Argentine. Nouveau paysage politique: déclin de Milei, débat sur l’avenir et montée en force de Myriam Bregman

15 mai: Milei, Kristanila Georgieva (FMI) et Caputo poursuivent les contre-réformes.

Par Fernando Scolnik

Nous publions ces remarques à un moment où un nouveau scénario politique s’ouvre en Argentine. Celui-ci est marqué par l’accélération sensible de la détérioration de la popularité du gouvernement de Javier Milei, qui met à nu la superficialité de l’«optimisme» pro-gouvernemental qui a suivi les élections d’octobre 2025 et l’adoption de la réforme de la législation du travail cet été. Le capital politique de Milei semble s’épuiser rapidement, tant en raison des contradictions qu’il comportait déjà et que l’on cherchait à dissimuler, que par les crises politiques et la montée du malaise social qui se sont accélérées ces dernières semaines, deux facteurs qui intensifient les débats sur le «post-mileisme» à l’horizon 2027, ainsi que les discussions sur la manière de faire face au gouvernement, au FMI et aux grands entrepreneurs aujourd’hui, alors que tous les partis du régime et les bureaucraties syndicales et étudiantes le soutiennent malgré sa faiblesse. C’est également dans ce contexte que s’inscrit l’un des principaux faits politiques de ces dernières semaines: le «phénomène Myriam Bregman» [députée élue et figure publique du Frente de Izquierda y de Trabajadores – Unidad – FITU, membre du Parti des travailleurs socialistes-PTS].

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La conjoncture actuelle est marquée par une crise politique à l’issue incertaine (les scandales de corruption impliquant le chef de cabinet, Manuel Adorni [en fonction à ce poste depuis le 31 octobre 2025, antérieurement porte-parole du gouvernement depuis décembre 2023], et affectant l’ensemble du gouvernement), ainsi que des problèmes de fond tels que la baisse croissante de la popularité du gouvernement, alimentée par les problèmes politiques mais aussi par un mauvais début d’année sur le plan économique, et un mécontentement social de plus en plus fort ainsi qu’une impopularité croissante de la gestion de Milei en raison de l’aggravation de la situation ces derniers mois [1]. Ces derniers jours, le malaise face à la situation a en outre été attisé par les nouvelles mesures d’austérité annoncées ce lundi 11 mai au Journal officiel: il s’agit de «l’austérité après l’austérité». Une réduction des dépenses publiques que certains estiment à près de 3000 milliards de pesos [2,15 milliards de dollars] et qui touche des domaines sensibles tels que l’éducation, la science, la technologie et la santé, ainsi que des annonces d’augmentations des tarifs des transports. Cette communication officielle a, à son tour, agi comme une provocation particulière envers la Quatrième Marche fédérale universitaire qui, malgré les limites que lui ont imposées ses directions du Parti radical et  des péronistes, a rassemblé une foule massive sur la Plaza de Mayo et dans d’autres régions du pays. Elle a en quelque sorte servi de caisson de résonance à la grande opposition au gouvernement et à ses politiques économiques d’austérité, qui ne cesse de s’amplifier ces dernières semaines, tout en mettant en évidence la nécessité de dépasser ces directions qui, malgré la marche du 13 mai, laissent depuis des mois, avec beaucoup de passivité et en misant sur des stratégies de négociation vouées à l’échec, le gouvernement enfreindre illégalement le financement voté par le Congrès national [le Parlement avait garanti l’indexation à l’inflation du budget de l’université publique, ce que le gouvernement a abrogé].

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Pour résumer ces dernières semaines, l’équipe gouvernementale était déjà ébranlée par les scandales de corruption impliquant Manuel Adorni, dont les conséquences ont porté la tension politique à son paroxysme au sein même de la tête du gouvernement, où la nouveauté réside dans la certaine «prise de distance» de Patricia Bullrich [ministre très offensive de la Sécurité du 10 décembre 2023 au 10 décembre 2025; suite à un scandale financier, elle a quitté cette fonction]. Elle a publiquement exigé que le chef de cabinet présente immédiatement sa déclaration de patrimoine. L’attitude du président Milei – qui a déclaré qu’Adorni ne quitterait son poste «pour rien au monde» – est remise en cause même par de larges secteurs de la grande bourgeoisie et par des faiseurs d’opinion de droite qui considèrent que le maintien du chef de cabinet implique un coût politique croissant pour La Libertad Avanza (LAA), qui ne s’arrête pas là, mais qui est lié à une question bien plus profonde. Cela en s’ajoutant aux nombreux autres problèmes que connaît le gouvernement pourrait conduire à une détérioration accrue de l’image de l’administration, augmentant ainsi les probabilités d’une défaite de LLA en 2027 et d’un «retour du populisme». Ces jours-ci, le communiqué de la coalition PRO-Propuesta Republicana, lancé par Mauricio Macri et critiquant le gouvernement, a également été révélateur. Le débat de fond – au-delà des réalignements opportunistes qui flairent l’élection de 2027 – porte sur les perspectives de succès ou d’échec de l’expérience que représente LLA: celle de mettre un terme réactionnaire à la crise organique que vit l’Argentine depuis des années et de mettre en œuvre un programme visant à reconfigurer le pays de fond en comble selon un plan radical du capital financier et extractiviste. C’est pourquoi, parallèlement à la crise du gouvernement, de nombreux secteurs de la droite envisagent des projets politiques alternatifs pour 2027, y compris parmi ceux qui envisagent de faire du «mileísmo sans Milei». Nous reviendrons sur ce point décisif.

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Sur le plan conjoncturel, le gouvernement a perdu le contrôle du débat public et de l’initiative politique depuis deux mois, après l’adoption de la réforme de la loi sur le travail et le début de ce scandale, dans un contexte de climat d’opposition accru. Cela se reflète également dans diverses statistiques de la «défaite virtuelle» que subit le gouvernement sur les réseaux sociaux, avec des mentions négatives, sur un terrain qu’il considérait auparavant comme «le sien». Bien que certains estiment qu’Adorni «fait diversion» pour éviter que d’autres problèmes ne soient abordés, la réalité est que les scandales de corruption s’alimentent réciproquement en lien avec le mécontentement social croissant et la détérioration marquée des conditions de vie de larges secteurs de la population. La vie de plus en plus difficile des grandes masses populaires contraste avec celle des hauts fonctionnaires qui s’enrichissent de manière obscène dans la fonction publique.

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Le fait marquant est que l’aggravation de la situation économique et sociale, qui s’est accélérée au premier trimestre de l’année 2026, conjointement avec les scandales de corruption (ce n’est pas le premier, mais il s’ajoute au moins à ceux de $Libra [cryptomonnaie lancée et vantée par Milei qui s’effondre et fait subir une perte de 250 millions de dollars aux investisseurs] et d’Andis [détournement de fonds de l’Agence nationale du handicap dans lequel était impliquée de facto la soeur de Milei, Karina Milei], entre autres), a conduit à ce qu’un tsunami de sondages s’accorde pour indiquer qu’entre 60% et 66% de la population a une image négative de la gestion du gouvernement de Javier Milei, qui conserve le soutien de 25% à 35% de la population.

Un cabinet de conseil tel que Zentrix a également souligné le fait que le «discours libertarien vacille, car 66,6% de la population estime que le «pacte anti-caste» [Milei a mené sa campagne vers le pouvoir sur le thème de la «lutte contre la caste»] a été rompu et que le gouvernement en fait désormais partie. Il s’agit là d’un coup très dur porté au cœur même du discours originel de LLA.

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Avec ces chiffres, le gouvernement de LLA apparaît comme un gouvernement encore plus minoritaire qu’auparavant et qui, lié à Donald Trump, gouverne avec des méthodes «de caste» et essentiellement en faveur du capital financier et extractiviste, au détriment de la grande majorité de la population. Cela n’enlève rien au fait que, bien qu’il existe des franges perdantes même au sein des classes dominantes elles-mêmes, les secteurs clés de la bourgeoisie partagent des aspects programmatiques importants de sa gestion, tels que la réforme de la loi sur le  travail, la loi-cadre ou l’ajustement budgétaire, entre autres, ainsi que le fait qu’une grande partie des classes moyennes de droite et ayant accès à la consommation le soutiennent. Nous reviendrons sur ces aspects. Mais ce tableau d’un gouvernement minoritaire de plus en plus impopulaire auprès de la majorité de la population constitue en soi un facteur d’incertitude politique tant conjoncturelle qu’à l’horizon 2027 (doutes croissants quant à ses chances de briguer un second mandat), tout en ouvrant la voie à des scénarios de lutte des classes.

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Ce nouveau contexte marque également un revers pour tous ceux qui affirmaient sans réserve et de manière unilatérale que la droite avait remporté la bataille culturelle de manière durable, qu’elle était hégémonique et qu’il était impossible de lui tenir tête. De toute évidence, ses bases de soutien au sein des grandes masses sont plus fragiles (même s’il existe, bien sûr, une frange d’extrême droite). Les idées reçues sur lesquelles cette extrême droite s’appuyait se sont révélées plus précaires que des idées réactionnaires consolidées unilatéralement (il y a eu des propositions démagogiques qui se sont ensuite avérées très sensibles à l’absence de résultats). Et les succès initiaux de Milei reposaient en grande partie sur l’échec des gouvernements précédents.

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Dans une perspective à plus long terme, et en lien avec ce qui précède, le gouvernement au pouvoir est également confronté à un problème d’attentes. Si, pendant longtemps, dans le contexte d’une crise structurelle (qui perdure) et de l’échec de Cambiemos [coalition créée en 2015 par Mauricio Macri, dissoute en 2019] et du Frente de Todos [coalition péroniste créée en 2019 avec Alberto Fernandez et Cristina Fernandez de Kirchnet], le gouvernement a misé sur une sorte de «nous allons mal, mais nous sommes sur la bonne voie», convainquant des secteurs importants qu’il faisait «ce qu’il fallait faire» compte tenu de l’héritage reçu, la réalité est qu’aujourd’hui ce crédit social s’épuise pour de larges pans de la population.

La situation sociale est de plus en plus grave. La «désinflation» qui, combinée au chantage de Donald Trump, avait été sa principale arme pour remporter les élections législatives de 2025 dans le contexte d’une grave crise gouvernementale, est aujourd’hui remise en question. Bien que les chiffres de l’inflation publiés cette semaine (2,6%) soient inférieurs à ceux du mois précédent, la hausse continue de cet indice depuis près d’un an, et surtout le fait qu’il a été supérieur pendant de longs mois à l’évolution des salaires et des retraites, a pesé sur le moral de la population, tout comme la perte d’emplois et les fermetures d’entreprises qui surviennent dans le sillage de la chute de la consommation, du dollar bon marché et de l’ouverture aux importations, qui, en plus de nuire aux secteurs concrètement touchés, est perçue comme une source d’inquiétude et une menace pour le reste de la classe ouvrière. À cela s’ajoute la poursuite des plans d’austérité dans des domaines sensibles, ainsi que le non-respect de lois telles que celles sur le financement universitaire ou l’urgence en matière d’invalidité. Le problème des transports s’est également aggravé ces derniers mois (et de nouvelles hausses tarifaires sont désormais à prévoir), devenant un véritable casse-tête au quotidien, tandis que de plus en plus de personnes ne parviennent pas à payer leur loyer et que les expulsions se multiplient, exacerbant ainsi la question cruciale du logement. La vie quotidienne dans son ensemble s’est de plus en plus précarisée ces derniers mois pour de larges couches de la population. Pratiquement tous les sondages montrent que le pessimisme concernant la situation économique nationale et celle des ménages a considérablement augmenté.

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Un analyste comme José Natanson, par exemple, estime qu’il existe trois «amortisseurs sociaux» qui, pendant un certain temps, ont permis d’aider les secteurs les plus touchés à supporter l’ajustement, mais qui sont aujourd’hui usés: l’Allocation universelle par enfant (AUH), qui avait augmenté en termes réels mais ne remplit plus le même rôle qu’auparavant; les petits boulots pour pallier le chômage ou l’insuffisance du revenu principal grâce à des emplois tels que ceux proposés par les applications ou d’autres qui sont désormais «saturés»; et l’endettement personnel qui, avec des taux exorbitants et la crise des revenus populaires, a entraîné un énorme taux de défaut de paiement.

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Dans l’évolution de la situation politique de ces derniers mois, un thème clé est le bilan du débat sur la réforme de la législation du travail, qui a été le principal sujet de discussion de l’été et qui constituait une mesure réclamée depuis des années par la grande bourgeoisie. Son résultat s’est avéré contradictoire: ils ont réussi à la faire adopter, mais elle est restée dans l’imaginaire de la grande majorité de la classe ouvrière comme une loi impopulaire en faveur du grand pouvoir économique, approuvée dans un climat de répression et comportant des articles qui ont servi de «symbole» de ce qu’elle signifiait (notamment celui sur les congés maladie, même s’il a finalement dû être retiré). Cela s’alimente du fait qu’a posteriori on ne perçoit pas que son adoption débouche sur un scénario où la vie des travailleurs s’améliorera, bien au contraire.

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Le déclin évident du gouvernement ne signifie pas qu’il ne dispose pas de points d’appui. Parmi ceux-ci, on note le soutien continu de Donald Trump, bien qu’il s’agisse d’un élément précaire non seulement en raison de la situation d’extrême dépendance à son égard, mais aussi en raison des crises en matière de politique étrangère (Iran et déclin de l’hégémonie) et de la chute de popularité interne du magnat républicain, qui court le risque sérieux d’être battu lors des élections de mi-mandat de novembre, ce qui soulève également des interrogations pour Milei. Sur le plan international, il existe également des hypothèses de stagflation, voire de crise financière mondiale, dans le cadre – entre autres éléments – des effets récessifs et inflationnistes de la situation au Moyen-Orient, qui reste en suspens et qu’il convient de suivre pour en évaluer les conséquences tant au niveau international qu’en Argentine, dont l’avenir ne peut être envisagé indépendamment du «désordre mondial» auquel elle est intimement liée et très exposée. Il faut également compter, dans le crédit de Milei, le soutien de la majeure partie de la grande bourgeoisie à plusieurs des piliers de son programme économique, comme nous l’avons mentionné précédemment, bien qu’avec de nombreuses contradictions: le rôle de tous les partis du régime bourgeois qui pensent, eux, à 2027, soutenant le gouvernement jusqu’à cette date; la complicité quasi absolue de la majeure partie de la bureaucratie syndicale, qui, après avoir trahi la lutte contre la réforme de loi sur le  travail, s’est aujourd’hui retirée dans une passivité totale, tandis que des groupements comme le FreSu (Frente de Sindicatos Unidos, péroniste) ne sont ni cohérents ni combatifs lorsqu’il s’agit de construire une véritable alternative; et l’idée selon laquelle «il n’y a rien en face», répandue par beaucoup, en référence à la crise des autres partis du régime bourgeois et en particulier du péronisme.

Cependant, ces éléments, pour toutes les raisons évoquées au début de ce document, sont marqués par une grande précarité. Si, dans la conjoncture actuelle, le déclin du gouvernement et la détérioration de la situation s’expriment principalement par une perte de popularité du pouvoir en place, par un grand malaise social et par une forte politisation (alimentée également par la proximité de 2027), alors que tous les partis du régime et les bureaucraties s’efforcent de «passiver» la population et de la canaliser vers le scénario électoral, on ne peut écarter d’emblée une intensification de la lutte des classes, étant donné que la crise sociale et le discrédit croissant de Milei, ainsi que la diminution de son autorité politique constituent un «terreau fertile». À l’heure actuelle, la lutte des classes revêt un caractère dispersé et inégal selon les régions, en raison de la responsabilité de la bureaucratie syndicale. Dans différentes provinces, on a assisté ces dernières semaines à d’importants conflits salariaux impliquant des enseignants, des fonctionnaires et du personnel de santé, notamment à Chubut, Santa Cruz, Catamarca, Misiones, Tierra del Fuego ou Córdoba, entre autres, ce qui pourrait devenir une tendance durable si l’on tient compte de la crise des États provinciaux, où les recettes fiscales propres sont en baisse. Nous avons assisté à des grèves, des marches, des sit-in et, dans certains cas, à des phénomènes d’«auto-convoqués». Dans la province de Buenos Aires également, des grèves importantes ont été organisées par la Multicolor [syndicat d’opposition] malgré la complicité de la direction du SUTEBA [Syndicat des travailleurs de l’éducation de Buenos Aires] avec Kicillof [dirigeant péroniste] – politique officielle de la direction Celeste-Violeta qui explique en grande partie la faible participation enregistrée lors des élections de ce syndicat ce mercredi 13 mai, ainsi que de la grande victoire de l’opposition dans la province de Buenos Aires dans la ville de La Matanza et du maintien des positions dans celles de Tigre et de Bahía Blanca, sans oublier le très bon résultat à Ensenada. Des revendications face aux mesures d’austérité ont surgi dans divers organismes publics, contre les licenciements, les baisses de salaire et les fermetures de services: INTI-Instituto Nacional de Tecnología Industrial, Vialidad (service d’entretien des routes), Correo (poste). Les plans d’austérité, associés à une baisse des transferts vers les provinces – les gouverneurs agissant souvent comme des relais – font partie de cet ensemble.

Il existe également des conflits dans le secteur pétrolier à Santa Cruz et dans d’autres régions du sud du pays. En ce qui concerne les fermetures et les licenciements, alors que chez FATE [fabrique de pneumatiques], l’occupation et la lutte se poursuivent pour réclamer la réouverture dans une situation très difficile, d’autres conflits sont également apparus, comme celui de Cabot à Campana contre l’annonce de fermeture, celui d’Aires del Sur à Río Grande qui a été occupé, ainsi que des grèves sur les lignes de bus de l’AMBA et de l’intérieur du pays. Les organisations sociales ont organisé deux journées de protestation contre la suppression de 950’000 programmes. Des plaintes ont également été formulées concernant des persécutions et des attaques dans des entreprises telles que Mondelez, Georgalos, Lustramax, Bed Time, Subte, Bancarios, entre autres cas.

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Dans ce contexte, la Quatrième Marche fédérale universitaire a également fait son apparition; celle-ci se préparait depuis un certain temps contre le non-respect du financement universitaire voté par le Congrès national et a été alimentée la veille par une nouvelle provocation du gouvernement, qui a annoncé une nouvelle coupe budgétaire. Malgré la direction des cliques du Parti radical et des forces péronistes, celle-ci a de nouveau exprimé un sentiment massif de défense de l’université publique contre les coupes budgétaires et a agi plus généralement comme une caisse de résonance du mécontentement politique et social. Il s’agissait d’une manifestation massive de protestation dans les rues dans le contexte politique mentionné, même si elle a laissé en suspens le défi de renforcer une avant-garde enseignante et étudiante qui se propose de gagner en force pour surmonter les bureaucraties du Parti radical et des péronistes qui, en réalité, laissent depuis des mois, de manière complice et passive, le gouvernement de Milei enfreindre illégalement la loi sur le financement universitaire. À la fin de cette journée, Christian Castillo [universitaire, élu député et dirigeant du PTS] et Luca Bonfante, au nom du PTS, ont souligné la nécessité de s’organiser en vue d’une véritable rébellion universitaire capable de changer le cours des choses et de battre le gouvernement. Malheureusement, les autres courants de gauche ont fini par monter sur l’estrade des autorités et du Front syndical, approuvant le document de la FUA (Federación Universitaria Argentina) qui a été lu et dont la seule ligne politique consistait à faire pression sur la Cour suprême.

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Myriam Bregman le 1er mai dans le stade de Ferro.

C’est pour l’ensemble de ces raisons que, malgré la dureté du gouvernement et des patrons (dans certains cas enhardis par la réforme de la législation du travail) et le rôle de la bureaucratie syndicale, facteurs qui poussent à davantage de conservatisme par crainte sur différents lieux de travail (surtout) et d’études, on ne peut exclure des revirements brusques, dans le contexte d’une situation internationale instable, d’un gouvernement faible et, surtout, d’une situation sociale qui ne cesse de s’aggraver. Plus important encore: il est également de notre devoir de mettre à profit la nouvelle influence politique conquise par le PTS et par Myriam Bregman pour lutter jusqu’au bout contre cette complicité de ceux qui soutiennent Milei dans sa faiblesse et empêchent de faire échouer ses plans. Organiser la sympathie acquise pour la mettre au service d’une mobilisation partout afin de regagner les organisations et de les mettre au service des luttes; promouvoir les combats avec les fronts uniques les plus larges possibles, en impulsant également de la manière la plus audacieuse l’organisation sur tous les lieux de travail, d’étude et dans les quartiers, en entourant de solidarité chaque lutte pour qu’elle triomphe et en favorisant la coordination et l’auto-organisation, dans le cadre de la lutte pour imposer aux directions officielles traîtresses un plan de lutte (et exiger des groupements les plus critiques comme le FreSu qu’ils passent des paroles aux actes avec des mesures combatives et coordonnées), dans la perspective de promouvoir et de construire la rébellion et la grève générale politique pour vaincre Milei et le grand pouvoir économique. Le gouvernement est affaibli; il s’agit d’en tirer parti pour l’affronter.

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C’est dans le contexte du déclin du gouvernement que le débat sur les élections présidentielles de 2027 s’est accéléré.De son côté, le gouvernement, tout en traversant des tensions internes – non seulement entre Karina Milei et Santiago Caputo [conseiller économique du président], mais aussi avec des personnalités comme Patricia Bullrich qui menacent de mener leur propre jeu et de se présenter comme une alternative de droite rationnelle soutenue par la grande bourgeoisie, le cas échéant –, discute des moyens d’aborder au mieux les prochaines élections. D’une part, Milei continue pour l’instant de compter sur le soutien du trumpisme. L’ambassadeur Peter Lamelas lui-même répète dans différentes interviews que deux ans n’ont pas suffi et qu’il faut plus de temps à Milei pour mener davantage de contre-réformes. D’autre part, le gouvernement réfléchit à la manière de tenter de faire baisser à nouveau l’inflation et à des mesures visant à redonner de l’oxygène à l’économie réelle afin de regagner du terrain après un premier trimestre très mauvais, avec l’idée d’essayer de recréer des attentes dans le temps qui lui reste, même si le pari consistant à maintenir la stabilité monétaire pour contrôler l’inflation, ainsi que le fait que les salaires et la consommation soient très faibles, impliquent de nombreuses contradictions et difficultés dans cette voie; il est d’ailleurs encore plus difficile d’envisager une reconstitution des revenus populaires dans le cadre de ce plan économique. Même s’il reste encore beaucoup de temps (et une multitude d’impondérables à surmonter), le pari de Milei serait de reconquérir une partie de son électorat indécis (ne serait-ce que comme moindre mal face au péronisme) et de tirer parti de la crise de l’opposition bourgeoise. Certains spéculent sur le fait que sa chance la plus réelle serait de miser sur une victoire au premier tour face à une opposition divisée (le projet visant à supprimer les primaires est lié à cela), étant donné qu’un second tour lui serait plus compliqué. Ce ne sont que des spéculations, car il reste encore beaucoup de temps. Sur le plan financier, il parvient à maintenir la stabilité des taux de change et a obtenu une amélioration de la notation de la dette par une agence de notation (Fitch Ratings), bien que les indicateurs de risque-pays restent encore très élevés.

Ce plan est de plus en plus remis en question, y compris par des économistes de droite comme Domingo Cavallo, entre autres. L’économie évolue à des rythmes différents, avec une croissance dans les secteurs extractifs, financiers et agricoles qui génèrent tous peu d’emplois mais sans moteurs clairs susceptibles de stimuler une reprise significative et durable dans des domaines clés tels que la construction ou l’industrie. Pour certains, bien qu’ils aient affiché des chiffres positifs en mars  – partant d’un niveau très bas –, on ne voit pas clairement sur quelles bases ils pourraient rebondir sérieusement, la consommation intérieure étant très faible en raison de la baisse du pouvoir d’achat et des coupes dans les travaux publics. Il sera essentiel de suivre ces éléments au cours des prochains mois pour voir si le gouvernement parvient à redonner espoir après un premier trimestre très mauvais.

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Cela dit, le fait est que le déclin du soutien au gouvernement, conjugué à l’affrontement entre le pouvoir en place et certains grands bourgeois tels que Paolo Rocca [PDG du holding Techint Group] ou Javier Madanes Quintanilla [secteurs de l’aluminium, des pneumatiques, de l’électricité, etc.], avec une économie mise à mal dans de nombreux secteurs et une ouverture aux importations où certains parviennent à se reconvertir mais d’autres restent sur le carreau, a relancé le débat sur les options au sein de la grande bourgeoisie. Nombreux sont les secteurs qui envisagent un «mileísmo sans Milei» ou un «mileísmo des bonnes manières», si le projet de La Libertad Avanza venait finalement à échouer. «Sauver le projet, se débarrasser de Milei», comme l’a défini Ignacio Fidanza dans La Política Online. Il s’agirait, le cas échéant, de poursuivre l’essentiel du programme économique actuel avec une autre équipe politique moins discréditée et en apportant quelques ajustements aux déséquilibres politiques et sociaux les plus insoutenables, comme la discussion sur le niveau d’ouverture économique et le taux de change, étant donné que, d’une part, même parmi les secteurs bourgeois, il y a des perdants en raison de la chute de la consommation ou de l’ouverture aux importations et que, d’autre part, cela pourrait devenir politiquement intenable si les habitants des banlieues comme celle de Buenos Aires (essentiellement exclus du plan) «se révoltent». Les valeurs concrètes des éventuelles corrections dépendront des rapports de force et de la lutte des classes. Les rencontres entre Paolo Rocca et Mauricio Macri, les manœuvres de Patricia Bullrich en tant qu’«alternative rationnelle» de droite ou les approches de Jorge Brito [banquier et entrepreneur sportif] constituent quelques-unes pistes exploréres dans ce sens. La formation de Provincias Unidas, orchestrée pour les dernières élections législatives puis mise en suspens, présente également certaines de ces caractéristiques.

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Axel Kicillof, figure dominante du péronisme 2026.

En ce qui concerne les péronismes, la courbe descendante du gouvernement de Javier Milei a également accéléré les discussions visant à réorganiser l’espace, après la grave crise du gouvernement du Frente de Todos et dans le contexte des multiples luttes internes qui le traversent. Miguel Ángel Pichetto est l’un des plus actifs dans la construction d’un large front «à la Lula» pour faire face à l’extrême droite, en faveur d’un projet de «capitalisme moderne». Une telle alliance pourrait inclure le kirchnérisme lui-même (Pichetto a rendu visite à Cristina (CFK), et celle-ci s’est également entretenue avec Sergio Uñac [gouverneur de la province de San Juan], l’encourageant à se présenter aux primaires, selon certaines sources dans un ticket avec Sergio Massa [ancien ministre de l’Economie sous la présidence d’Alberto Fernandez]) ainsi que différentes ailes du péronisme, voire d’autres courants et dirigeants du centre. Axel Kicillof [gouverneur de la province de Buenos Aires], qui s’est lancé il y a quelque temps avec son Mouvement Droit au Futur, cherche lui aussi à se montrer modéré et à se positionner vers le centre: sa rencontre avec Emilio Monzó [député de Juntos por el Cambio] et Nicolás Massot [député de Juntos por el Cambio] a par exemple été rendue publique). Kicillof envisage conjointement d’appliquer des mesures d’ajustement économique comme le Plan Mesa ou l’augmentation des tarifs des transports.

Le 1er mai, à Parque Norte, à Buenos Aires un mouvement en faveur d’un «péronisme élargi» a également été lancé, s’inspirant de personnalités telles que Victoria Tolosa Paz [députée péroniste, ex-ministre d’Alberto Fernandez] et Juan Manuel Olmos [avocat, ancien membre du gouvernement]. Juan Grabois [député, syndicaliste], quant à lui, se présente avec un programme plus orienté à gauche, mais vise à organiser une primaire très large, dans laquelle son rôle serait – une fois de plus – de finir par légitimer une option centriste modérée, comme il l’a déjà fait en 2023. Dans l’ensemble, le péronisme a potentiellement la possibilité de progresser électoralement face à la crise de Milei et d’envisager de se présenter en 2027: de nombreux sondages placent Axel Kicillof et même Cristina Kirchner parmi les personnalités politiques jouissant de la meilleure image positive (bien qu’avec un écart négatif et des «plafonds» pour l’emporter en solo). C’est ce que montre, par exemple, le sondage d’avril d’Atlas Intel. On peut en déduire que face au déclin de Milei, les dirigeants perçus – même s’ils ne le sont pas réellement – comme une opposition plus marquée à La Libertad Avanza commencent à regagner du terrain. Mais ces éléments entrent en contradiction avec le fait que le péronisme continue de souffrir non seulement d’une crise d’«organisation» dans laquelle interviennent divers secteurs sans aucun accord ferme, mais aussi de nombreuses difficulté à proposer un programme et un projet qui les unissent – en réglant leurs comptes avec le passé. tout en intégrant le kirchnérisme – et qui puissent en même temps intégrer dans une proposition tant les habitants de la banlieue que ceux de la province de Buenos Aires. Ils parlent de manière très générale «de la production et du travail», ainsi que de la défense des PME affectées par crise, mais cela sonne creux ou peu convaincant, car ils ne sont pas disposés à rompre avec le FMI ni à porter atteinte aux intérêts du puissant pouvoir économique. De plus, se pose le problème de réunir différents secteurs à l’intérieur du pays et pas seulement dans la région de Buenos Aires.

Cette crise met également en évidence le fait que bon nombre de ses ailes les plus progressistes affirment qu’elles ne peuvent pas commettre à nouveau la même erreur que le Frente de Todos, qui a remporté les élections sans accord programmatique pour gouverner. Malgré cela, toutes les tendances de la direction péroniste s’engagent à nouveau dans cette voie, celle qui consiste à tenter de remporter les élections pour ensuite, si elles y parviennent, décevoir toutes les attentes de leur base populaire en gouvernant dans le cadre des plans du FMI, sans rompre ni remettre en cause le bloc économique auquel elles sont liées. Ce phénomène, que de plus en plus de gens perçoivent, constitue un élément essentiel de la crise profonde du péronisme et amène des couches de plus en plus larges de travailleurs et travailleuses, de jeunes et de militants de différents mouvements à s’interroger sur la nécessité de nouvelles voies.

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C’est dans ce contexte politique global que le «phénomène Myriam Bregman» a émergé avec force. Le sondage d’Atlas Intel lui-même a révélé qu’elle est la dirigeante jouissant de la meilleure image positive du pays, ce qui a fait l’effet d’une bombe dans tout le cercle politique de gauche et fait l’objet d’un débat permanent depuis quelques semaines dans les émissions politiques à la télévision, à la radio, sur les plateformes de streaming et dans les journaux.

L’étude de ce cabinet de conseil n’est pas un cas isolé: de nombreuses enquêtes confirment la tendance incontestable à la montée en puissance de la figure de proue du PTS. Plus encore: le fait que Nicolás del Caño [député du PTS] figure lui aussi en bonne place parmi les figures de l’opposition dans des sondages – tels que celui de l’Université de San Andrés – montre qu’il ne s’agit pas d’une seule personne, mais d’un projet collectif du PTS. C’est le fruit d’avoir toujours été à l’avant-garde de chaque combat, sans tergiverser, dès le début, et d’avoir toujours été cohérent avec nos valeurs et nos principes, par exemple en faisant partie du seul bloc parlementaire qui n’a voté aucune loi en faveur de Milei pendant toute cette période. L’énorme campagne estivale menée par le PTS contre la réforme de la législation du travail a constitué un nouveau tournant à cet égard: elle a démontré, face à la passivité et à la complicité des dirigeants du péronisme, qui sont les seuls à vouloir véritablement vaincre Milei et le plan des grands pouvoirs économiques et du FMI. Les sondages ne tombent pas du ciel.

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Plus fondamentalement: cette progression (qui vient de faire un nouveau bond en avant mais qui s’était déjà manifestée lors des législatives de 2025 avec de bons résultats dans des endroits comme la CABA [le Grand Buenos Aires], Jujuy ou la PBA [province de Buenos Aires], entre autres), dans une perspective à plus long terme, s’inscrit dans une crise profonde du régime politique argentin, avec les échecs successifs de Cambiemos [coalition Macre] d’abord, du Frente de Todos [péroniste] ensuite et la crise actuelle de La Libertad Avanza [ Milei]. Dans le tableau d’ensemble, on voit apparaître un grincement dans les rouages de la représentation politique et la recherche de nouvelles voies de la part de larges secteurs sociaux qui, au cours des dernières années, ont vu échouer les différents partis bourgeois, ont observé l’action des figures de proue du PTS et ont suivi nos luttes sur chaque lieu de travail et d’étude, tirant des conclusions à la lumière de ces expériences, en particulier celle du kirchnérisme, qui est aujourd’hui en crise. Ce kirchnérisme avait été la principale représentation politique du centre-gauche et de la quasi-totalité du progressisme au cours des vingt dernières années. C’est pour ces raisons que nous misons sur un nouveau mouvement historique, sur un grand parti de la nouvelle classe ouvrière. Tel est le défi lancé par Myriam Bregman au stade de Ferro le 1er Mai. Au travail. (Article publié sur le site de La Izquierda Diario le 14 mai 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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