Belgique. Le gouvernement brutalise, la rue proteste

(Capture d’écran)

Par Mateo Alaluf

 Le pays a été une nouvelle fois paralysé par les grèves. Des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses ont manifesté à Bruxelles le mardi 12 mai, veille de l’ouverture des débats sur la loi programme et la réforme des pensions [voir l’article de Mateo Alaluf publié sur ce site le 12 février 2026]. Depuis la formation du gouvernement, dont les deux grands partis de droite forment l’épine dorsale (nationalistes flamands de la NVA et libéraux francophones ‘trumpisés’  du MR-Mouvement réformateur), le front commun syndical (Fédération générale du travail de Belgique-FGTB, Confédération des syndicats chrétiens-CSC et Confédération générale des syndicats libéraux-CGSLB) mobilise sans relâche et avec succès. Le conflit vise en premier lieu le gouvernement fédéral, mais aussi les entités fédérées notamment à propos de l’enseignement.

 Le mouvement social se poursuit depuis un an et demi. Le caractère espacé des grèves générales et grandes manifestations nationales permet aux syndicats de s’inscrire dans la durée. Les manifestations, grèves et démonstrations diverses, sectorielles ou locales occupent l’espace entre les grandes mobilisations. Ainsi, la manifestation du mardi 12 mai était précédée d’une longue grève dans la Poste, d’une grève dans les prisons et du dépôt d’un préavis de grève par le syndicat socialiste (CGSP) de la police. Les enseignantes, enseignants, étudiantes et étudiants ont décidé de poursuivre le mouvement jusqu’à la fin du mois de mai dans les écoles et les syndicats ont accepté de couvrir le mouvement. La constitution du collectif Mars Attacks!, parti de la base qui refuse «les négociations au rabais et exige le retrait de toutes les réformes», reflète l’état d’esprit des manifestant·e·s et contribue à radicaliser le mouvement. [Voir ici un exemple de mobilisation d’enseignant·e·s organisés par Mars Attacks!]

Pour éviter le piège de «l’opposition stérile», le front commun syndical a présenté des mesures fiscales et parafiscales afin d’accroître les recettes dans une perspective de résorption de la dette publique à la place du plan du gouvernement. Bien plus: alors que depuis bien longtemps syndicats et patronat n’arrivent plus à conclure d’accord, pour la première fois ils se sont entendus sur une proposition commune alternative au blocage partiel de l’indexation des salaires. Le tout est pourtant balayé d’un revers de la main. Le gouvernement est décidé à démanteler tout ce qui fait société: sécurité sociale, pensions et droit du travail.

Quel bilan peut-on tirer de ces actions syndicales au long cours ? Lors de sa constitution, la coalition gouvernementale promettait des réformes radicales supposées assainir la dette de l’Etat par la réduction des dépenses sociales et la diminution de la fiscalité sur le travail censée améliorer le pouvoir d’achat sans augmenter les recettes fiscales. En dehors d’une réforme emblématique du chômage qui a exclu massivement de l’indemnisation les chômeurs et chômeuses de longue durée dont la charge est supportée à présent par l’aide sociale et se traduit par une augmentation de la pauvreté, les résultats de l’action gouvernementale paraissent, par rapport à ses attentes, particulièrement décevants.

Si le bilan n’est pas à la mesure des espérances du gouvernement, celui du mouvement social, pourtant massif et déterminé, paraît bien faible. Certaines mesures ont certes pu être amandées à la marge et le vote de la loi programme qui contient notamment le blocage partiel de l’indexation des salaires et une hausse des accises sur le gaz a pu être repoussé. Elle sera cependant votée dans les jours qui viennent. Plus important, la réforme des retraites, mesure phare du programme gouvernemental, qui aura pour effet une dégradation majeure de la condition des travailleurs et particulièrement des travailleuses a été encore retardée. Mais pour combien de temps? D’autant plus que le gouvernement annonce déjà des mesures d’austérité dans la confection du budget de 2027. Pour y faire face, le front commun syndical a fait preuve de sa capacité de mobilisation dans la durée mais souffre d’un manque de perspective politique.

Les réformes au bulldozer, la brutalité des méthodes et le mépris, voire le déni à l’égard du mouvement social n’ont pas, tout au long de ces 15 mois, suffi à étouffer la mobilisation. Face à la volonté du gouvernement de nier toute légitimité à la mobilisation et même à la concertation sociale le mouvement est à présent à un tournant. Peut-il se contenter de la seule poursuite des actions engagées? Faut-il au contraire réorienter ou durcir les actions? Entre les organisations et en leur sein les sensibilités sont loin d’être unanimes même si le mouvement se poursuit en front commun. On peut s’attendre néanmoins, en automne, face à l’adoption des pires mesures de régression sociale que le pays ait connues, à une rentrée sociale chaude.

Mateo Alaluf, professeur émérite de sociologie de l’Université libre de Bruxelles (ULB), auteur de l’ouvrage Le socialisme malade de la social-démocratie, éditions Syllepse et Page deux, mars 2021. Un des animateurs de l’Institut Marcel Liebman.

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