
Par Bernard Duterme (Cetri)
Décapiter le Nicaragua ?! Le stade Donald de l’impérialisme yankee en Amérique latine en serait pour ses frais. Trop pauvre, le Nicaragua. Et trop ambivalents, les autocrates Ortega & Murillo : rhétoriquement, dans un camp ; économiquement, dans l’autre.
Trump va-t-il décapiter le Nicaragua ? Pas impossible. Mais peu probable. Très peu probable, oserions-nous. Encore que. Le créateur du lunaire « Conseil de la paix » n’est pas à une improbabilité près. Même s’il peut aussi se dégonfler subitement. Et dissimuler ses renoncements par l’annonce d’autres impératifs suprémacistes. Tous autant évidents qu’urgents, priorités naturelles du « plus grand, fort et magnifique pays de l’histoire de l’humanité ». La lecture campiste, dont le président des États-Unis et ses homologues nicaraguayens, le coprésident Daniel Ortega et son épouse, la coprésidente Rosario Murillo, sont à la fois les premiers artisans (en paroles) et les premiers violeurs (en actes), peut servir. Mais elle peut également s’effacer sur un coup de tête ou de fil, en une poignée de main virile.
De la révolution sandiniste à l’involution ortéguiste
Pour rappel – ou pour les plus jeunes –, l’actuel coprésident du Nicaragua, qui occupe la magistrature suprême depuis vingt ans (à quelques mois près), avait déjà dirigé ce petit pays centro-américain (plus de quatre fois la Belgique tout de même, en superficie) dans les années 1980, une décennie durant. C’est en 1979 que les révolutionnaires du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) – Daniel Ortega et huit autres commandants à sa tête – étaient parvenus à renverser la dictature dynastique des Somoza… forgée au début des années 1930 et longtemps soutenue par les États-Unis. On prête d’ailleurs au président Franklin D. Roosevelt cette répartie… apocryphe : « Somoza est peut-être un fils de p…, mais c’est notre fils de p… ». Répartie exhumée ici pour mieux rappeler que les « républiques bananières » et le cynisme impérialiste yankee ne sont pas nés sous Trump.
Entre improvisation et dogmatisme, miné par le harcèlement contre-révolutionnaire du président Ronald Reagan – l’idole de Donald Trump –, la tentative sandiniste d’édification d’un socialisme démocratique fera long feu. La parenthèse révolutionnaire se refermera en 1990, quand le FSLN perdra le pouvoir au terme d’une élection faussée par la menace de Washington de poursuivre l’agression contre le Nicaragua. Épuisée par les sacrifices consentis dans un climat de mobilisation militaire permanente, d’embargo, de pénurie et d’hyperinflation, mais aussi de mesures gouvernementales austéritaires dans les dernières années de la « révolution », une majorité de l’électorat (54,7%) choisira d’en finir avec le sandinisme, sur fond de guerre froide crépusculaire.
Seize ans plus tard, en 2006, après trois administrations conservatrices et néolibérales, Daniel Ortega finit par remporter l’élection présidentielle, à laquelle il se présentait pour la 5e fois consécutive au nom du FSLN. Et ce, avec à peine 38% des votes valides, grâce à une modification de la loi électorale obtenue à la faveur d’un « pacte » et d’un « re-pacte » passés avec l’un des deux camps de la droite nicaraguayenne désormais divisée. Mais aussi et surtout grâce aux garanties offertes par l’ancien révolutionnaire aux secteurs qui comptent – l’Église catholique, le grand patronat, le Fonds monétaire international (FMI), l’ambassade des États-Unis… –, sans lesquels pas de retour au pouvoir possible à Managua. Des garanties politiques offertes en matière d’orthodoxie économique, de conservatisme sociétal, de libéralisation commerciale, de moins-disant fiscal, social et environnemental, de dérégulation extractiviste, etc. [1]
La suite s’inscrit plus encore à rebours des aspirations souverainistes, émancipatrices et socialistes de la révolution sandiniste des années 1980. Politiquement, Ortega et sa femme Murillo – successivement première ministre de facto, vice-présidente, puis coprésidente du Nicaragua – vont graduellement concentrer l’ensemble des pouvoirs et bétonner leur emprise sur ceux-ci, à coups d’élections chaque fois plus frauduleuses, de réformes constitutionnelles chaque fois plus aberrantes et de manœuvres chaque fois plus arbitraires. Économiquement, le couple présidentiel va gouverner à droite toute, au moins jusqu’à son divorce (aux lendemains de la répression sanglante des contestations sociales du printemps 2018) d’avec une partie du patronat nicaraguayen, dont il finira par « illégaliser » l’organisation faîtière, le COSEP, en 2023. Pour autant, les félicitations annuelles du FMI à l’endroit de la gouvernance ortéguiste ne faibliront pas, jusqu’à aujourd’hui même [2].
Trump va-t-il cibler le Nicaragua ?
On en est là, pour la question qui nous occupe. Un régime quasi dictatorial d’un côté, qui tue, emprisonne ou expatrie tout contre-pouvoir supposé, a fortiori s’il est de gauche ou se revendique du sandinisme historique. Un régime également qui, jusqu’à l’enlèvement de Maduro à Caracas, surenchérissait dans l’anti-occidentalisme et les déclarations d’amour à Poutine, en dépit d’échanges commerciaux largement majoritaires avec les États-Unis et insignifiants avec la Russie. Un régime enfin dont les fonds (« las remesas ») envoyés par les émigré·es à leur famille restée au pays, à hauteur de 31% du PIB du Nicaragua en 2025, sont de facto le principal levier de lutte contre la pauvreté.
Et de l’autre côté, Trump et son équipe d’extrême droite, post-libérale ou néoréactionnaire, prêts à tout, ou à n’importe quoi, pour réactualiser la bicentenaire doctrine Monroe – « L’Amérique aux Américains », entendez « L’Amérique aux États-Unis » – bien au-delà de son sens anti-européen originel. Économiquement surtout, mais également politiquement et militairement. Faut-il dès lors s’attendre à ce que la première puissance mondiale, l’empire yankee, déboulonne le couple présidentiel – à la manière vénézuélienne de début janvier – du pays non pas le plus riche en réserves pétrolières au monde, mais le plus pauvre en PIB/habitant du continent latino-américain ? Plusieurs éléments plaident en faveur d’une réponse positive ; d’autres, plus consistants, plaident en faveur du contraire. Commençons par les premiers.
Pas impossible…
Les récentes nouvelles condamnations du régime nicaraguayen par les États-Unis mettent à jour son statut de cible idéale. Sans surprise, elles émanent du secrétaire d’État Marco Rubio et sont dirigées cette fois contre Rosario Murillo, coupable d’avoir « inventé la fonction de coprésidence pour consolider son contrôle illégitime sur le Nicaragua : sans élections, sans mandat, sans légitimité ». C’est l’absence de démocratie qui chiffonne officiellement le faucon républicain : « un pouvoir fondé sur la répression et la manipulation constitutionnelle ne représente pas la volonté du peuple. Murillo a lâchement refusé aux Nicaraguayens le droit de vote démocratique parce qu’elle sait qu’elle ne peut pas gagner » [3]. Et de fait, nombreuses, sans doute majoritaires, sont les voix au sein des oppositions nicaraguayennes (de droite, voire dissidentes sandinistes de gauche…), exilées pour la plupart, qui parient sur Rubio depuis son investiture en janvier 2025 – et plus que jamais depuis l’intervention militaire à Caracas – pour libérer le Nicaragua du couple honni.
Pour Trump en revanche, on le sait désormais, la présence grandissante des intérêts chinois sur le sol nicaraguayen suffit à elle seule à justifier une intervention, forcément coercitive quelle qu’en soit la nature. D’autant plus que le Nicaragua dont les États-Unis sont toujours, de loin, le premier client, présente avec ceux-ci un excédent commercial. Certes, un excédent considérablement moins important que celui du Mexique avec son grand voisin du Nord, mais la situation est tellement rare en Amérique latine qu’elle singularise davantage encore le Nicaragua. Ce même pays où en effet, comme ailleurs sur le continent cette fois, la Chine tend à se répandre : grâce à d’importantes concessions minières, à des projets d’infrastructure visant la connectivité logistique et énergétique, à un accord de libre-échange asymétrique, à de la coopération industrielle, à l’expansion de ses chaînes de distribution commerciale, etc.
Parallèlement et en surplus, la coopération sécuritaire et diplomatique démonstrative de Managua avec les hommes forts de Moscou et de Téhéran n’aide pas. Elle donne à Trump un argument supplémentaire pour diaboliser cette exception centro-américaine qu’est le Nicaragua : menace de contagion communiste à l’époque de Reagan, allié déclaré du camp d’en face aujourd’hui et potentiel point d’appui hostile dans le « backyard » (l’arrière-cour) des États-Unis.
En matière migratoire, l’actuel résident de la Maison Blanche nourrit aussi quelques griefs spécifiques à l’égard du couple Ortega-Murillo. Non pas tant en raison des centaines de milliers d’« illégaux » d’origine nicaraguayenne que la police ICE pourchasse actuellement sur le territoire états-unien, mais plutôt à la suite du coup de fouet que le Nicaragua a volontairement donné aux flux migratoires vers l’Amérique du Nord ces toutes dernières années, en flexibilisant sa politique de visas et en ouvrant grand son aéroport aux charters du monde entier… moyennant la ponction de juteux droits d’entrée et de sortie au passage (il n’y a pas de petits profits). Manœuvre délibérément opportuniste dont les États-Unis ont tenté de limiter les effets en menaçant les compagnies aériennes concernées.
Bref, que cela soit pour « restaurer la démocratie et le respect des droits humains », pour en finir une fois pour toutes avec ces maudits « sandinistes » qui avaient déjà tellement contrarié les présidents Reagan et Bush père, pour reprendre la main sur le Nicaragua et y anéantir l’influence des « concurrents non hémisphériques » pointés du doigt dans la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale US [4] », pour punir les époux Ortega-Murillo de tant d’ingratitude discursive – et migratoire – à l’égard de leur principal partenaire historique, économique et culturel, les raisons ne manquent pas pour tenter Trump de regoûter à l’hubris qui l’avait envahi à la suite de « la formidable opération Absolute Resolve » du 3 janvier dernier à Caracas, « la plus réussie de tous les temps ».
… mais peu probable
Pour autant, une série d’autres faits et arguments militent en faveur de la conclusion inverse : Trump ne va pas envoyer ses troupes à Managua. Parce que bien sûr, la démocratisation s’obtiendrait-elle au bout des fusils gringos, Washington n’en a cure. Il ne s’agit absolument pas d’une priorité pour l’administration Trump, même si en la matière, plus ou moins hypocrite selon les conjonctures, elle clame tout et son contraire. Voyez comment elle parie aujourd’hui sur un « regime change » à La Havane, « pour la liberté du peuple cubain », par étranglement pétrolier de l’île.
Sans trop de scrupules, Bush fils, Obama, Trump et Biden se sont accommodés du Nicaragua ortéguiste depuis janvier 2007, celui-ci leur offrant invariablement le libre accès, dans le cadre du CAFTA (Central America Free Trade Agreement), aux « prix de la terre et coût de la main-d’œuvre les moins chers d’Amérique centrale [5] » ! Certes les rodomontades anti-impérialistes du couple présidentiel, sa fuite en avant répressive à partir de 2018 et la concentration dynastique du pouvoir lui ont valu de « vives condamnations » de bon aloi, des sanctions individuelles, des menaces de restriction financière…, ainsi que des insultes amalgamant les « tyrannies » cubaine, vénézuélienne et nicaraguayenne, mais rien à ce stade qui n’ait infléchi la bonne santé économique (4% de croissance annuelle) ni ébranlé l’aplomb politique du régime en place.
Cela étant, la principale raison pour laquelle Trump ne va sans doute pas décapiter le Nicaragua réside dans le poids infime de ce petit pays centro-américain dans les enjeux internationaux de l’heure. Économiquement, il ne pèse rien ou presque. Certes, une part majoritaire (et en croissance annuelle moyenne de 7% depuis 2006) de l’or extrait par les Nicaraguayens, du textile assemblé dans les maquiladoras (les zones franches), du café, de la viande, du tabac produits dans le pays est consommée aux États-Unis, mais l’ensemble n’offre pas un « retour sur investissement » suffisant pour justifier une intervention armée. L’abondance pétrolière vénézuélienne, oui. Le maigrichon PIB nicaraguayen, bof. A fortiori si l’économie nationale demeure aussi accueillante aux intérêts états-uniens, en dépit des investissements chinois.
Ajoutons-y qu’en matière migratoire par exemple, peut-être échaudés par le passage à l’acte du 3 janvier à Caracas, les époux Ortega-Murillo ont amorcé l’une ou l’autre courbes rentrantes. La plus spectaculaire et la plus récente à l’heure d’écrire ces lignes est celle qui supprime le « visa libre » pour les citoyens cubains, qui avait été instauré en 2021 à titre de « mesure humanitaire » et qui avait permis une vague migratoire utilisant le territoire national comme tremplin vers les États-Unis [6]. On se rappelle également qu’une semaine après le kidnapping du président vénézuélien Nicolas Maduro, le gouvernement nicaraguayen annonçait la libération d’une vingtaine de prisonniers et prisonnières politiques, le lendemain même de la demande de l’ambassade US à Managua d’en libérer plus de soixante [7].
Les menaces et les pressions états-uniennes – sans bombardements et hélicoptères d’assaut donc – participeront-elles à l’affaiblissement du régime nicaraguayen, à son implosion à terme (aidée par les dissensions internes autour de la prépondérance de Rosario Murillo), si pas à la démocratisation réelle du pays ? Rien n’est moins sûr [8]. Et il s’agit là, d’ailleurs, pour Trump, d’une toute autre question que celle de la « capture » soudaine du couple présidentiel par ses troupes, « les meilleures, uniques au monde ». À ses yeux, à coup sûr, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Les bénéfices escomptés pour son pays sont maigres et douteux au regard des impacts potentiels d’une nouvelle violation spectaculaire du droit international. Impacts potentiels internes liés à la disqualification de son Congrès, aux réticences de son opinion publique, etc. Et impacts potentiels externes qui pourraient prendre la forme d’une grave crise régionale ou… mondiale. Le stade Donald de l’impérialisme yankee en Amérique latine en serait pour ses frais. (Article publié sur le site du Cetri le 13 février 2026)
Bernard Duterme est chargé d’études au Cetri.
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- Pour le détail de cette période et des politiques menées dans les dix années qui suivront par le président Daniel Ortega et sa femme, Rosario Murillo, lire : B.Duterme, Toujours sandiniste, le Nicaragua ?, Bruxelles, Couleur Livres, 2017, accessible intégralement ici : https://www.cetri.be/Toujours-sandiniste-le-Nicaragua-4475.
- « El FMI elogia la gestión económica de Ortega y Murillo… », El País, 30 janvier 2026. Ou, à la source, « IMF Executive Board Concludes 2025 Article IV Consultation with Nicaragua », Press Release n°26/015, IMF.
- Departamento de Estado de Estados Unidos, 2 février 2026, https://x.com/USAenEspanol/status/2018320228019503597.
- National Security Strategy of the United States of America, The White House, Washington, novembre 2025.
- Secretaría de Promoción de Inversiones y Exportaciones – Investment and Export Promotion Office (https://www.spiex.gob.ni), ProNicaragua y Portal oficial – Nicaragua (https://www.el19digital.com).
- « Amid U.S. Pressure, Nicaragua Blocks a Once-Popular Route from Cuba », The New York Times, 10 février 2026.
- « Nicaragua libera a decenas de presos tras presión diplomática de EU », La Jornada, 10 janvier 2026.
- Manuel Orozco, « Managua y Washington después de Maduro : ¿negociación, capitulación, o especulación ? », Confidencial, 13 février 2026.
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Que pourrait-il se produire demain au Nicaragua? (2)

Par Oscar René Vargas
L’accusation de corruption, réelle ou présumée, est couramment utilisée par le régime Ortega-Murillo pour justifier la condamnation des opposant·e·s et écarter les membres des cercles du pouvoir afin de dissimuler d’autres affaires. La corruption est sans aucun doute un problème grave dans la société nicaraguayenne, car elle est endémique.
Elle est ancrée dans un système de pouvoir autocratique et de privilèges auquel appartiennent le couple Ortega-Murillo, leur famille et leurs proches. Pendant des décennies, les membres de la bureaucratie dorée se sont servis à pleines mains et, dans l’exercice de leurs fonctions respectives de haut niveau, ont dépensé et volé sans retenue.
Bien qu’Ortega-Murillo soient conscients des conséquences négatives de ce système sur le développement du pays, c’est lui qui leur permet de graisser les rouages qui se donnent pour une assurance de maintien au pouvoir et d’accumulation privée de richesses. Cependant, cette corruption est devenue l’un des facteurs qui alimentent le processus d’implosion sociopolitique du régime.
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La stratégie de répression mise en œuvre par Murillo vise à faire en sorte que la répression considérée comme une application de la loi, que la dissidence soit criminalisée et que la résistance sociopolitique soit définie comme du «terrorisme» contre l’ordre établi. Cependant, par un effet boomerang, la généralisation de la répression propage l’instabilité sociopolitique au lieu de l’éliminer. La répression n’est plus ponctuelle, elle s’est institutionnalisée. Il est probable que les contradictions entre le régime et les pouvoirs réels externes et internes s’aggravent. Et que les fissures et/ou fractures politiques internes exacerbent la crise sociopolitique déjà volatile.
Le régime Ortega-Murillo ne gouverne pas le pays par la médiation politique ou la négociation avec les autres pouvoirs en place, mais à travers le prisme de la sécurité policière et militaire. Cette vision subordonne le développement des forces productives du pays au contrôle autoritaire, les citoyens à la vérification. La stabilité sociopolitique n’est pas définie par la justice ou le consensus, mais par la simple absence de désordre visible.
Rosario Murillo tente, par une politique répressive, de consolider son pouvoir, de remplacer la politique par la coercition. De même, elle souhaite que la purge devienne la norme, non pas parce qu’elle résout les fissures et/ou les fractures internes, mais parce qu’elle est, pour elle, plus facile à gérer.
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Cependant, les purges des membres de la hiérarchie du pouvoir ne mettent pas fin aux tendances et/ou aux factions internes, mais les réorganisent et leurs conséquences dépassent les réalités que la répression seule ne peut sceller. Ce n’est pas la première fois qu’Ortega-Murillo agresse et purge/chasse les membres de son cercle le plus proche. C’est tout à fait logique dans un régime aussi personnalisé.
À mesure que la situation interne du pays se détériore en raison du développement des cinq crises (économique, sociale, politique, religieuse et internationale) et, avec elle, de son autorité, la contestation du pouvoir Murillo-Ortega devient envisageable/possible, car cette réplique peut provenir des cercles du pouvoir eux-mêmes, mais aussi des différents pouvoirs de fait.
Dans les régimes dictatoriaux, il est courant d’éliminer politiquement, à titre préventif, les membres des cercles proches du pouvoir qui pourraient se transformer en une alternative politique lors d’une phase de transition. En d’autres termes, au Nicaragua, être membre des cercles du pouvoir est un privilège très précieux qui permet de jouir de nombreuses prérogatives, mais dans les circonstances actuelles, cela représente un risque élevé, comme le démontrent l’emprisonnement et les purges de membres qui appartenaient aux cercles du pouvoir.
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Certains analystes politiques se demandent si ces purges sont une preuve de force ou de faiblesse du régime Ortega-Murillo. Pourquoi pas les deux? Les dictateurs ont le pouvoir de les mener à bien, mais pas pour stabiliser leur contrôle politique ou apaiser leur paranoïa. Leur ambition de mettre en oeuvre une succession dynastique sous la houlette de Murillo se heurte à la réalité.
Les cinq crises sont trop vastes pour imposer une dictature indéterminée dans le temps. En décrétant, en janvier 2025, la primauté de la coprésidence, cela exclut de l’association du pouvoir la majorité des membres des cercles proches du pouvoir et tous ceux qui ne sont pas les enfants du couple présidentiel.
En modifiant la Constitution pour obtenir le droit de gouverner à vie, il cesse d’associer les membres des pouvoirs factuels (entrepreneurs, militaires, commerçants, etc.) et les représentants des nouvelles générations à la gestion de l’État.
Les purges en cours sont les plus importantes depuis les années 1980. Avec la Constitution Chamuca [1] combinée aux purges, est rompu l’équilibre sociopolitique de la société nicaraguayenne qui permettait aux pouvoirs de fait (économique, militaire…) de s’exprimer avec une certaine marge de manœuvre politique, ce qui garantissait une certaine flexibilité au système.
Dans les années 1980, Ortega était président de la République, mais la direction politique du FSLN était composée de neuf membres dont la légitimité reposait sur le rôle qu’ils avaient joué dans la lutte contre la dictature de Somoza.
La force d’Ortega, et non celle de Murillo, réside dans le fait qu’il a su s’associer à la majorité de cette direction politique. Mais cette unité s’est effritée après la défaite électorale de 1990. À partir de 1990, des luttes fractionnelles se sont développées, qui ont abouti au contrôle politique du parti par Ortega.
À partir de ce moment, la crise du sandinisme est devenue très complexe, marquée par des zones d’ombre, un culte de la personnalité effréné, une corruption croissante parmi les principaux cadres du parti, et la désintégration de la direction politique historique du FSLN, ce qui a permis à Ortega de s’approprier le parti.
Parallèlement, l’autonomie relative de tous les organes du parti et des organisations sociales de masse et syndicales a été réduite à néant, ce qui a permis l’émergence de Rosario Murillo sur la scène politique nationale. C’est à partir de 2007 que commence le règne politique de Murillo au niveau national.
Son activité politique a discrédité la «deuxième phase de la révolution» et a créé les conditions politiques objectives pour la défaite du régime. Ce processus a débuté en 2018, avec une répression étendue à tous les domaines sociaux et politiques, détruisant les organisations et institutions sociales, entrepreneuriales, journalistiques, religieuses et académiques.
Après son élection à la vice-présidence en 2017, Murillo a su tirer parti de sa position pour s’octroyer de grands pouvoirs ; cependant, sa légitimité est faible. Aujourd’hui, l’évolution politique de la situation interne et internationale ne lui est pas favorable, tant s’en faut pour assurer la succession dynastique, sa dépendance à l’égard de la protection politique d’Ortega lui permet de contrôler le pouvoir institutionnel.
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Les signes de crise du régime sont nombreux, les effets négatifs profonds de la rébellion d’avril 2018 continuent de se faire sentir et vont bien au-delà de l’endettement accéléré et de la morosité de l’économie. Plus de 5 millions de personnes vivent dans la pauvreté et la détérioration des conditions de vie se poursuit. Selon la FAO, 30 % de la population nicaraguayenne vit dans des conditions de «pauvreté alimentaire» ; c’est-à-dire que 3 Nicaraguayens sur 10 sautent le petit-déjeuner, le déjeuner ou le dîner par manque d’argent.
En règle générale, ce qui permet à un régime autoritaire de gagner la neutralité de la population, au-delà du clientélisme politique, c’est que la majorité de la population soit convaincue que la situation économique des ménages et leurs conditions de vie vont s’améliorer.
Cependant, c’est le contraire qui se produit: le sentiment d’insécurité grandit, la corruption généralisée se répand et les ravages de la détérioration du niveau de vie se font sentir plus durement (taux de chômage élevé, incapacité à acquérir un panier de base pour les travailleurs et travailleuses formels et informels, détérioration des conditions de santé, etc.).
Ce mélange explosif empêche Rosario Murillo d’atteindre son objectif, qui est de prendre la succession de la dynastie et de garantir le maintien du système autoritaire actuel. Les cinq crises ont eu pour conséquence de mettre en difficulté Murillo, la classe politique traditionnelle et tout son environnement néfaste provoqué par le capitalisme de copinage dans la société nicaraguayenne. Tout cela a entraîné le déclin du régime en raison de son incapacité à répondre aux demandes élémentaires de la population.
Les problèmes socio-économiques qui affligent le régime sont les plus difficiles à résoudre. Il continue sur une ligne déclinante, ce qui lui coûtera cher à court terme, tant en raison de facteurs internes que du facteur Trump au niveau régional.
Si les confrontations sociopolitiques et internationales s’intensifient, la classe patronale nicaraguayenne pourrait alors soutenir de tout son poids le camp favorable à un «changement en douceur» du régime et satisfaire les inclinations «néo-démocratiques» qui sont déjà en jeu dans ce camp.
La stratégie de Murillo consistera alors à recourir à la répression interne pour tenter de mettre fin aux affrontements sociopolitiques perturbateurs qui menacent le projet de succession dynastique. De plus, le murillisme est rongé par la corruption, ce qui fragilise la chaîne de commandement de l’État et le bon fonctionnement de l’appareil gouvernemental.
Dans le même temps, sa propre base sociale a été partiellement désorganisée par les purges permanentes et, enfin, Murillo n’a pas d’expérience politico-militaire significative qui lui permette de surmonter les cinq crises, même si elle continue à mettre en œuvre la répression dans le but de réaliser son ambition totalitaire.
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Il ne faut pas oublier que dans la lutte politique, il est nécessaire de savoir gérer les ressources stratégiques, la principale étant le temps politique. Dans la conjoncture actuelle, Rosrio Murillo ne dispose pas de beaucoup de temps politique pour maintenir l’immobilisme politique, car elle a éliminé des membres importants de son cercle et le retour au pouvoir de Trump a fait naître une nouvelle réalité géopolitique dans la région.
La légitimité internationale du régime s’érode en raison de la répression systématique et de l’absence de démocratie. Le régime n’a pas d’alliés, il est affaibli et plus isolé, comme le montre la récente réunion de l’Organisation des États américains (OEA).
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Une époque politique touche à sa fin et une autre est en voie de la remplacer. Nous nous trouvons à un tournant où le quantitatif devient qualitatif et où le changement passe de lent à rapide. Murillo s’affronte à de nombreux problèmes qui se superposent dans le processus de déclin que connaît le régime Ortega-Murillo.
Murillo a très peu de possibilités réalistes pour les résoudre. Ce que nous vivons est une transformation dans le cadre du capitalisme de copinage, mais ce n’est pas un retour à un passé quelconque. Nous vivons une période de changement, pleine de dangers, mais aussi d’opportunités historiques pour une société meilleure. Nous estimons que le régime Ortega-Murillo se trouve dans une situation similaire à ce que la théorie des échecs appelle le «zugzwang». C’est le moment où la partie d’échecs nous indique qu’un joueur est désavantagé ou fragilisé dans le jeu, car tout mouvement qu’il effectue ne fait qu’aggraver sa situation. Le régime continue d’essayer de changer la partie alors qu’il a perdu, stratégiquement, selon ses propres règles.
Nous soutenons que la dictature Murillo-Ortega se trouve, politiquement dans une situation de «zugzwang», car elle se trouve en position de désavantage: toute action qu’elle entreprend, qu’il s’agisse d’intensifier la répression ou même de l’inaction, aggrave sa situation sociopolitique, en raison de la pression internationale et de la décomposition interne résultant des cinq crises (économique, sociale, politique, religieuse et internationale). Cependant, le régime a besoin d’agir pour prolonger son maintien au pouvoir, même s’il sait que toute action qu’il entreprend ou toute erreur non forcée qu’il commet tend à aggraver sa position en affaiblissant ou en fracturant ses propres piliers de soutien.
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Dans le cadre de ce «zugzwang» politique, que peut-il se passer demain au Nicaragua? Murillo parviendra-t-elle à imposer l’option de la continuité de la logique «le pouvoir ou la mort»? Les pouvoirs en place chercheront-ils à conclure un pacte avec Ortega-Murillo afin de mettre en œuvre une «sortie en douceur» par le biais d’élections? Le régime, en jouant la carte de l’immobilisme sociopolitique pour maintenir la viabilité de la succession dynastique, permettra-t-il la mise en place d’une junte de transition civile-militaire? Les États-Unis joueront-ils la carte de la création d’une sorte de protectorat, comme cela s’est produit au Nicaragua après l’intervention américaine de 1909 avec la mise en place d’un nouveau Adolfo Díaz [président du Nicaragua de mai 1911 à janvier 1917 et de novembre 1926 à janvier 2029; il a participé avec des forces conservatrices et l’appui des Etats-Unis au renversement du président José Santos Zelay; il faut très attentif aux intérêts des Etats-Unis]?
La détérioration du système est-elle telle qu’elle pourrait créer les conditions sociopolitiques d’un nouveau tsunami comme en 2018? Enfin, si Daniel Ortega venait à décéder, les événements politiques accéléreraient-ils la transition sans que Murillo ait la capacité de gérer la crise qui s’ouvrirait, devenant ainsi le cygne noir?
Tous les scénarios sont possibles, seuls les événements nationaux et internationaux feront pencher la balance en faveur d’un scénario ou d’un autre de sortie du régime. Dans tous les scénarios possibles, il y a un dénominateur commun: le temps politique du régime est révolu.
Dans tous les cas, les options sont très peu attrayantes pour le régime Ortega-Murillo: soit il cède aux États-Unis avec des mesures qui, selon lui, mettent en péril sa survie, comme la tenue d’élections, soit il fait face à une aggravation des cinq crises aux proportions démesurées, sans garanties pour Ortega-Murillo, sa famille et ses proches. Dans le passé, la réponse du régime à ce type de situation a toujours été de durcir la répression. Le régime n’a pas conscience que l’histoire politique ralentit, s’accélère, change de rythme, parfois se retarde, mais ne s’arrête pas, et que son temps politique est révolu. (Article publié sur le site La Mesa redonda, le 22 février 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
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[1] Contre-réforme constitutionnelle adoptée en début 2025, modifiant 148 des 198 articles. Elle porte le nom que lui a choisi Rosario Murillo. Elle crée une coprésidence pour Murillo, qui était jusqu’alors vice-présidente, depuis 2017. Le pluralisme politique est supprimé comme la division des pouvoirs. Toute la structure politique du pays est changée sur le fond. (Réd.)

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