Débat. «La voie vers la recolonisation de Cuba»

Vie quotidienne à La Havane, 9 juin 2026.

Par Rafael Rojas

L’offensive de Washington contre Cuba – sanctions, blocus énergétique, poursuites contre Raúl Castro – s’inscrit dans une logique de mainmise: l’objectif semble être la conservation d’une partie de l’élite qui contrôle l’île, intégrée à un réseau d’investissements états-uniens, tandis que la société cubaine n’a ni voix ni droit de regard sur cette dérive recolonisatrice.

124 ans après la fondation de la République de Cuba [le 20 mai 1902[, dans un cadre de souveraineté partielle, les États-Unis imposent à nouveau leurs conditions à l’histoire de l’île. Ce qui a été annoncé ces dernières semaines – célébré à Miami comme une libération et dénoncé à La Havane comme une agression – s’apparente aux premières tractations d’une fusion entrepreneuriale.

Le consortium militaire Grupo de Administración Empresarial SA (Gaesa) –holding créé dans les années 90 sous le contrôle de l’armée et s’étendant aujourd’hui au tourisme, aux importations, aux télécommunications et aux zones franches – est, dans la pratique, le noyau économique de l’État cubain [1]. C’est pourquoi les sanctions les plus récentes de Washington l’ont pris pour cible. Celles-ci visent également 11 fonctionnaires du gouvernement cubain et la famille du président Miguel Díaz-Canel, auxquelles s’ajoute la mise en accusation de Raúl Castro par le parquet fédéral du sud de la Floride, accusé du crash, il y a 30 ans, de deux avions de l’organisation Hermanos al Rescate. Il s’agit là de chefs d’accusation dont l’instrumentalisation politique est évidente, avec un effet coercitif très réel sur La Havane, surtout après l’arrestation de Nicolás Maduro dans sa propre résidence présidentielle même.

Cependant, cette série de mesures ne vise pas tant l’anéantissement de cette élite – qui n’est ni petite ni facilement remplaçable – que l’absorption ou l’intégration d’au moins une partie de celle-ci dans un système d’investissements et de crédits provenant des États-Unis, avec une forte présence du capital cubano-américain. C’est ce que suggèrent les discussions secrètes et inachevées entre les deux gouvernements. Lors de celles-ci, la partie cubaine a manifesté son intérêt pour des investissements directs, à capitaux 100% privés, dans les ports, les mines, le tourisme, l’énergie et le secteur bancaire. La pression punitive et la négociation sont, en ce sens, les deux faces d’un même processus.

L’offensive contre les secteurs contrôlés par Gaesa, conjuguée à la paralysie énergétique du pays, a entraîné un détachement progressif des entreprises associées au conglomérat. Après la société minière canadienne Sherritt, les chaînes hôtelières Iberostar (Espagne), Meliá (Espagne) et Blue Diamond Resorts (Canada) ont annoncé leur départ, tout comme les transnationales Visa et Mastercard, ce qui paralyse plus de la moitié de l’empire touristique de Gaviota, l’un des branches de Gaesa. Le tourisme, principale source de revenus de l’économie cubaine, qui en 2025 avait déjà chuté de 55%, pourrait reculer de plus de 70% d’ici la fin de cette année (RTVE, 6 juin 2026).

La neutralisation du tourisme et des transferts de fonds achève de boucler le blocus pétrolier contre une économie de plus en plus dépendante et improductive. Les États-Unis exercent, de facto, depuis cinq mois, un contrôle énergétique sur Cuba. À la suite du décret du 29 janvier 2026, Washington a réussi à empêcher l’entrée régulière de pétrole sur l’île en provenance du Mexique ou de la Russie. Parallèlement, les États-Unis ont mis en place une sorte de canal énergétique parallèle (journal de Miami Diario Las Americas, 11 juin): l’autorisation de certaines exportations de pétrole et de gaz vers Cuba exclusivement pour des entreprises et des particuliers, au titre de la «SCP License Exception», qui exclut expressément toute transaction impliquant le gouvernement cubain ou ses institutions. En d’autres termes, le gouvernement de Donald Trump a conçu une stratégie qui contourne l’État cubain et alimente directement le secteur privé. Dans la pratique, les États-Unis pourraient ainsi devenir à la fois le principal obstacle et le principal fournisseur du peu d’énergie qui parvient à la population cubaine épuisée. Ils sont également, de fait, le principal fournisseur de médicaments et de denrées alimentaires, et dépassent largement les livraisons d’aide humanitaire provenant de Chine, de Russie, d’Espagne, du Mexique, du Brésil, de Colombie ou d’Uruguay.

Raúl Castro a 95 ans et, depuis que la succession s’est achevée en plaçant Miguel Díaz-Canel à la présidence [depuis avril 2018 comme président du Conseil d’Etat et depuis octobre 2019 comme président de la république], il n’occupe plus de fonctions officielles au sein de l’État, du gouvernement ou du parti. Son successeur est un homme politique né après la Révolution de 1959 qui a fait ses débuts au pouvoir parallèlement à la nouvelle Constitution de 2019. Cependant, cette succession n’a jamais été pleinement crédible, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de l’île.

Cette tension est liée à l’idéologie conservatrice du pouvoir cubain. La succession a eu lieu, mais le pouvoir décisionnel est resté concentré entre les mains d’une nouvelle élite militaire, entrepreneuriale et bureaucratique issue de deux institutions contrôlées pendant des décennies par Raúl Castro: le Parti communiste et les Forces armées révolutionnaires (FAR). Cette reproduction de l’élite a été renforcée par le discours de continuité du successeur lui-même – «nous sommes la continuité», répétait fièrement Díaz-Canel.

L’idéologie officielle cubaine a non seulement préservé intact le récit de la validité de la Révolution, mais l’a également conforté à l’excès ces dernières années. Au-dessus d’une réalité qui s’effondre, un tissu symbolique a été tissé pour tenter de faire revivre Fidel Castro et de présenter son frère Raúl comme un homme politique différent de ce qu’il était lorsqu’il était au pouvoir. Ses tentatives de réforme entre 2011 et 2013 et sa normalisation diplomatique avec Barack Obama entre 2014 et 2016 ont été éclipsées par ce discours de continuité.

Alors que la chute irréversible de tous les indicateurs économiques et sociaux à partir de 2018 pesait sur le gouvernement de Díaz-Canel, celui-ci se montrait de plus en plus répressif et intolérant envers les manifestations populaires, la dissidence artistique et intellectuelle, le militantisme des femmes, les communautés LGBTI+ ou les personnes d’ascendance africaine, ainsi que les voix prônant une certaine ouverture au sein du pouvoir, dans un revirement conservateur qui a coïncidé avec l’émergence du trumpisme aux États-Unis.

La mise en accusation pénale de Raúl Castro intervient dans le contexte de l’effondrement de l’île, de son blocus énergétique, de sa dépendance de fait vis-à-vis des États-Unis et du renouveau de l’interventionnisme hémisphérique à Washington, à partir de la réactualisation de la doctrine Monroe (ou Donroe, comme on l’appelle en référence à Donald Trump). Après l’arrestation de Maduro et son procès à New York, le démantèlement du bloc bolivarien ne laissait plus que Cuba debout, qui ne disposait d’aucun projet de transition.

La paralysie de l’île, reconnue par le gouvernement de Díaz-Canel lui-même, a ouvert la voie à une négociation entre Washington et La Havane. Les représentants des deux gouvernements se sont réunis au moins trois fois entre février et mai 2026. Avec les sanctions contre Gaesa et la procédure engagée contre Raúl Castro, on atteint le point de pression maximale, avant la conclusion de l’accord ou une escalade majeure et irrémédiable dans les Caraïbes.

Le pari des États-Unis n’est autre que d’inscrire Cuba dans un vaste réseau d’extractivisme caribéen. Trump [2] le dit clairement en encourageant la vente des actifs de la société minière canadienne Sherritt – qui exploite du nickel et du cobalt à Cuba depuis les années 1990 – à Gillon Capital, un fonds d’investissement lié à Ray Washburne, ancien fonctionnaire de sa propre administration. Si l’opération se concrétise et que Sherritt passe sous contrôle majoritaire américain, l’entreprise pourrait demander à l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) une autorisation spéciale pour opérer sur l’île, ce qui est envisageable s’agissant de minerais stratégiques tels que le nickel et le cobalt. Le blocus ne serait pas abrogé: il cesserait simplement de s’appliquer aux nouveaux propriétaires. Ce qui a été pendant des décennies un instrument de pression politique deviendrait, de fait, un levier d’accès préférentiel pour le capital américain.

Du côté cubain, la présence du petit-fils de Raúl Castro, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, plus connu sous le nom de «El Cangrejo», lors de plusieurs tentatives de dialogue entre les gouvernements américain et cubain ces derniers mois, met clairement en évidence la tendance dynastique du régime. Pendant des années, le gouvernement de l’île a nié l’existence d’un clan familial et a insisté sur le poids de ses institutions. Mais le rôle central de Rodríguez Castro dans tout ce processus semble confirmer le pouvoir familial. Il faudra voir si ces négociations constituent une manœuvre de diversion, permettant au gouvernement de l’île de gagner du temps sans faire de concessions décisives, ou le point de départ d’un véritable compromis, dont l’issue pourrait être le rapprochement administratif qui se profile dans les négociations.

Pour l’instant, rien ne semble pouvoir freiner une recolonisation américaine de Cuba, après les longues périodes de dépendance historique de l’île vis-à-vis de l’Union soviétique et du bloc bolivarien. La seule chose qui pourrait contenir les tendances oligarchiques actuelles serait ce qu’aucun des acteurs impliqués n’envisage comme issue: une véritable transformation citoyenne de la République, un rétablissement de la souveraineté originelle du peuple cubain ou une transition pacifique vers un système démocratique. Une telle transition nécessiterait une participation active d’une société désarticulée par six décennies de mise sous tutelle de la vie sociale, épuisée par une crise interminable et sans confiance en l’avenir. (Article publié dans la revue Nueva Sociedad en juin 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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[1] Voir aussi l’article du Monde du 5 juin 2026 qui présente ainsi Gaesa: «Opaque et tentaculaire, Gaesa a étendu ses activités au tourisme, après avoir mis la main sur l’énergie, les télécommunications, les ports, les mines ou encore les banques.» (Réd. A l’Encontre)

[2] Selon un article de The Conversation du 16 avril 2018: «En septembre 2016, alors que Trump était candidat républicain à la présidence, le magazine Newsweek a révélé qu’en 1998, Trump Hotels and Casino Resorts avait engagé un cabinet de conseil pour étudier des opportunités commerciales sur l’île. Agissant, selon certaines sources, avec l’accord de Trump, des représentants de Seven Arrows Investment and Development Corp. se sont rendus à Cuba, alors dirigée par Fidel Castro.» (Réd. A l’Encontre)

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