Les menaces croissantes de Trump contre Cuba

Cuba, février 2026. (capture d’écran)

Entretien avec Samuel Farber

Le 3 janvier, les États-Unis ont bombardé Caracas, faisant, selon certaines sources, 80 morts, et ont enlevé le président du Venezuela, Nicolás Maduro, ainsi que son épouse, Cilia Flores.

Au cours des semaines qui ont suivi cette attaque, l’attention s’est largement tournée vers Cuba, où Trump et de hauts responsables de son administration ont durci leur discours à l’encontre du gouvernement. En plus des nouvelles sanctions déjà mises en œuvre par Trump, un blocus pétrolier a été imposé au pays, aggravant les conditions de vie des Cubains ordinaires et provoquant une crise humanitaire.

Cet entretien avec Samuel Farber sur la situation désastreuse à Cuba a eu lieu dans les jours qui ont suivi le début de la guerre criminelle menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, et s’inscrit dans le contexte plus large de l’intensification des mesures anti-immigrés aux États-Unis et des attaques impérialistes à l’étranger [voir article de Samuel Farber sur le site alencontre.org publié le 10 février 2026 : «La situation précaire de Cuba»].

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Tempest : Dans le sillage de ses attaques impérialistes contre le Venezuela, nous avons vu l’administration Trump intensifier ouvertement la pression sur Cuba. Cela doit également être replacé dans le contexte de la dernière attaque militaire non provoquée contre l’Iran et de la tentative d’y orchestrer un changement de régime. Trump a déclaré une « urgence nationale » concernant Cuba et impose un blocus pétrolier. Pourriez-vous nous parler de la nature de cette campagne d’escalade et de l’impact que vous pensez qu’elle aura sur les Cubains ordinaires ?

Samuel Farber : Cette escalade a créé la situation la plus difficile pour Cuba depuis le 1er janvier 1959, et il est très difficile d’envisager une solution acceptable, du moins à court terme. C’est particulièrement le cas alors que la répression gouvernementale a brisé le consensus politique minimal qui aurait permis un rejet aussi inclusif et généralisé que possible de l’ingérence impérialiste dans les affaires intérieures de Cuba.

C’est une situation effroyable. Les livraisons de pétrole en provenance du Venezuela avaient déjà été réduites avant le coup d’État et l’enlèvement menés par les États-Unis le 3 janvier. Mais aujourd’hui, elles sont complètement interrompues.

Le président brésilien, Lula, s’est fait un devoir, comme tant d’autres présidents de gauche en Amérique latine, de manifester son amitié envers le gouvernement cubain. Mais Petrobras, au Brésil, ne dit pas un mot sur l’envoi de pétrole.

Le Mexique avait commencé à envoyer du pétrole à Cuba, mais a suspendu ces livraisons car Claudia Sheinbaum ne souhaite pas s’aliéner Trump. Il est très révélateur que les navires de la marine mexicaine aient acheminé des vêtements, de la nourriture, etc., vers Cuba, mais pas de pétrole, qui est absolument essentiel.

Je tiens à souligner que la situation avant cette crise récente était déjà très difficile. De 2022 à 2025, l’émigration a atteint au moins 1 million de Cubains, sur une population de 11 millions. Ils ont quitté le pays en masse avec l’acquiescement indirect du gouvernement, ce qui a en fait été facilité par le Nicaragua qui a accueilli des Cubains sans visa. De toute évidence, le Nicaragua n’aurait pas agi ainsi sans l’accord du gouvernement cubain. Le 8 février, le Nicaragua a annoncé qu’il mettait fin à l’accès sans visa pour les Cubains.

La situation est donc critique. Le pays est paralysé. On ne voit pratiquement plus de véhicules dans les rues de La Havane. Toutes sortes d’interventions médicales ont été suspendues. Les coupures d’électricité étaient déjà nombreuses et longues avant le 3 janvier, mais elles sont encore pires aujourd’hui.

Dans le même temps, les États-Unis traitent les Cubains sur leur territoire presque aussi mal que les autres Latino-Américains et les réfugiés, car la xénophobie de Trump a dépassé même son anticommunisme.

Comment décririez-vous les perspectives pour les États-Unis de provoquer un changement de direction et une cooptation du gouvernement, comme au Venezuela ?

À court terme, je ne vois rien d’autre se produire qu’un éventuel coup d’État au sein du gouvernement — similaire mais pas identique à celui du Venezuela, car le système cubain est bien plus ancré et perdure depuis 67 ans. La structure du pouvoir cubaine a été bien plus forte politiquement qu’au Venezuela, comparativement parlant. Elle est également beaucoup plus impitoyable dans la répression musclée de l’opposition. Il convient de noter qu’il y a environ un millier de prisonniers politiques à Cuba. De plus, selon l’Institute for Crime and Justice Policy Research du Birkbeck College de Londres, depuis plusieurs décennies, Cuba figure parmi les 10 % des pays (sur 224 pays et territoires) ayant le taux d’incarcération par habitant le plus élevé pour les délits de droit commun, bien qu’elle reste derrière le Salvador et les États-Unis.

Des rumeurs font état de négociations secrètes entre le gouvernement cubain et le gouvernement américain concernant un changement.

Le président cubain Díaz-Canel a confirmé que le gouvernement cubain avait eu des discussions avec les États-Unis au sujet de la situation actuelle.

Et, comme l’avait initialement rapporté le Miami Herald fin février, avant que la nouvelle ne soit reprise plus largement par les médias américains, lors d’une récente conférence de la Caricom (Communauté des Caraïbes), Marco Rubio et des membres de son équipe ont rencontré Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro et fils de l’ancien dirigeant de longue date de GAESA (Grupo de Administración Empresarial S.A.), l’empire commercial de l’armée cubaine qui contrôle au moins 40 % de l’économie cubaine.

Rien n’a été révélé quant au contenu de cette rencontre, mais les déclarations ultérieures de Rubio laissent entendre que le gouvernement Trump pourrait tenter de reproduire le scénario vénézuélien à Cuba. Comme l’a formulé Rubio : « Cuba doit changer. Et elle n’a pas besoin de changer d’un seul coup. Elle n’a pas besoin de changer du jour au lendemain. Tout le monde ici est mature et réaliste. »

Comme à son habitude, Trump semble parfois suggérer cette approche un jour, puis adopter une ligne plus dure le lendemain. Bien que cela n’ait pas fait l’objet de larges discussions, aux yeux même des décideurs politiques de droite à Washington, Cuba diffère du Venezuela sur un point important : alors que certains Vénézuéliens ont fui vers les États-Unis ces dernières années, la grande majorité s’est rendue dans des pays comme la Colombie et le Chili. Dans le cas de Cuba, toute « résolution » violente de la crise cubaine ferait débarquer des centaines de milliers de réfugiés sur les côtes américaines.

GAESA pourrait elle-même voir son propre avenir menacé et tenter d’agir, mais il ne s’agit là que de pure supposition, car rien n’indique pour l’instant que ses dirigeants aient pris des mesures concrètes. Parmi tous les scénarios possibles à Cuba, je pense que nous pourrions assister à une sorte de transition militaire orchestrée par Raúl Castro lui-même. Raúl Castro est âgé de 94 ans, soit dit en passant, et contrairement à son frère aîné, Fidel, il a toujours fait preuve d’un pragmatisme bien plus marqué. Raúl était membre du groupe de jeunesse du Parti communiste dans les années 1950 et était bien plus imprégné de la ligne politique traditionnelle de Moscou, et donc du pragmatisme, que ne l’était Fidel.

La presse cubaine de droite, que je suis de près, a évoqué la prise de pouvoir par un membre éminent de l’Assemblée nationale, qui pourrait être l’équivalent de Delcy Rodríguez au Venezuela. Pour autant que je sache, il pourrait s’agir d’une rumeur lancée par la CIA, sans aucun fondement, destinée à encourager les divisions au sein du régime cubain.

Mais je pense qu’il existe un élément nouveau et très inquiétant à Cuba, à savoir la montée d’un courant politique pro-américain parmi les élites intellectuelles et politiques, bénéficiant d’un soutien populaire significatif. Il n’y a aucune chance d’annexion aux États-Unis puisque le Congrès, qu’il soit dominé par les républicains ou les démocrates, ne l’approuvera jamais. Mais ce qui risque de se produire, c’est l’essor d’une politique « platista » pro-américaine [voir explication ci-après].

Certains Cubains expriment cette attitude : « Nous en avons assez de cette crise. Que les États-Unis viennent et améliorent notre situation. » C’est inquiétant, et cela trouve son origine dans le fait que, depuis le début des années 1990, les nouvelles générations de Cubains ont vécu sans connaître de période de relative stabilité économique et de prospérité.

D’un point de vue historique, les années 1980 sont considérées rétrospectivement comme la meilleure période économique depuis la révolution du point de vue de la population dans son ensemble, en termes d’accès aux éléments de base que sont l’alimentation et les transports (pouvoir se rendre au travail et en revenir dans un délai raisonnable). Tout cela était relativement satisfaisant, selon les normes historiques et par rapport au passé cubain depuis la victoire de la révolution en 1959.

Je ne parle pas ici d’une comparaison avec d’autres pays. Cuba se situe désormais dans le tiers inférieur des pays d’Amérique latine en termes de développement économique, alors qu’elle figurait dans les 20 % supérieurs avant la révolution. Le plus important est le fait que le gouvernement cubain a cessé de publier des données relatives aux questions de pauvreté et d’inégalité dans le pays depuis au moins deux décennies.

Ainsi, toute personne née et ayant grandi à Cuba après les années 1990 n’a connu que des crises économiques et des pénuries persistantes. Tous les indicateurs économiques actuels, comparés à ceux de 1989, sont désastreux. Ils ne représentent qu’une fraction – et souvent une fraction peu élevée. Il existe tout un groupe de personnes, âgées de 40 à 45 ans, qui n’ont jamais connu ni ne se souviennent d’aucun bien-être économique, même en termes relatifs.

Il y a également une crise démographique. La population cubaine comptait 11 millions de personnes il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, les estimations s’élèvent à un peu plus de 8 millions, car, outre l’émigration massive, le taux de natalité a considérablement baissé. Cela signifie donc, d’un point de vue économique, qu’une population âgée plus nombreuse doit être prise en charge par une population jeune beaucoup plus réduite.

Pourriez-vous expliquer à quoi vous faites référence lorsque vous parlez de la politique platiste ?

Je fais ici référence à l’amendement Platt. Rappelez-vous que Cuba est devenue officiellement indépendante en 1902. De 1902 à 1934, l’indépendance de Cuba était juridiquement contestable car, pour que les États-Unis quittent Cuba, l’Assemblée constituante cubaine avait dû adopter en 1901 un amendement présenté par le sénateur Orville Platt (R-CT) et approuvé par le Congrès américain. Cet amendement réservait aux États-Unis le droit d’intervenir militairement à Cuba en cas de défaillance de la sécurité susceptible de mettre en danger les intérêts américains. Finalement, après la révolution de 1933, l’amendement a été aboli en 1934, mais en échange, les États-Unis ont été autorisés à conserver la base navale de Guantánamo à perpétuité.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les raisons de cette escalade actuelle et sur la manière dont vous percevez la projection croissante de la puissance militaire américaine dans les Caraïbes et en Amérique latine ?

La pression exercée sur Cuba s’inscrit dans le cadre d’une offensive d’extrême droite beaucoup plus large en Amérique latine, non seulement sur le plan militaire mais aussi économique, et il faut replacer cela dans ce contexte. Nous venons de voir Trump se mettre en quatre pour aider le président d’extrême droite de l’Argentine, Javier Milei, afin de le sauver d’une crise économique. Il n’est pas vrai que le gouvernement ait été définitivement sauvé, mais Milei a au moins réussi à remporter les élections de mi-mandat qui ont suivi le « sauvetage » de Trump.

Au Chili, nous venons d’assister à l’élection de José Antonio Kast, un représentant de l’extrême droite. En Bolivie, nous avons assisté à la défaite du Mouvement vers le socialisme et à l’élection de Rodrigo Paz, renforçant ainsi la droite bolivienne. Il existe également un gouvernement de droite en Équateur qui vient soudainement de rompre toutes relations avec Cuba.

La gauche subit une forte pression politique au Brésil. Lula est confronté à une opposition de droite très virulente. Le mouvement évangélique brésilien est probablement le plus puissant d’Amérique latine, avec d’importantes organisations politiques à son service.

Au Mexique, Claudia Sheinbaum et son parti, Morena, sont politiquement très forts, car tant le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) que le Parti d’action nationale (PAN) ont sérieusement perdu de leur crédibilité en tant qu’alternatives politiques. Mais Sheinbaum est confrontée à un défi de taille de la part des très grands trafiquants de drogue, ainsi qu’à des défis économiques dont Trump s’est servi pour exercer une forte pression sur elle.

Il convient de noter que l’Angola, pays riche en pétrole, dont le parti au pouvoir doit dans une large mesure son existence même au gouvernement cubain, n’a absolument rien fait pour aider ce gouvernement en cette période critique.

Vous brossez un tableau objectivement pessimiste, tant en ce qui concerne la crise à Cuba que les limites de l’influence internationale face à Trump. Pourtant, nous assistons à une colère croissante contre Trump, y compris au sein de la communauté latino-américaine, face à son racisme et à sa politique anti-immigrés. Selon vous, quelles sont les tâches essentielles de la gauche et des mouvements sociaux ici aux États-Unis en ce moment ?

Les principes fondamentaux consistent à empêcher les États-Unis d’intervenir à Cuba et à s’opposer à l’arbitraire et à la suppression des droits démocratiques les plus élémentaires par le gouvernement cubain, lui-même très autoritaire, un problème majeur qui persiste depuis plusieurs décennies.

Dans la mesure où nous pouvons influencer les événements ou exercer une pression, par exemple sur les libéraux au Congrès et surtout sur toutes sortes d’organisations progressistes de la société civile, nous devons essayer de rendre toute intervention beaucoup plus coûteuse pour Trump et l’empêcher de commettre des actes terribles à Cuba.

Et d’autres doivent également faire pression sur leurs gouvernements. Trump utilise principalement la menace de droits de douane contre certains pays, le Mexique en particulier. Le Mexique pourrait tenir tête à cela. Le gouvernement mexicain est le mieux placé pour acheminer du pétrole à la population cubaine. La popularité de Sheinbaum reste très élevée, et l’opposition est en train de s’effondrer, bien que, comme je l’ai souligné précédemment, il y ait une grave crise concernant les grands cartels de la drogue.

En résumé, nous devons nous opposer à toute intervention américaine à Cuba et défendre l’autodétermination nationale de ce pays, comme nous l’avons fait dans le cas de l’Ukraine face à l’invasion russe. Nous devrions également soutenir les groupes d’opposition démocratiques à Cuba qui, comme nous, s’opposent à l’intervention américaine dans ce pays. (Entretien publié sur le site Tempest (Revolutionary Socialist Collective) le 16 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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