est significatif que les régulationnistes aient théorisé le fordisme avec le recul. L’ouvrage d’Aglietta, Une théorie de la régulation capitaliste, texte fondateur de l’école de la régulation, est paru en 1976, alors que le fordisme était clairement en crise. Une forte baisse du taux de profit, la stagflation, le choc pétrolier de 1973 et un nouveau cycle de luttes de classe tant sur les lieux de travail (principalement sous la forme de grèves sauvages) que dans le cadre de nouveaux mouvements sociaux exerçaient une pression sur le paradigme politico-économique dominant. Les stratégies d’accumulation du fordisme s’effondraient, tout comme ses mécanismes de maintien de la paix sociale.
***
Mais si le fordisme s’effondrait, que lui succéderait-il? Aglietta a émis l’hypothèse de l’émergence de ce qu’il a appelé le «néo-fordisme», ou ce que l’économiste britannique Robin Murray a plus tard appelé le «post-fordisme», un terme qui s’est finalement imposé. Le post-fordisme reposerait sur les nouvelles possibilités offertes par la mondialisation et l’externalisation, ainsi que sur ce qu’on appela par la suite les stratégies de fabrication «juste à temps» et «lean». Alors que le fordisme tendait à centraliser la production au sein d’une seule entreprise, le post-fordisme privilégiait l’assemblage du produit final à partir de pièces provenant d’un ensemble de fournisseurs indépendants reliés par des chaînes d’approvisionnement mondiales. La baisse des coûts de transport, la diffusion des technologies de l’information et les changements dans le droit économique international ont permis de produire des composants un peu partout dans le monde, et les capitalistes ont pu partir à la recherche des coûts de main-d’œuvre les plus bas.
Si la flexibilité était le mot d’ordre du régime d’accumulation post-fordiste, son mode de régulation allait dans deux directions. D’une part, on promettait aux individus une palette élargie d’expression personnelle, qui devait s’épanouir principalement à travers leurs choix de consommation. Sous le fordisme, la consommation avait pris une forme «de masse»; sous le post-fordisme, le marché a commencé à se fragmenter en niches et en segments. Mais cette tendance à la spécialisation s’accompagnait de ce que les chercheurs ont appelé la «responsabilisation»: le transfert du risque vers les travailleurs et les ménages. Les gens devaient assumer une responsabilité croissante pour leur propre prise en charge et leur reproduction à mesure que l’État-providence s’affaiblissait, que le mouvement syndical déclinait et que le monde du travail se fragmentait sous l’effet de la prolifération du travail sous-traité, temporaire et à temps partiel. Les gagnants du post-fordisme n’étaient pas les salarié·e·s, mais les détenteurs d’actifs, les gouvernements se tournant de plus en plus vers l’inflation des prix des actifs comme moteur de la «création de richesse». Si cette évolution a principalement profité aux plus riches de la société, elle a également incité une nouvelle classe de «nantis de masse», composée de propriétaires immobiliers et d’investisseurs particuliers, à soutenir une financiarisation toujours plus grande de l’économie.
La financiarisation s’est finalement avérée être le talon d’Achille du post-fordisme. La crise financière de 2007-2008 et la Grande Récession qui a suivi ont déclenché un lent effritement de l’ordre politico-économique. Le ralentissement du dynamisme économique en Occident a suscité des inquiétudes quant à la viabilité du modèle de croissance post-fordiste et a favorisé la montée de nouveaux courants politiques anti-establishment, généralement qualifiés de «populistes», notamment sous la forme d’une extrême droite en plein essor. Dans le même temps, l’émergence des géants de la tech a soulevé de nouvelles questions sur la relation entre capitalisme et numérisation. Enfin, la pandémie de Covid-19 et la montée des tensions géopolitiques ont poussé les entreprises et les pays à reconsidérer le bien-fondé d’une économie pleinement mondialisée.
Le post-fordisme était en crise, mais qu’est-ce qui allait le remplacer? Toute une série de visions et de cadres conceptuels concurrents ont été proposés. On a entendu parler de capitalisme d’État, de capitalisme de catastrophe, de capitalisme de plateforme, de capitalisme de point d’étranglement [Rebecca Giblin], de capitalisme vautour, de capitalisme en toile d’araignée, de capitalisme archipélagique [Vanessa Ogle], de capitalisme de gestion d’actifs, de capitalisme de surveillance, et même de capitalisme de crack-up [capitalisme à fragmentation – Quinn Slobodian]. Des théoriciens ont suggéré que nous vivons à l’ère du néo-féodalisme, du techno-féodalisme, du techno-libertarianisme, du techno-autoritarisme, du techno-populisme, du techno-fascisme, du fascisme de la fin des temps, du néofascisme, du fascisme néolibéral, du post-néolibéralisme, du paléo-populisme, du néopatrimonialisme, de l’hyperpolitique et de la géoéconomie.
Nous souhaitons proposer un autre successeur possible au post-fordisme: le «muskisme». Nous pensons que ce permet de clarifier une partie du flou présent dans d’autres termes proposés, qui s’appuient trop souvent sur des métaphores évocatrices ou des précédents historiques qui peinent à saisir ce qui est véritablement nouveau et encore en émergence. À l’instar des interprètes du fordisme au siècle dernier, qui tiraient leur matière d’analyse de la vie et de l’œuvre de Ford, le point de départ – bien que ce ne soit pas le point d’arrivée – de la compréhension du muskisme est la vie et l’œuvre de Musk lui-même.
***
La première étape pour extrapoler le muskisme à partir de Musk consiste à contrer les interprétations erronées les plus courantes concernant l’homme et ses idées. L’une des plus faciles à dissiper est la notion de Musk en tant que libertarien. En réalité, un principe fondamental du muskisme est la fusion public-privé; l’utilisation de l’État comme bailleur de fonds, facilitateur et filet de sécurité pour des projets à haut risque et à fort rendement – ce que nous appelons la symbiose étatique. On le voit clairement avec SpaceX, Starlink et Tesla. Musk est un critique acharné de la bureaucratie et de certains types de réglementation, mais certainement pas de l’État en tant que tel. Au contraire, il a systématiquement instrumentalisé l’État comme source de pouvoir et de profit. Il le fait en promettant d’aider les gouvernements à remplir leurs fonctions souveraines en s’appuyant sur ses infrastructures: une dynamique que nous décrivons comme la «souveraineté en tant que service».
Une autre idée fausse est que l’entreprise la plus en vue de Musk, Tesla, vend principalement un produit automobile grand public similaire à celui de Ford – le Model Y étant une version électrifiée du Model T. En réalité, Tesla ne concerne pas les voitures. Il s’agit d’une vision de l’autonomie électrique à l’ère des catastrophes naturelles, des guerres et de l’instabilité sociale. Musk a su tirer parti d’une période de scepticisme mondial quant aux vertus des chaînes d’approvisionnement interconnectées pour proposer un modèle évolutif de souveraineté, de la nation jusqu’à l’individu dans son foyer. Le passage du Roadster au Cybertruck marque un glissement d’un avenir vert éclatant de consommation zéro carbone vers un avenir vert sombre de dérèglement climatique et de survivalisme. À son apogée, le «muskisme» exploite un désir de renforcement territorial face aux chocs externes, aux ennemis et aux indésirables. Dans un monde marqué par la relocalisation et le réarmement, le «muskisme» offre une infrastructure mondiale pour les projets nationaux.
Cette vision du monde se reflète également dans son adhésion à l’intégration verticale, un modèle industriel particulièrement adapté à notre ère de déglobalisation. Depuis des décennies, Musk s’efforce de concentrer autant que possible la production au sein de ses entreprises et de réduire sa dépendance vis-à-vis des fournisseurs externes. Sous le muskisme, l’usine n’est pas un nœud au sein d’un réseau de production mondial, mais une enclave. Cette stratégie allait à l’encontre de la sagesse conventionnelle des années 2000, la décennie où Musk a fondé SpaceX et est devenu PDG de Tesla, mais elle apparaîtrait prémonitoire dans les années 2020, alors qu’«une série de crises dans les domaines de la finance, de la santé, de l’énergie et de la géopolitique… a mis à nu les risques d’une intégration mondiale extrême», pour citer les propos du Premier ministre canadien Mark Carney au WEF de Davos plus tôt cette année.
Une autre idée fausse courante à propos de Musk est qu’il se distingue des autres milliardaires de la tech parce qu’il s’intéresse davantage à l’ingénierie pure et à la création d’objets concrets qu’à l’immatérialité aérienne des sites web et des plateformes, incarnée par quelqu’un comme Mark Zuckerberg. Il y a des raisons d’accorder ce statut à Musk: après tout, il a supervisé la création de fusées réutilisables, rempli le ciel de satellites, généralisé le véhicule électrique, construit des interfaces cerveau-ordinateur et s’est penché sur les défis liés au creusement de tunnels géants pour venir à bout des embouteillages.
***
Pourtant, l’attention de Musk s’est de plus en plus tournée vers le monde en ligne et ce qu’il appelle ses «collectifs cybernétiques». À partir de 2015 environ, et de manière de plus en plus marquée depuis son acquisition de Twitter en 2022, Musk a présenté ce qui se passe en ligne non pas simplement comme un reflet du monde hors ligne ou une distraction par rapport à celui-ci, mais plutôt comme le champ de bataille central pour l’avenir de l’humanité. Loin d’être un matérialiste lucide dans ces domaines, il a adopté sans réserve une croyance absolue dans le pouvoir des mèmes et des contre-mèmes pour guider toute action humaine. Depuis 2023, cette impulsion a également guidé son désir croissant d’une IA débarrassée de ce qu’il appelle le «virus de l’esprit woke». Comme l’«intelligence» des grands modèles linguistiques est tirée du corpus de données sur lequel ils ont été entraînés, il peut être difficile d’ajuster leurs résultats pour les aligner sur un point de vue politique particulier. Avec Grok, la gamme de modèles d’IA «anti-woke» de Musk, il a essayé plusieurs approches, allant de l’intégration de Grok à Grokipedia – une version de droite de Wikipédia – à l’embauche d’annotateurs humains chargés de guider le modèle vers sa version des réponses politiquement correctes.

La croyance étonnamment littérale de Musk dans le pouvoir d’Internet reflète une sorte de déterminisme mémétique. Internet ne se contente pas de refléter le monde: au cours de la dernière décennie, pour lui, il est devenu le monde. Les processus hors ligne sont subordonnés à ce qui se passe sur le web, et plus précisément sur la plateforme que Musk possède lui-même et qu’il manipule fréquemment en fonction de ses propres préférences politiques. Ce point de vue n’est pas une pure illusion. Une similitude entre Musk et Ford réside dans l’extrême illiquidité de leur fortune personnelle. La quasi-totalité de la fortune de Ford se trouvait dans ses actions Ford, qui sont restées privées jusqu’à près d’une décennie après sa mort. Contrairement à d’autres magnats comme John D. Rockefeller et Andrew S. Mellon, Ford n’avait pas diversifié ses investissements et restait à l’écart de Wall Street, qu’il considérait comme le domaine des parasites – et, notamment, selon lui, des Juifs. Musk est tout aussi singulier dans la structure de sa fortune. Celle-ci est presque entièrement détenue sous forme d’actions de ses propres entreprises. Comme il l’a déclaré dans une interview, «si Tesla et SpaceX faisaient faillite, je ferais faillite moi aussi immédiatement».
C’est là un élément clé pour comprendre l’économie politique du «muskisme». Le modèle économique de Musk ne repose pas sur une production régulière ou une rentabilité à long terme, mais sur la projection continue de promesses démesurées – de percées technologiques imminentes, de salut planétaire et de gains financiers exceptionnels. Ces affirmations génèrent une inflation des prix des actifs grâce à l’attention qu’elles suscitent. Comme le cours d’une action n’est jamais que le prix que les gens sont prêts à payer un jour donné, il peut changer très rapidement – comme c’est souvent le cas pour Tesla, dont le cours fluctue de 10% ou plus d’un jour à l’autre. La bulle doit rester gonflée. Au fil du temps, cette stratégie a évolué vers un contrôle pur et simple des moyens de production du récit: Musk a fini par acquérir une plateforme médiatique mondiale pour propager la croyance en sa propre rentabilité future.
***
Dans les grandes lignes, voici quelques-uns des principaux éléments du régime d’accumulation muskiste. Fusionner avec l’État en devenant un fournisseur monopolistique de fonctions essentielles. Concentrer la production tout en privilégiant la résilience, l’indépendance et le contrôle. Vendre une technologie au service de l’autonomie nationale et individuelle dans un monde hostile peuplé d’autruis racialisés. Accélérer la numérisation pour rendre tout programmable, y compris et surtout le cerveau humain.
Mais qu’en est-il du mode de régulation? Quel contrat social le «muskisme» propose-t-il? Quel est son équivalent du «poulet dans chaque marmite» et de la mobilité ascendante intergénérationnelle promis par le fordisme? Ou des promesses du post-fordisme, telles que le remixage sans fin de l’identité du consommateur et les cycles d’espoir et de désespoir alimentés par l’adrénaline dans une économie financiarisée où le gagnant rafle tout?
L’un des aspects du post-fordisme hérités par le «muskisme» est la possibilité de participer, à l’échelle lilliputienne, à l’enrichissement des capitalistes en détenant des actions dans son portefeuille de particulier ou son fonds de pension. Les investisseurs de Tesla sont notoirement fidèles tant à la marque qu’à Musk lui-même. Leur dévotion s’exprime en ligne, où des répondeurs («reply-guys») serviles font la queue pour louer la perspicacité du maître ou publier les dernières nouvelles sur le succès de ses entreprises. Depuis le rachat de Twitter par Musk et sa transformation en X, un abonnement payant donne droit au badge bleu autrefois réservé aux journalistes, aux politiciens, aux marques et à d’autres personnalités. Il est devenu un symbole de dévouement envers Musk, pour lequel ils sont récompensés par une mise en avant de leurs publications par l’algorithme. Les abonnés peuvent également gagner de l’argent grâce à leurs flux. Les retweets et le nombre de vues ne sont pas seulement source d’endorphines, mais sont aussi littéralement monétisés. Les partisans les plus dévoués de Musk se vantent régulièrement de leurs revenus mensuels tirés de leur flagornerie. On peut jouer le jeu et chercher à être inclus dans les cercles intérieurs, voire extérieurs, de la communauté des fans de Musk.
En lieu et place du contrat social, en somme, le «muskisme» propose un contrat de fan. En entrant dans la communauté des fans de Musk, on accède à une couche privilégiée de communication amplifiée et monétisée. Mais jusqu’où cela peut-il aller? Le contrat de fan a un attrait limité. Ce n’est pas un mode de régulation comparable à ceux présentés par le fordisme ou le post-fordisme. Si l’on considère la plongée de Musk dans la haute politique avec l’initiative DOGE début 2025 comme une sorte de test pour le mode de régulation muskiste, le résultat n’était pas encourageant. Musk est arrivé à Washington avec la conviction que le code source du gouvernement fédéral était truffé de bugs qu’il fallait supprimer. Sa solution consistait en des licenciements massifs et la décimation aléatoire des agences et programmes «woke». Mais le muskisme s’est heurté à un mur lorsqu’il a envisagé de s’attaquer à la Sécurité sociale et à Medicare. Musk a essuyé l’indignation publique et a quitté Washington. En tant que mode de régulation, le muskisme n’était pas prêt pour la scène nationale.
Dépourvu de la capacité de persuader les autres membres de la société que sa marée montante soulèvera aussi leur bateau, Musk a choisi de les avertir de manière hystérique du tsunami d’étrangers venant les submerger. Les thèmes du déclin démographique européen et du «génocide des blancs» constituent le leitmotiv des publications quotidiennes, voire horaires, de Musk. C’est là le terrain le plus propice à la construction d’une idéologie quasi-cohérente, largement empruntée au langage de l’extrême droite européenne. Le monde non blanc est à la fois le méchant et un simple pion. Ses membres cherchent à entrer dans l’Atlantique Nord afin de piller «nos» biens et de souiller «nos» femmes – et ils y sont encouragés par les partis du centre et de centre-gauche de l’Occident, qui importent de futurs électeurs dans le cadre d’un soi-disant Grand Remplacement. En réponse, Musk appelle à la «remigration», c’est-à-dire l’expulsion massive des résidents non blancs.
C’est l’autre facette du mode de régulation muskiste: une vision non pas de prospérité partagée, mais de violence. Le contrat de fan pour ceux qui se trouvent à l’intérieur des murs d’un Occident fortifié, et l’expulsion pour ceux qui sont marqués comme illégitimes. Après le recul des modèles de l’industrialisme fordiste et de l’externalisation et de la mondialisation post-fordistes, le muskisme offre la perspective d’une communauté purifiée de survivants.
Ici aussi, cependant, le muskisme a peiné à obtenir un soutien plus large. Musk lui-même s’est révélé étonnamment inefficace dans ses interventions politiques en dehors des États-Unis. Même ses alliances avec les partis d’extrême droite en Europe sont tendues. Il est difficile pour des partis comme le Rassemblement national français, Fratelli d’Italia ou même l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), définis par le langage du souverainisme, d’exprimer une trop grande fidélité à un étranger cherchant à s’ingérer dans la politique intérieure. Lorsque Musk s’est rapproché de Nigel Farage (Reform UK) au Royaume-Uni, ce dernier s’est dérobé.
Une autre source de friction pour le «muskisme» réside dans l’organisation populaire telle qu’on l’a vue récemment à Minneapolis. À bien des égards, l’incursion de l’ICE était le «muskisme» en action: des agents lourdement armés, équipés de tableaux de bord d’analyse de données et de logiciels de reconnaissance faciale, utilisant la haute technologie pour purger les migrants jugés indésirables et punir leurs complices «woke». Les communautés de Minneapolis se sont mobilisées en réponse et, au péril de leur vie, ont réussi à faire échouer l’opération. «Protégeons nos voisins» («Protect our neighbors»), disait un slogan populaire. C’est une conception de la souveraineté totalement étrangère au «muskisme», où l’enjeu n’est pas le nombre de fusées, de gigawatts ou de gigabits à sa disposition, mais l’expression collective d’un avenir partagé.
***
Pour l’École de la Régulation, la lutte des classes était le moteur de l’histoire. Elle a fait passer le capitalisme d’un stade de développement à un autre. À mesure que la classe ouvrière résistait à l’exploitation, les capitalistes étaient contraints de trouver de nouvelles méthodes pour s’assurer le consentement. C’est ainsi que sont nés les modes de régulation successifs: comme des efforts de compromis et de cooptation nés en réponse à la montée des conflits sociaux.
Musk et ses collègues ont la chance de vivre à une époque où aucun acteur structurel n’est capable de contester leur domination. La classe ouvrière a pratiquement cessé d’exister en tant que force organisée. En l’absence de pression venant d’en bas, les partis politiques eux-mêmes n’opposent aucune opposition significative au «muskisme». L’effet est paradoxal. D’une part, la vie des capitalistes est facilitée lorsqu’ils peuvent intensifier l’exploitation de leurs travailleurs et travailleuses et acheter de l’influence en politique sans rencontrer de résistance notable. Mais cela signifie aussi qu’ils n’ont aucune raison de freiner leurs pulsions les plus antisociales ou de prendre en comptes les conséquences à long terme de leurs actions.
Le «muskisme» incarne cette tendance: si le fordisme et le post-fordisme visaient tous deux, à des degrés divers, à garantir la paix sociale, le «muskisme» est orienté vers la guerre sociale. La relative légèreté du mode de régulation muskiste est symptomatique: l’antagoniste de la classe ouvrière est si faible, la guerre sociale si asymétrique, qu’il n’y a pas besoin d’une paix négociée. Pour l’instant, la stratégie semble fonctionner. Musk, déjà l’homme le plus riche du monde, devrait devenir le premier «trillionnaire» dès l’année prochaine.
Le capitalisme sans contraintes n’est toutefois pas toujours bon pour les capitalistes. Tout au long de son histoire, le capitalisme n’a cessé de transformer la nature et la société. Cela engendre d’énormes bouleversements. Pourtant, les entreprises ont également besoin d’un environnement politique ordonné et prévisible pour fonctionner. Une idée importante du régulationnisme est que la résistance de la classe ouvrière a, paradoxalement, contribué à stabiliser le processus d’accumulation en imposant la création d’un tel environnement. Sans une contrepartie pour les forcer à faire des concessions, les capitalistes peuvent semer un tel chaos qu’ils sapent leur propre capacité d’accumulation. Si le «muskisme» est le triomphe de la domination de classe, ce triomphe pourrait bien finir par se dévorer lui-même. (Article publié le 22 avril 2026 sur le site LPE Project; traduction rédaction A l ‘Encontre)
Quinn Slobodian est professeur d’histoire internationale à l’université de Boston et coauteur de Muskism: A Guide for the Perplexed. Quinn Slobodian a publié en français en 2022 Le capitalisme de l’apocalypse – ou le rêve d’un monde sans démocratie, Le Seuil, et Les globalistes: une histoire intellectuelle du néolibéralisme, Le Seuil, 2022.
Ben Tarnoff est un écrivain et technologue basé dans le Massachusetts et coauteur de Muskism: A Guide for the Perplexed. Il a publié en anglais en 2022, Internet for the People. The fight for our digital future, Verso.

Soyez le premier à commenter