
Par Ziad Majed
Les chapitres de la guerre israélienne dévastatrice contre le Liban se succèdent, accompagnés d’un échange d’accusations entre Libanais. Pendant ce temps, le gouvernement à Beyrouth tente de convaincre des pays de la région et d’Europe d’intervenir auprès de Washington et de Tel-Aviv pour mettre fin à la guerre. Afin de permettre aux déplacé·e·s de regagner leurs villes, leurs quartiers et leurs villages, et de donner à l’armée libanaise la possibilité de désarmer le Hezbollah, désormais officiellement «hors-la-loi».
Accusations, simplifications et trahison
Dans le même temps, de nombreux Libanais, issus de différentes confessions, régions et catégories sociales, expriment leur mécontentement et leur colère contre le Hezbollah pour son engagement dans la guerre; pour défendre l’Iran, contre la campagne militaire menée par Tel-Aviv et Washington, et aussi par fidélité au Guide suprême [Ali Khamenei, puis Mojtaba Khamenei]. Ils estiment que le parti a entraîné le Liban dans une seconde «guerre de soutien», après l’avoir déjà impliqué dans une guerre de soutien à Gaza entre octobre 2023 et novembre 2024. Celle-ci s’est soldée par une catastrophe humaine, urbaine et économique pour le Liban, sans avoir eu le moindre impact sur le cours de la guerre d’anéantissement de Gaza. Ils voient dans tout cela une dépendance du parti (Hezbollah) à l’égard de Téhéran et une disposition à sacrifier le pays et sa population pour lui venir en aide.
En contrepartie, le Hezbollah et ses partisans répondent à leurs détracteurs en affirmant qu’Israël préparait une guerre totale contre le parti chiite et contre le Liban, et que la question ne se résume pas aux quelques roquettes tirées après des mois de retenue face aux frappes et assassinats ininterrompus de la part d’Israël. Ils soutiennent que les mobilisations préalables israéliennes, l’appel de ses réservistes et sa préparation à l’extension de l’occupation dans le sud du Liban – dans le cadre d’un plan visant à modifier l’ensemble des équilibres au Moyen-Orient, comme le répète lui-même Benyamin Netanyahou – constituent la preuve que la guerre était inévitable et qu’elle aurait eu lieu indépendamment des tirs du Hezbollah. Ils rejettent également la récente décision du gouvernement et accusent leurs adversaires d’agir sous les ordres de Washington et de certains de ses alliés arabes.
Si l’accusation de dépendance du Hezbollah vis-à-vis de l’Iran et de son mépris pour l’intérêt du Liban – qui consisterait à éviter davantage de destructions, de déplacements et de morts – est fondée, l’affirmation inverse, selon laquelle la guerre était inéluctable indépendamment de ses actions, relève d’une vision qui nie toute volonté politique et réduit les événements à des fatalités auxquelles aucune action ne pourrait s’opposer. Toutefois, trois autres points méritent d’être soulignés.
Le premier est que certains détracteurs du Hezbollah ne considèrent pas que plus de 10’000 violations israéliennes du cessez-le-feu (selon les Nations unies) sur une année constituent une continuation de la guerre, ni une normalisation de celle-ci, tant qu’elles restent confinées à une zone géographique limitée au sud et à la Bekaa [vallée située dans la partie orientale du Liban], et que la majorité des victimes appartient à la communauté chiite. Cela soulève des questions essentielles pour réfléchir à l’avenir du pays, concernant le sens de l’appartenance nationale et les relations entre communautés et régions dans un Moyen-Orient où les conflits ne sont pas près de s’apaiser. Au contraire des discours simplificateurs qui attribuent des responsabilités unilatérales à ces crises endémiques.
Le deuxième point concerne la question de la communauté chiite libanaise, de plus en plus pressante dans le contexte national, non seulement à cause de cette guerre, mais aussi en raison de la durée de la crise, de la rigidité croissante et du manque de diversité interne à la communauté. Il ne s’agit pas d’une exception dans l’histoire confessionnelle libanaise, mais c’est devenu, ces dernières années, presque la seule exception, et il convient d’en analyser les causes internes et externes. Parmi celles-ci figure la réalité frontalière, qui a placé les chiites en contact direct avec Israël, entraînant des déplacements répétés avant et après la naissance du Hezbollah, souvent sans que leur gravité soit prise au sérieux par les autres Libanais.
Le troisième point, qui correspond à une traduction amère des deux précédents, réside dans un discours de trahison et de haine dont plus personne ne semble aujourd’hui s’abstenir. De nombreux adversaires du Hezbollah rivalisent désormais avec lui dans la violence verbale et les accusations de collaboration, dont il avait pourtant été le précurseur. Des voix ont même émergé exprimant une forme de réjouissance face aux malheurs du sud et de la banlieue sud de Beyrouth, allant parfois jusqu’à des propos qui peuvent, sans exagération, être qualifiés de discours de guerre civile [1].
Que faire?
Il est difficile de prévoir ce qui se produira dans les jours et semaines à venir. Toutefois, la crainte d’un enlisement de la guerre au Liban, détachée de celle contre l’Iran, est pleinement justifiée. En effet, une possible décision américaine de mettre fin aux opérations militaires contre Téhéran – facilitée par l’absence d’objectifs clairs et la capacité de Donald Trump à proclamer une victoire, ce qui semble être son principal objectif – pourrait ne pas s’appliquer au Liban. Il est envisageable que Washington permette à Netanyahou de poursuivre la guerre au Liban jusqu’à imposer ses propres conditions à Beyrouth après avoir provoqué un bouleversement profond de la situation sur le terrain.
Si un tel scénario se confirmait, le pays devrait faire face à une série de défis immédiats et à moyen terme. La gestion des catastrophes humaines, matérielles et des déplacements exigera des ressources considérables, difficiles à mobiliser sans l’engagement de la diaspora libanaise et des pays amis prêts à fournir une aide. La gestion des tensions internes nécessitera le maximum de cohésion institutionnelle possible, notamment au sein de l’armée et des forces de sécurité, ainsi que leur déploiement sur l’ensemble du territoire au nord du fleuve Litani, puisque leur présence au sud reste temporairement impossible. Elle demeure pourtant une condition future de tout accord de cessez-le-feu pour faire face à une nouvelle occupation israélienne.
Le développement du discours du gouvernement libanais, l’explication de ses orientations et les moyens qu’il met en œuvre pour suivre la situation et se préparer à la phase d’après sont tout aussi importants que les mesures prises ou à prendre pour faire face à la guerre. En effet, insister sur la récupération du monopole de la décision de guerre ou de paix, sur l’exclusivité de la détention des armes et le refus d’entraîner le Liban dans des conflits destructeurs reste essentiel. Mais cela ne peut être cohérent sans affirmer simultanément l’impossibilité de réaliser ces objectifs tant que persistent les bombardements, les meurtres, les déplacements forcés, et l’occupation et les violations de la souveraineté libanaise par Israël.
De même, considérer la branche militaire du Hezbollah comme hors-la-loi exige parallèlement d’obtenir des garanties quant à la cessation des assassinats ciblés et des attaques israéliennes contre ses membres, crimes qui n’ont jamais cessé depuis la guerre précédente.
Il est également nécessaire d’envisager les pires scénarios: une destruction massive dans le sud, la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth, une occupation militaire de certaines zones du sud empêchant le retour de centaines de milliers de déplacé·e·s, et des crises sociales et économiques oppressantes susceptibles d’alimenter des tensions politiques et communautaires, exploitables par beaucoup et par opportunisme.
Le Liban est ainsi entré dans une phase dont le danger dépasse la guerre elle-même. Se contenter d’échanger des accusations n’a plus aucune utilité politique. Quoi qu’il en soit, aucun règlement de comptes, ni aucune application des décisions gouvernementales ne seront possibles avant un arrêt complet de la guerre, suivi d’un processus visant à étendre progressivement l’autorité des seules forces armées nationales sur l’ensemble du territoire. (Article paru dans Al Quds le 14 mars 2026; traduction de l’arabe par Suzanne Az)
Ziad Majed, politiste franco-libanais, professeur universitaire, auteur notamment de Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, La Découverte, octobre 2025.
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[1] Dans un entretien à Philosophie Magazine le 17 mars 2026, à la question «Le clivage pro et anti-Hezbollah suit-il les lignes confessionnelles?», Ziad Majed répond: «En grande partie oui, mais pas mécaniquement. Il est très difficile aujourd’hui de trouver des voix favorables au Hezbollah parmi les chrétiens, les sunnites ou les druzes. Ce n’est pas impossible, mais c’est marginal. Du côté chiite, une majorité reste solidaire du parti, pour des raisons qui ne se résument pas à l’allégeance politique. Les communautés chiites sont majoritaires dans les zones les plus frappées, à savoir le Sud-Liban, la banlieue sud de Beyrouth et la Bekaa, dans lesquelles il existe un traumatisme qui n’est pas lié à la guerre actuelle mais qui remonte aux occupations israéliennes de 1978, puis de 1982, bien avant l’existence du Hezbollah. Il y a donc un traumatisme collectif qui n’est pas réductible au soutien au parti. Cela dit, même chez les anti-Hezbollah, la condamnation d’Israël est quasi unanime. La question n’est pas de choisir entre les deux mais de comprendre pourquoi certains estiment que s’aligner sur la position iranienne a donné à Israël le prétexte d’une guerre qu’il voulait mener.»
Après avoir souligné l’impossibilité d’une «expulsion» du Hezbollah étant donné son ancrage dans une communauté, Ziad Majed résume ainsi les objectifs du gouvernement Netanyahou: «imposer une occupation la qualifiant de “zone tampon” au Sud-Liban, mais jusqu’où s’étend-elle et pendant combien de temps? Il était question d’abord de faire “évacuer” la région qui est au sud du fleuve Litani, soit à peu près 8% de la surface du pays mais aujourd’hui, c’est une autre zone qui est évoquée, qui s’étend jusqu’au fleuve Zahrani, soit plus de 10% du territoire libanais. Si les déplacés de ces zones ne peuvent pas rentrer chez eux, cela crée des tensions sociales durables dans tout le pays: plus de densité, plus de difficultés économiques, etc. Dans ce scénario, l’objectif israélien serait donc de répandre le chaos dans le pays. Et il y a, dans une frange de l’extrême droite israélienne, des voix qui parlent ouvertement d’urbicide (détruire le sud et rendre la banlieue de Beyrouth semblable à Khan Younes) et d’annexion. Je ne pense pas que ce scénario soit réalisable, mais l’objectif de rendre certaines zones inhabitables pour négocier ensuite les termes d’un retrait est bien réel.» (Réd.)
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«La guerre au Liban ouverte à tous les scénarios»

Par Mounir Rabih
La guerre israélienne au Liban est entrée dans une nouvelle phase, dépassant désormais toutes les lignes rouges. À l’image du conflit régional qui se dérégule complètement, avec le ciblage par Israël d’installations gazières en Iran et les menaces iraniennes de frapper les infrastructures pétrolières dans les pays du Golfe, toute la région est actuellement sur un volcan prêt à exploser. D’autant plus que, selon des milieux diplomatiques, l’intention de Donald Trump est désormais claire: renverser le régime iranien.
Le Liban est au cœur de cette guerre en expansion, et toutes les voies menant à une trêve ou à un cessez-le-feu sont fermées. Les messages diplomatiques en provenance d’Israël confirment une volonté de poursuivre l’escalade militaire sans limites, notamment après l’utilisation par le Hezbollah de missiles balistiques à longue portée tirés depuis le nord du fleuve Litani. Cela signifie que l’opération israélienne ne s’arrêtera pas au Litani, avec des fuites évoquant une guerre susceptible de durer des mois.
Selon les informations recueillies de sources concordantes, Israël divise son opération militaire en trois phases: la première vise à prendre le contrôle de la zone au sud du Litani; la deuxième consiste à progresser au nord du Litani, depuis la côte et depuis le mont Hermon vers la Békaa-Ouest, puis à redescendre afin de couper le Sud du reste de la Békaa; la troisième phase viserait la Békaa, soit par des opérations aéroportées, soit par des bombardements massifs accompagnés de destructions et de déplacements de population, soit encore par une invasion terrestre.
Dans les coulisses, on avance que l’objectif israélien est le désarmement total du Hezbollah, sa destruction et son démantèlement. Israël aurait obtenu un feu vert du président américain, qui justifie cette stratégie par un discours de représailles, notamment en référence aux attentats contre l’ambassade américaine et les marines dans les années 1980. Concernant la banlieue sud de Beyrouth, les sources diplomatiques évoquent une détermination américano-israélienne à démanteler toute l’infrastructure du Hezbollah, tout en espérant que des pressions internationales puissent empêcher une destruction totale et permettre un accord avant cela.
Du côté du Hezbollah, la décision de poursuivre le combat reste ferme. Selon des sources proches, le parti estime pouvoir tenir, modifier les rapports de force et imposer un cessez-le-feu à Israël. Il lie étroitement le front libanais au front iranien, et Téhéran a clairement indiqué qu’aucun cessez-le-feu ne serait accepté sans garantie d’un arrêt des hostilités au Liban. La stratégie actuelle du Hezbollah repose sur une guerre de guérilla dans le sud du Litani pour ralentir l’avancée israélienne, tout en utilisant l’ensemble de son arsenal pour frapper le Nord israélien et exercer une pression susceptible de pousser Israël vers une cessation des combats.
Infrastructures publiques dans le viseur?
Israël intensifie de son côté ses opérations en ciblant notamment les centres logistiques du Hezbollah, en empêchant les ambulances de circuler au sud du Litani et en détruisant les ponts et les infrastructures utilisés pour l’acheminement des armes et des combattants. Malgré cela, le Hezbollah parvient encore à approvisionner le front. Israël cherche à empêcher ces flux en adoptant une stratégie de terre brûlée, visant à isoler complètement le Sud du reste du Liban. Ses objectifs devraient s’étendre progressivement jusqu’au ciblage des institutions civiles liées au Hezbollah, avec des craintes d’atteintes aux hôpitaux. Les opérations ciblées pourraient également s’élargir aux responsables politiques du parti.
Le Liban s’attend à une escalade encore plus large, pouvant toucher différentes régions ainsi que les infrastructures publiques, comme les routes principales et les ponts. Pour Israël, le contrôle du sud du Litani ne suffira pas à garantir la sécurité de son territoire face aux missiles tirés depuis le nord du fleuve ou depuis la Békaa. Toutes les propositions internationales, notamment européennes ou françaises, sont rejetées. Des diplomates rapportent dans ce cadre une profonde méfiance américano-israélienne envers l’État libanais et ses institutions quant à leur capacité à désarmer le Hezbollah. Washington et Tel-Aviv ne veulent pas répéter les expériences passées et ne se contenteront donc pas d’une présence au sud du Litani sans démilitarisation du nord du fleuve.
Plusieurs scénarios sont dans ce cadre évoqués: une réédition du scénario de 1982, avec un élargissement de l’invasion israélienne et l’occupation de portions du territoire libanais; une décision du Conseil de sécurité sous le chapitre VII, impliquant le déploiement de forces internationales et une mise sous tutelle des points de passage et des infrastructures; une occupation du sud du Litani combinée à la poursuite d’opérations militaires ponctuelles dans différentes régions du Liban. Quel que soit le scénario, les répercussions sur l’entité libanaise seraient majeures. Et le sort du Liban apparaît désormais étroitement lié à celui de l’Iran et à l’issue de ce conflit régional… (Article publié dans L’Orient-Le Jour le 18 mars 2026 à 23h00)

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