jeudi
27
février 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Eric Gil Dantas

La fin de l’année 2019 a été marquée par une ample propagande ayant trait à la politique économique de Paulo Guedes [ministre ultralibéral de l’Economie et climatosceptique] diffusée dans toute la presse. Pour beaucoup, la reprise est déjà présente. Mais est-ce vrai? Les mesures «impopulaires» étaient-elles amères mais nécessaires? Maintenant, avec l’approbation de la (contre) réforme de la Sécurité sociale, avec la Medida Provisoria (MP-décision du Président ayant force de loi) sur la Liberté Economique, parmi d’autres mesures «libératrices», Paulo Guedes aurait-il sorti le pays de la crise économique qui a frappé le Brésil depuis cinq ans? Cet article se propose d’examiner cette question sur la base des données concernant la production (PIB), les revenus et l’emploi.

La première étape pour répondre à la question posée est de savoir quelles étaient les attentes de l’économie brésilienne lorsque Bolsonaro a inauguré son mandat [1er janvier 2019] – ou même lorsqu’il a remporté les élections [28 octobre 2018, deuxième tour]. Pour cela, j’utilise le Boletim Focus, une enquête hebdomadaire que la Banque centrale (BCB) effectue auprès des institutions financières pour connaître leurs attentes futures à propos des indicateurs centraux de l’économie: comme le PIB, l’inflation et le taux de change.

Au cours de la première semaine d’octobre 2018, le «marché» a déclaré qu’il estimait que l’économie brésilienne avait augmenté de 2,5%, et qu’elle avait encore augmenté de 0,03% après l’élection, suite au second tour, de l’actuel président. Toujours en janvier 2019, le «marché» est resté plus ou moins constant par rapport à cette prévision. Toutefois, plus tard les prévisions ont été revues à la baisse à plusieurs reprises, atteignant un plancher à 0,82%, puis une légère reprise, et 1,1% au cours de la première semaine de décembre. L’important ici est de constater que l’attente du «marché» au sujet du PIB, à la fin de l’année 2019, est inférieure à la moitié de celle exprimée lorsque Bolsonaro a été élu, ou quand il a assumé la présidence, en janvier. Une fois de plus, le «marché» a exagéré ses prévisions. Battu par la réalité, il ne peut pas prétendre que 2019 a été sauvé parce que Bolsonaro fut élu.

 

Prévision du taux de croissance du PIB de 2019 par le «marché» (Boletim Focus)

Source: Boletim Focus – BCB

En plus des prévisions pour l’année 2019, nous avons également constaté que, du début de l’année 2019 jusqu’en décembre, les prévisions de croissance du PIB pour l’année 2020 ont été légèrement réduites, passant de 2,5% à 2,24%.

Selon ces données, nous savons que l’on s’attend aujourd’hui à une croissance économique moindre – tant pour 2019 que pour 2020 – que ce qui était présenté lorsque Jair Bolsonaro et Paulo Guedes ont commencé à diriger l’économie brésilienne.

De plus, la croissance du PIB durant la période Bolsonaro est inférieure à celle des deux dernières années du gouvernement de Michel Temer [31 août 2016-31 décembre 2019]. Au troisième trimestre 2019, le dernier résultat publié par l’IBGE, le PIB a progressé à un rythme nettement inférieur à celui du troisième trimestre de 2018 et de 2017, comme l’illustre le graphique ci-dessous, ce qui nous montre qu’aujourd’hui, nous assistons davantage à une «décélération de la reprise» économique que finalement à son «décollage».

 

Taux de croissance trimestriel du PIB par rapport au trimestre précédent
(1tri/2003 à 3 tri/2019)

Source: IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistiques)

Si l’on s’en tient à des données plus communes portant sur la vie quotidienne des gens, le taux de chômage a diminué, mais de très peu. En comparant les données les plus récentes, on constate qu’en octobre 2019, nous avions un taux de chômage de 11,6%, soit seulement 0,1% de moins qu’au même mois de 2018 (dérisoire). Autrement dit, même si nous avons aujourd’hui un taux de chômage officiel inférieur au sommet de 13,7%, atteint en mars 2017, cette baisse s’est produite avant la prise de pouvoir par Bolsonaro.

 

Taux de chômage mensuel

Source: PNA-Continua/IBGE

 

Les raisons de la baisse du chômage ont déjà fait l’objet de nombreuses discussions. En effet, de nombreuses personnes ne sont plus relevées comme chômeurs parce qu’elles ont déjà renoncé à chercher un emploi ou parce qu’elles ont un emploi, durant un certain temps, qui n’est pas assez rémunéré pour vivre. L’IBGE calcule cette réalité à partir d’un taux synthétique de «sous-utilisation de la main-d’œuvre», qui regroupe la «main-d’œuvre inoccupée», la «sous-occupation» et la «main-d’œuvre potentielle». Ce nombre a commencé à augmenter de façon très forte dans la période suivant la crise, atteignant 24% en 2018 et restant stable en 2019, sous le gouvernement Bolsonaro. En d’autres termes, le problème de la sous-utilisation de la main-d’œuvre est resté constant cette année, sans amélioration de cet aspect du «marché du travail».

 

Taux synthétique de sous-utilisation de la main-d’œuvre au cours des trimestres d’août à octobre (2016-2019)

Source: PNAD-Continua/IBGE

Outre le chômage, nous pouvons également nous pencher sur la question des revenus. Pour l’essentiel, nous faisons face à une stagnation du revenu moyen des Brésiliens. Ce revenu a augmenté jusqu’en 2014, puis avec des baisses successives (2015, 2016 et 2017) et une légère reprise en 2018, avec une stagnation qui s’ensuit en 2019. Le travailleur brésilien a commencé à gagner, en moyenne, 10 reais [1 dollar = 4,06 reais] de plus, si on compare les données pour octobre 2019 à celles pour octobre 2018, soit une augmentation de 0,4%.

 

Revenu réel moyen de tous les emplois, effectivement reçu, par mois
(mise en évidence: mois d’octobre)

Source: PNAD-Continua/IBGE

Toutefois, le revenu est réparti assez inégalement entre les différents types de personnes employées dans l’économie. Les personnes classées comme «employeurs», ayant obtenu cette année une augmentation de R$ 215, soit 3,7%, ont été celles qui ont connu la plus forte variation à la hausse du revenu mensuel moyen, suivies par les travailleurs indépendants [au nombre officiel de 24,4 millions en octobre 2019, un record], qui ont vu leur revenu augmenter de R$ 38, soit 2,3%; puis de 0,6% pour les travailleurs sans carte de travail [qui étaient au nombre de 11,8 millions selon O Valor Economico du 31 octobre 2019] avec une augmentation de R$ 8. Les travailleurs et travailleuses ayant le statut de domestique ou assurant des services à la personne, avec une carte de travail signée, ont connu une stagnation de leur revenu de R$ 12 de moins, soit -0,5%.

 

Revenu réel moyen du travail principal
(par employeur, travailleur indépendant, fonctionnaire civil et militaire, travailleur du secteur privé
sans carte de travail, travailleur domestique et services à la personne avec carte de travail)

  • entre le 18 octobre et le 19 octobre

Source: PNAD-Continua/IBGE

A partir d’une brève analyse, sur la base de quelques données plus essentielles pour la vie des travailleurs, nous pouvons constater que l’économie brésilienne n’a pas connu de nouvelle croissance. Les explications sont à la fois externes et internes à notre pays. Comme l’a montré la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), la croissance de l’Amérique latine entre 2014 et 2020 devrait être la plus faible depuis 70 ans. A l’interne, nous voyons des politiques économiques qui compressent le revenu des personnes qui consomment, gonflant ainsi le revenu de celles qui ne vivent pas de leur travail. Il n’est pas étonnant que lorsque les profits des firmes augmentent, comme l’ont montré certaines études, le revenu moyen reste stagnant – avec d’ailleurs une concentration des revenus. Et comme chacun le sait, si les revenus stagnent ou reculent, il n’y a pas d’achats, compromettant toute reprise économique un peu durable.

Bien qu’une partie des médias soit politiquement opposée au programme d’ensemble de Bolsonaro, ceux-ci sont entièrement alignés sur son programme économique. Et tant qu’il maintiendra le programme ultra-libéral, nous verrons plus de propagande que de réalité dans les pages de la presse consacrées à l’actualité économique brésilienne. (Article publié sur le site de Esquerda Online, en date du 19 décembre 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

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Eric Gil Dantas est un économiste de l’Institut brésilien d’études politiques et sociales (IBEPS) et docteur en sciences politiques.

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Lausanne, 21 janvier 2020, 20h, La Fraternité, Place  Arlaud 2

Soirée de discussion avec Gloría TROGO, activiste féministe et socialiste,
membre du PSOL (Belo Horizonte, Etat du Minas Gerais)

Luttes écologistes et sociales au Brésil
sous le gouvernement Bolsonaro

Voir ici la présentation

 

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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