Dossier Allemagne. «La pauvreté n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une politique»

(Capture d’écran)

Par Silvia Bielert

En Allemagne, 13,3 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Il s’agit principalement d’enfants, d’adolescents, de jeunes adultes, de personnes vivant seules, de parents isolés, de personnes ayant plus de deux enfants et de personnes à l’âge de la retraite. La pauvreté touche tous les segments de notre société.

Ce chiffre – un record – devrait nous faire honte, alarmer les responsables politiques et les inciter à trouver enfin des solutions fondamentales à un fléau dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser depuis des décennies. Pourtant, le débat public sur la pauvreté reste marqué par les pires préjugés. Certains responsables politiques reprochent aux personnes concernées leur refus de travailler et leur paresse, leur alcoolisme et une «décadence du type fin de l’Empire romain». Ils stigmatisent l’État social en le qualifiant de dangereusement proche du socialisme. «Celui qui est pauvre n’a qu’à s’en prendre à lui-même», tel est le mantra.

Ce point de vue est fondamentalement erroné et occulte le fait que la pauvreté a des causes politiques, qu’elle revêt de nombreuses formes et a de multiples origines, et qu’elle nécessite donc des solutions à différents niveaux.

Le simple fait de vivre au seuil de la pauvreté est synonyme de soucis financiers. Un couple avec deux enfants, par exemple, dispose statistiquement d’un revenu net maximal de 3035 euros par mois. Pour un appartement de 80 mètres carrés à Francfort, il paie environ 1000 euros de loyer hors charges, selon l’indice des loyers. Quiconque connaît les loyers à Francfort le sait: cette famille a même eu de la chance. À cela s’ajoutent plusieurs centaines d’euros de charges. Dans le meilleur des cas, notre famille disposerait ainsi d’un peu plus de 1500 euros pour les denrées alimentaires et les produits d’hygiène, les appareils électroménagers, les fournitures scolaires, les voyages scolaires, l’école de musique, la mobilité et les assurances, les vêtements, les chaussures, les médias et les vacances, pour constituer une épargne et une prévoyance vieillesse, pour les permis de conduire et la formation, et ainsi de suite. Mais cet argent ne suffira que pour les denrées alimentaires et le trajet pour se rendre au travail. Ensuite, le compte est vide.

Le dernier rapport sur la pauvreté (Paritätische Armutsbericht) montre toutefois que les ménages de 13,3 millions de personnes disposent d’encore moins d’argent que cette famille «modèle».

Le rapport montre également que la pauvreté ne touche pas seulement de nombreuses personnes, mais qu’elle a aussi de nombreuses causes. L’Allemagne possède un immense secteur de bas salaires, qui s’est considérablement développé depuis les réformes Hartz IV du SPD [en janvier 2005 sous le gouvernement Gerhard Schröder]. Ce secteur compte toujours parmi les plus importants de l’Union européenne. Environ 1,8 million de personnes sont pauvres malgré un emploi à temps plein. C’est ce qu’on appelle la paupérisation des actifs. Il s’agit de personnes issues de l’immigration dont la formation n’est pas reconnue en Allemagne. L’enseignante travaille comme femme de ménage, l’ingénieur comme aide-soignant. Le salaire minimum introduit en 2005 – actuellement de 13,90 euros, soit environ 2390 euros brut par mois pour un emploi à temps plein – représente certes une amélioration pour les personnes dans le secteur des bas salaires, mais pas nécessairement une réduction de la pauvreté. Il est trop bas pour cela. De plus, il continue d’être contourné par toutes sortes d’astuces de la part des employeurs. Il n’est pas rare que des personnes – notamment dans le secteur du bâtiment – soient poussées vers le travail au noir ou ne soient tout simplement pas rémunérées. L’association «Faire Mobilität» https://www.faire-mobilitaet.de/ en sait quelque chose, tout comme les douanes.

Rapport de Der Paritätische Gesamtverband.

Même les diplômés de l’enseignement supérieur peuvent être pauvres. Les journalistes indépendants, par exemple, qui vivent d’un maigre revenu, car payés à la ligne. Des personnes travaillant dans le milieu universitaire sont également souvent confrontées à des conditions précaires jusqu’à ce qu’elles obtiennent un poste à temps plein ou se tournent vers le secteur privé. Et partout, la même chose: les femmes sont encore moins bien payées.

Il est vrai que les personnes inactives constituent la plus grande partie des personnes touchées par la pauvreté. Mais contrairement à ce que certains pourraient penser, il ne s’agit dans la grande majorité des cas pas de «fainéants vautrés dans leur canapé», mais de personnes atteintes de maladies chroniques, d’enfants, d’étudiants, d’aidants familiaux ou de personnes en congé parental. Sans oublier les retraité·e·s. Parmi eux/elles, nombreux sont ceux qui viennent des Länder de l’Allemagne de l’Est et qui ont travaillé toute leur vie – d’abord en RDA, puis, après la chute du mur, pendant des années, dans des emplois précaires, marqués par le chômage et la reconversion professionnelle. Avec son initiative «Aide aux personnes âgées», la Frankfurter Rundschau soutient les retraité·e·s qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mes collègues écrivent sur le destin individuel de ces personnes et sur la manière dont elles ont sombré dans la pauvreté.

Au vu du nombre de personnes pauvres dans notre société, le scandale n’est donc pas que nous ayons un État social qui coûte de l’argent, comme le soulignent souvent certains politiciens. Le scandale, c’est que l’État social devrait encore être renforcé pour répondre aux besoins d’un nombre croissant de personnes en situation de pauvreté. Le scandale, c’est que bon nombre de responsables politiques préfèrent encore le restreindre, voire le supprimer, sans pour autant proposer de solution pour enfin lutter de manière fondamentale contre la pauvreté dans une Allemagne riche. (Publié le 2 juin 2026 par le quotidien Die Frankfurter Rundschau; traduction rédaction A l’Encontre)

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Lundi 1er juin: manifestations sociales contre les coupes budgétaires

L’éditorial de l’hebdomadaire Surplus – gauche modérée mais critique face aux politiques du SPD –, sous la plume de son rédacteur en chef Lukas Sholle, économiste, affirmait le 1er juin:

«Sous le slogan «Ça suffit! Rendre la vie abordable», le parti Die Linke appelle lundi à des manifestations sociales dans tout le pays [voir appel ci-dessous]. Au cœur de ces manifestations se trouvent les coupes massives dans les dépenses sociales, notamment en matière de retraites, de santé et d’assurance maladie, ainsi que les attaques contre la journée de 8 heures. Affaiblir ce principe et le remplacer par une durée maximale hebdomadaire de travail, comme convenu dans l’accord de coalition, pourrait, dans le pire des cas, entraîner jusqu’à 73,5 heures de travail hebdomadaire. La ministre du Travail et des Affaires sociales, Bärbel Bas (SPD), a certes déclaré récemment qu’elle n’était personnellement pas favorable à la suppression de la journée de 8 heures. Toutefois, dans l’intérêt de la coalition (CDU et SPD), elle entend néanmoins présenter un projet de loi en ce sens en juin.

On sait depuis longtemps que cette politique économique nuit aux citoyens, à l’économie et à la démocratie. Les coupes budgétaires envisagées par le SPD et la CDU, associées aux manifestations sociales de Die Linke, pourraient aboutir à bouleverser le paysage politique sur le front économique. Le SPD se trouve à un niveau historiquement bas et n’est plus qu’à 1,2 point de pourcentage de Die Linke dans les sondages. Ne serait-ce qu’en raison de la marge d’erreur statistique, il ne devrait pas tarder à y avoir un sondage dans lequel Die Linke devance le SPD. Il en découle une question importante: Die Linke peut-elle, grâce à ses manifestations, atténuer ou empêcher les coupes budgétaires qui menacent – ou cela provoquera-t-il l’implosion du SPD, rendant ainsi encore plus probable un gouvernement CDU-AfD? Le succès de ces manifestations pourrait être un premier indicateur de la suite des événements.» (Traduction rédaction A l’Encontre)

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«Ça suffit! Rendre la vie abordable»

Illustration de Die Linke: «Pour qui négocie le SPD?»

Appel de Die Linke

Le gouvernement fédéral prévoit les attaques les plus massives contre notre État social depuis l’Agenda 2010: il veut faire des économies sur la santé et les soins, supprimer des droits du travail durement acquis tels que la protection contre le licenciement et la journée de 8 heures, et réduire les aides à la jeunesse et aux personnes handicapées ainsi que nos retraites.

Nous disons: Ça suffit!

À travers des manifestations sociales dans tout le pays, nous faisons clairement comprendre au gouvernement fédéral: quiconque veut détruire les droits durement acquis du mouvement ouvrier et notre cohésion sociale se heurtera à notre résistance massive!

De Flensburg à Passau, d’Aix-la-Chapelle à Leipzig: nous descendons dans la rue contre l’Agenda Merz!

Trouvez dès maintenant la manifestation près de chez vous – et invitez vos camarades et vos connaissances! (Voir la carte des manifestations ci-dessous)

Allemagne: les manifestations prévues le 1er juin 2026.

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Berlin, 1er juin. «Colère contre le chancelier et les coupes budgétaires»

Photo Taz: Pascal Maier

Par Pascal Maier (Berlin)

Die Linke a appelé à des manifestations dans tout le pays contre les réformes prévues de l’État social. Pour l’instant, la mobilisation reste modérée.

«Ça suffit!», estiment les personnes rassemblées lundi soir devant la Volksbühne [théâtre] à Berlin. Elles manifestent contre les réformes de l’État social prévues par le gouvernement fédéral, qui prévoient notamment des coupes budgétaires dans le secteur de la santé ou la fin de la journée de travail de huit heures.

Le parti Die Linke a appelé, en collaboration avec les syndicats membres du DGB (Deutscher Gewerkschaftsbund), à des manifestations nationales dans 15 villes le 1er juin. Ces manifestations doivent marquer le coup d’envoi d’autres manifestations en juin et juillet contre les «attaques les plus massives contre notre État social depuis l’Agenda 2010», comme l’indique Die Linke sur son site web. À Berlin, selon les organisateurs, environ 1000 personnes ont répondu à l’appel.

Lors du rassemblement devant la Volksbühne de Berlin, on agite des drapeaux de Verdi et de Die Linke, on brandit des pancartes sur lesquelles on peut lire «Tax the Rich» et «Merz, démissionne et ne t’en prends pas aux plus démunis». Des personnes de tous âges sont venues, des jeunes comme des retraité·e·s.

Yvonne Kunath explique qu’il est important pour elle de montrer qu’elle n’est pas satisfaite de la politique actuelle. Le débat sur la réduction de l’avance sur pension alimentaire pour les parents isolés la met particulièrement en colère. Les parents isolés peuvent bénéficier de cette avance de l’État lorsque leur partenaire ne verse pas de pension alimentaire.

Colère contre le chancelier Merz

Manuela Flore, une femme aux cheveux courts et foncés, brandit une pancarte sur laquelle on peut lire «contre le démantèlement social». Elle est à sept ans de la retraite et en veut au chancelier Merz, qui ne considère plus la retraite que comme une «couverture de base». Manuela Flore n’était pas présente lors des manifestations du lundi contre les réformes de l’Agenda menées par la coalition rouge-verte en 2004: «Mais j’espère que cela se reproduira!»

Au sommet des manifestations (de 2004) plus de 200’000 personnes étaient alors descendues dans les rues à l’échelle nationale. Keshia Burger, l’une des animatrices du rassemblement de lundi 1er juin devant la Volksbühne, communique les chiffres estimés de la participation: 400 manifestants à Hanovre, 100 à Rosenheim et plus de 1000 ici à Berlin. La police estime quant à elle le nombre de participants à Berlin à seulement 500.

La coprésidente du parti Die Linke, Ines Schwerdtner, se montre néanmoins satisfaite de ce début de mouvement de protestation. Elle déclare au journal taz: «Au départ, les manifestations du lundi contre l’Agenda 2010 n’étaient elles aussi que locales et sont devenues au fil du temps des manifestations de grande ampleur. C’est précisément une telle évolution, comme celle de 2004, qu’elle envisage. Mais elle ajoute: «Ma crainte est simplement que nous disposions ici d’une fenêtre historique plus étroite pour mettre un terme aux attaques contre l’État social.»

«Merz, va te faire foutre»

Le slogan «Merz, va te faire foutre», devenu entre-temps un mot d’ordre et un mème Internet, est également omniprésent lors du rassemblement à la Volksbühne de Berlin. Cette phrase est devenue célèbre après qu’un jeune homme l’ait brandie lors d’une manifestation contre le service militaire obligatoire début mars 2026, ce qui a conduit à l’ouverture d’une enquête contre cet élève. Un homme a accroché le slogan «Merz leck Eier» sur une pancarte à l’arrière de son fauteuil roulant, une femme le crie à tue-tête, puis il est même scandé.

La tête de liste berlinoise du parti Die Linke, Elif Eralp, critique vivement au micro l’assouplissement prévu de la journée de travail de huit heures. Le fait que la ministre social-démocrate du Travail, Bärbel Bas, parle d’assouplissement du temps de travail est un scandale.

Svenja Diedrich, présidente régionale des Jeunes socialistes de Berlin (Juso), prend également la parole lors du rassemblement de Die Linke. Elle prend ses distances avec son parti d’origine au gouvernement, le SPD: les débats sur les coupes budgétaires à Berlin et au niveau fédéral sont avant tout une lutte: «C’est la lutte des classes, mais pour le mauvais camp!» (Taz du 2 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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