Argentine. 50 ans après le coup d’Etat de mars 1976, «Mémoire, vérité et justice», cela doit continuer

Iris Pereyra de Avellaneda avec la photo de son fils Floreal.

Par Marcelo Valko

«Le disparu n’a pas d’existence. Il n’est ni mort ni vivant… il est disparu.» dictateur Jorge Videla

«Josef K., sans avoir rien fait de mal, fut arrêté un matin». C’est par cette incertitude diffuse que Kafka commence Le Procès.

À la mi-avril 1976, Iris Pereyra, d’Avellaneda [province de Buenos Aires], a été enlevée chez elle avec Floreal, son fils de 15 ans, et emmenée au commissariat de Villa Martelli, l’un des 814 centres de détention clandestins tels que l’ESMA (Escuela de Mecánica de la Armada), le Pozo de Banfield, El Campito ou El Chalet, qui fonctionnaient dans des quartiers généraux de police, des régiments, des commissariats, des établissements pénitentiaires et des hôpitaux. Iris demande à l’un de ses bourreaux: «Qu’ai-je fait pour qu’on m’amène ici?», l’homme répond: «Je ne sais pas, madame». Il l’ignore vraiment, mais si on l’a enlevée, c’est sûrement pour une raison qu’il n’a pas besoin de connaître. Plus tard, un autre lui dira: «Vous êtes accusée d’être une communiste montonera [membre des Montoneros]». Un mélange impossible dans lequel son fils Floreal, El Negrito comme on l’appelait à la maison, sera assassiné après avoir subi un supplice brutal. D’une certaine manière, l’incertitude de cette mère est expliquée par le général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de facto de la province de Buenos Aires, lorsqu’en mai 1977 il affirme avec emphase: «D’abord, nous tuerons tous les subversifs, ensuite nous tuerons leurs collaborateurs, puis leurs sympathisants, ensuite ceux qui restent indifférents et enfin, nous tuerons les timides.» Si Kafka avait subi les crimes de la dictature civico-militaire-ecclésiastique de 1976/1983, il aurait pu ajouter à son livre une subtilité créole propre au terrorisme symbolique: «Josef K., sans avoir rien fait de mal, a été arrêté un matin, c’était bien pour une raison».

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Les élites qui dirigeaient la dictature cherchaient à démanteler l’État, à désindustrialiser le pays, à réduire son appareil productif et à l’adapter au rôle d’exportateur de matières premières sans valeur ajoutée. Pour y parvenir, il fallait discipliner à tout prix une société habituée à exercer ses droits. Et ainsi, des signes d’une terreur déchaînée se manifestèrent. À cette époque, une personne a été fusillée contre le mur de l’Obélisque [située à Buenos Aires, élevée pour le 4e centenaire de la fondation de la ville]. Cela semble incroyable, mais c’est arrivé. À l’aube du dimanche 4 juillet 1976, en plein centre-ville de Buenos Aires, un groupe d’individus portant des casques d’acier est descendu d’une voiture devant l’Obélisque, qui n’était alors pas entouré de la grille de fer forgé dont il est doté aujourd’hui. Ils ont fait sortir de la voiture un jeune homme ligoté et bâillonné, «l’ont appuyé contre l’un des murs de pierre blanche du monument, ont formé un peloton d’exécution et l’ont criblé de balles. Ils sont partis, laissant le cadavre sur place».

En toute sérénité, le groupe de tireurs est remonté dans le véhicule et s’est éloigné des lieux. Peu après, le corps a été emporté par des membres du commissariat n° 1 sans qu’aucune information supplémentaire ne soit fournie. La veille, dans le charmant quartier [huppé] de Belgrano, une bande déchaînée avait exécuté cinq prêtres de l’ordre des Pallottins [ordre fondé en 1835 à Rome par saint Vincent Pallotti, ordre engagé entre autres dans les actions charitables, l’aide aux déshérités].

Au cours de ces années sinistres, les groupes d’intervention ont enlevé des médecins dans les hôpitaux, des avocats qui déposaient des requêtes en habeas corpus, des délégués syndicaux combatifs, des religieuses qui soignaient les malades, des prêtres et même des évêques qui avaient choisi l’option préférentielle pour les pauvres (théologie de la libération), des étudiants à la sortie de la faculté, des femmes au foyer dans leur cuisine, des femmes enceintes. De jeunes soldats effectuant leur année de service militaire ont été «enlevés» dans leurs casernes. Oscar Smith, secrétaire du syndicat Luz y Fuerza [syndicat des travailleurs de l’électricité], a été enlevé en février 1977. Quelques semaines plus tard, une douzaine de délégués de ce syndicat ont été «enlevés» et, tout comme Smith, ils sont toujours portés disparus. On estime que 510 enfants, dont certains nés en captivité, ont été enlevés et ont disparu, parmi lesquels plus d’une centaine ont aujourd’hui réussi à retrouver leur véritable identité.

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La dictature a semé l’incertitude. Personne ne comprenait pourquoi on emmenait un voisin, un collègue de bureau, un jeune qui demandait une bourse d’études. Au terrorisme d’État s’ajoutait le terrorisme symbolique. Tout le monde «pouvait» disparaître. Ces années de plomb n’ont pas seulement été funestes en raison de l’horreur physique de la torture et de la mort, mais aussi à cause de l’incertitude. Charly García l’a exprimé dans un couplet de Los Dinosaurios: «Les amis du quartier peuvent disparaître». La clé réside dans la possibilité, elle impose le risque d’être «enlevé». Nous pouvions tous disparaître entre les griffes des groupes d’intervention, dont beaucoup étaient composés de membres de la Triple A dirigée par López Rega [qui a créé l’Alliance anticommuniste argentine en 1973], figure de proue de l’extrême droite qui fut ministre des Affaires sociales sous Juan Perón puis sous Isabelita. En 1979, lorsque la Commission de l’OEA (Organisation des Etats américains) est arrivée pour enquêter sur les violations des droits de l’homme, ces groupes d’intervention continuaient d’opérer avec une telle impunité qu’ils avaient même créé des entreprises pour vendre les biens qu’ils volaient dans les domiciles des personnes qu’ils enlevaient.

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La junte militaire – composée du général Jorge Rafael Videla, de l’amiral Emilio Massera et du chef de l’armée de l’air Orlando Agosti – n’avait pas d’idée précise de ce qu’elle ferait des corps des personnes «irrécupérables» enlevées de manière clandestine et illégale. Même si elle a appliqué dans certains cas précis la «loi sur les fugitifs», comme dans le cas du massacre de Margarita Belén [exécution d’au moins 11 militants et disparition forcée de 4 autres, en décembre 1976, dans la localité Margarita Belen, dans la province du Chaco] ou les morts lors d’«affrontements», il était impossible de «faire disparaître» [«blanchir»] de cette manière des milliers de personnes. Comme l’a avoué Videla lui-même dans l’interview réalisée par Ceferino Reato un an avant sa mort en prison [le 17 mai 2013]: «Nous n’avons pas pris cette décision avant le coup d’État, mais lorsque s’est posé le problème de savoir quoi faire de ces personnes, qui ne pouvaient être ni fusillées publiquement ni condamnées judiciairement, la solution s’est imposée de manière spontanée…».

Cette «solution spontanée» a conduit les corps des victimes à finir dans des fosses clandestines telles que El Pozo de Vargas ou La Perla, entre autres. Cette «spontanéité» a également donné lieu aux «vols de la mort», au cours desquels les détenus étaient embarqués dans des avions Electra Lockheed L 188 de la Marine ou des Short Skyvan SC-7 de la Préfecture. Les prisonniers étaient anesthésiés au pentotal, connu dans le jargon sous le nom de «pentonaval», afin de faciliter la manœuvre. Une fois au-dessus du Río de la Plata, on les jetait vivants à l’eau. Comme l’indique la Commission pour la Mémoire, la Vérité et la Justice, opérant à General Madariaga, dans la province de Buenos Aires, ce fut le «dernier maillon de la chaîne des actions menant à la disparition forcée de personnes: l’enlèvement, la torture, l’emprisonnement, le meurtre». Les enfants et les proches des détenus politiques, syndicaux et étudiants de la localiét d’Azul (province de Buenos Aires) dénoncent le fait qu’il y eut 60 victimes. Dans une autre ville de province tranquille comme Chivilcoy, la Commission pour la mémoire locale révèle qu’il y eut 25 personnes, entre les exécutés et les disparus, un chiffre qui nous donne la mesure du drame subi durant ces années.

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Le terrorisme d’État, avec son appareil de propagande, a largement réussi à discipliner la société en réduisant au silence les voix courageuses. Des écrivains comme Rodolfo Walsh et des cinéastes comme Raymundo Gleyzer ont disparu. Des milliers de personnes se sont exilées, parmi lesquelles des acteurs comme Alfredo Alcón, des écrivains comme Osvaldo Soriano et même le musicien Ariel Ramírez, créateur de La Misa Criolla. Des livres immortels comme Crime et Châtiment de Dostoïevski ont été interdits. Même des éditeurs ont été pris pour cible. Lors d’une «descente» au Centre éditorial d’Amérique latine (CEAL) créé par Boris Spivacow, 24 tonnes de livres et de fascicules ont été saisis. Plus d’un million et demi d’ouvrages ont été «confisqués», puis brûlés sur un terrain vague de Sarandí (ville du Grand Buenos Aires). Un siècle plus tôt, le poète allemand Heinrich Heine avait pressenti l’avenir: «Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes». Comble de l’absurde, la censure s’est intéressée à la mythique émission pour enfants El Capitán Piluso, interprétée par Alberto Olmedo et Humberto Ortiz, ce dernier étant Coquito, l’auteur des scénarios. Le Capitaine Piluso a été dépouillé de son grade et a cessé de s’appeler Capitaine ; on lui a retiré la fronde qu’il portait autour du cou, «car elle incitait les enfants à la violence», et Coquito a perdu son costume de marin parce qu’il ridiculisait la Marine argentine.

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Alors que la situation économique se détériorait de jour en jour, le retour à la démocratie semblait une utopie lointaine. En effet, en 1981, le général Leopoldo Galtieri [chef de la junte de décembre 1981 à juin 1982] affirmait que «les urnes sont bien gardées». Cependant, un an plus tard, les aléas de l’histoire ont ouvert une issue inattendue. La défaite des Malouines [du 2 avril au 14 juin 1982] a anéanti les rêves des militaires, surtout après l’euphorie initiale et la manière dont l’armée de la dictature (et non celle de San Martín – héros national, artisan principal de l’indépendance) a mené la guerre. Je suggère de consulter le rapport Rattenbach rédigé par les militaires eux-mêmes, qui recommande la destitution de Galtieri et sa condamnation à mort, tout comme celle d’autres responsables. Au Chili, par exemple, où il n’y eut pas de débâcle militaire, Pinochet a continué d’exercer le pouvoir et a fini par devenir sénateur à vie. Franco, après sa victoire, est resté au pouvoir pendant près de quarante ans. Si, en Argentine, après la défaite des Malouines, les forces armées ont pu se retirer du gouvernement en bon ordre, c’est grâce à la complicité des politiciens radicaux et péronistes.

Tout au long de ces années de dictature, il y a eu des grèves et des mobilisations courageuses que l’espace dont je dispose dans cet article ne me permet pas d’évoquer, des résistances qui ont fait le tour du monde, comme la marche des Mères de la Place de Mai autour de notre austère pyramide de la Révolution. Elles ont brandi une revendication immortelle avec un slogan simple, propre à une mère au foyer qui cherche son fils: «Ils l’ont emmené vivant, nous le voulons vivant». Pour conclure, et comme noblesse oblige, la junte militaire génocidaire de 1976 s’est autoproclamée «Processus de réorganisation nationale», se considérant comme l’héritière de Julio Roca qui, selon l’histoire officielle, ce chef-d’œuvre de l’oligarchie, a «organisé la nation» en procédant à un extermination massive des indigènes [Patagonie lors de l’offensive de 1878 alors qu’il était en charge du ministère de la Guerre]. Très vite, Roca et ses mandants ont remplacé le Malón Indio [qualification par les militaires des «offensives des Indiens» pour justifier leur massacre] pour se concentrer sur le Malón Rojo [analogie de formule pour les militants syndicalistes et socialistes], avec des lois sévères et une violence inouïe visant à discipliner le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, par le négationnisme [des massacres de la dictature], ils poursuivent le même objectif. Dans «Pédagogie de l’oubli», j’avance une hypothèse évidente: le massacre engendre le massacre, le génocide engendre le génocide, le bûcher engendre le bûcher, et ainsi de suite. Cinquante ans après le coup d’État, nous ne pardonnons pas, nous n’oublions pas. Ils sont 30’000. Mémoire, vérité et justice. C’est lent, mais cela continue… (Article publié le 23 mars 2026 sur le site Huella Del Sur; traduction rédaction A l’Encontre)

Marcelo Valko est écrivain, psychologue et journaliste.

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