
Par Drew Anderson
Résumé
- L’Oil Sands Alliance, anciennement connue sous le nom de Pathways Alliance, représente les plus grandes entreprises opérant dans les sables bitumineux de l’Alberta [province de l’ouest du Canada au sein de laquelle existe un courant sécessionniste à connotation trumpiste].
- Depuis 2021, l’Alliance s’est engagée à mener un gigantesque projet de capture du carbone qui réduirait les émissions des sables bitumineux de 68 mégatonnes par an, soit les trois quarts du total de la région industrielle.
- Dans le protocole d’accord finalisé entre le gouvernement de l’Alberta et le gouvernement fédéral, ce chiffre a été discrètement ramené à seulement 16 mégatonnes par an, soit une réduction de 77% par rapport à la promesse initiale.
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Il y a cinq ans, les cinq plus grands producteurs de sables bitumineux avaient promis que leurs activités seraient neutres en carbone [1] d’ici 2050. Les ambitions étaient colossales: un gigantesque projet de capture et de stockage du carbone permettrait de stocker 68 millions de tonnes d’émissions de carbone dans les profondeurs du sous-sol chaque année [2].
Aujourd’hui, avec la signature d’un protocole d’accord entre l’Alberta et Ottawa [le gouvernement fédéral] visant à faciliter la construction d’un nouvel oléoduc vers la côte Ouest et les promesses de crédits d’impôt se chiffrant en milliards pour soutenir le projet, ces engagements ont chuté.
Dans l’accord, finalisé en mai, il est prévu que ces mêmes producteurs capturent 16 millions de tonnes par an d’ici 2045, soit une baisse de 77% par rapport à l’annonce initiale.
L’engagement d’atteindre la neutralité carbone dans les sables bitumineux s’inscrivait dans le cadre d’une campagne de lobbying intense menée auprès des gouvernements au cours des cinq dernières années, parallèlement à des pressions importantes visant à obtenir un soutien financier pour ce qui pourrait être le plus grand projet de captage du carbone au monde.
Il avait été proposé par la Pathways Alliance – désormais rebaptisée Oil Sands Alliance –, composée des plus grandes entreprises opérant dans les sables bitumineux de l’Alberta: Suncor, Cenovus, Canadian Natural Resources, Imperial Oil et ConocoPhillips.
Les gouvernements fédéral et provincial ont désormais tous deux dévoilé des crédits d’impôt pour la capture du carbone. Ils ont assoupli les réglementations environnementales visant à lutter contre les émissions et se sont engagés à accélérer les projets et tout en signant un accord pour promouvoir activement la construction d’un nouveau pipeline traversant la Colombie-Britannique, même en l’absence d’une entreprise disposée à le construire.
Patrick McCurdy, professeur de communication à l’Université d’Ottawa qui a étudié les arguments environnementaux avancés par l’alliance des entreprises des sables bitumineux, a déclaré que ce revirement s’inscrit dans une tendance plus large au «greenwashing» – une méthode par laquelle les entreprises induisent le public en erreur à travers ce genre d’affirmations.
Il a ajouté que les entreprises «diront tout ce qui est politiquement opportun et tout ce qu’elles peuvent se permettre» pour se forger la légitimité sociale nécessaire à la poursuite de la production de pétrole.
«Elles disposent désormais de cette licence grâce à [le Premier ministre Mark] Carney [du Parti libéral, entré en fonction le 14 mars 2025]», a-t-il déclaré.
La coalition d’entreprises, alors appelée Pathways Alliance, avait explicitement appelé à une réduction de 68 mégatonnes d’émissions par an et avait salué cet objectif dans des communiqués de presse, des éditoriaux et des campagnes publicitaires à grande échelle.
Le projet devait être mis en oeuvre en trois phases, chacune permettant de capturer entre 21 et 25 mégatonnes par an, selon ces premiers objectifs. Une mégatonne équivaut à un million de tonnes.
En décembre dernier encore, le gouvernement de l’Alberta a utilisé le chiffre de 68 mégatonnes dans une présentation destinée aux élus américains, soulignant le potentiel énergétique de l’Alberta.
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Patrick McCurdy a étudié les affirmations de l’Oil Sands Alliance depuis sa création et a co-publié en 2023 un article consacré à la manière dont celle-ci pratique le greenwashing (ScienceDirect, vol. 112, juin 2024, «Greenwashing, net-zero, and the oil sands in Canada: The case of Pathways Alliance», Melissa Aronczyk, Patrick McCurdy, Chris Russill).
La conclusion de cet article était sans ambiguïté.
«De nombreux indicateurs de greenwashing sont présents dans la communication publique de Pathways Alliance», peut-on y lire. «Leurs messages omettent des informations importantes, utilisent des présentations et des comparaisons trompeuses, et ne répondent pas aux normes attendues d’un plan crédible de zéro émission nette.»
Il indique que les affirmations de l’Alliance en matière d’environnement, de société et de gouvernance devraient susciter des inquiétudes quant à la viabilité de son projet de capture et de stockage du carbone.
Le Canada dispose bel et bien de lois sur le greenwashing – bien qu’elles aient été affaiblies par le gouvernement Carneyl’année dernière. Lorsque ces lois ont été adoptées, Pathways a supprimé de nombreuses promesses environnementales de son site web. Les dispositions anti-greenwashing, qui font partie de la Loi fédérale sur la concurrence, avaient été mises en place en partie pour traiter le problème des entreprises qui annonçaient se diriger vers la neutralité carbone sans présenter de preuves montrant qu’elles prenaient des mesures significatives pour réduire leur pollution par le carbone.

Lors d’une interview, Patrick Mcsabl a déclaré qu’il était courant pour les entreprises pétrolières et gazières de faire publiquement de grandes promesses, puis de faire pression en coulisses pour faire évoluer les critères d’évaluation. «J’imagine qu’elles sont en mesure de réduire ces chiffres, ou de les modifier… car l’acceptabilité sociale ne semble plus être menacée comme elle l’était auparavant.»
L’Oil Sands Alliance n’a pas répondu aux questions de The Narwhal.
Le bureau de la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith [du Parti conservateur uni, libertarienne, en lien avec la sphère trumpiste, en faveur de la «souveraineté» de l’Alberta et opposée à des lois fédérales, entre autres sur la taxe carbone], et celui du ministre de l’Environnement et des zones protégées de l’Alberta, Grant Hunter [de même Parti conservateur uni], n’ont pas répondu aux questions envoyées par e-mail.
Le Bureau du Conseil privé fédéral [centre névralgique de l’appareil gouvernemental fédéral] a bien répondu, mais n’a répondu directement à aucune des questions posées par e-mail, préférant mettre en avant l’équilibre entre la croissance économique et la réduction des émissions.
Lorsqu’on lui a demandé si le gouvernement fédéral était convaincu que le projet pouvait atteindre l’objectif revu à la baisse de 16 mégatonnes, Pierre Cuguen, porte-parole du Bureau du Conseil privé, a déclaré que le pays disposait déjà de projets de capture et de stockage du carbone en exploitation qui prouvent que la technologie peut fonctionner dans des conditions réelles, tout en soulignant que ce projet vise à devenir le plus grand projet de capture du carbone au monde. Il écrit: «Pathways continuera à faire l’objet d’un travail de conception détaillé, d’un examen réglementaire et de décisions d’investissement à mesure que le projet avancera.»
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Le protocole d’accord entre Ottawa et l’Alberta a finalisé les modalités concernant tous les aspects, du prix du carbone industriel à la mise en place d’un réseau électrique national, mais les conditions relatives au projet de capture du carbone Pathways nécessitent encore un accord tripartite avec les entreprises à l’origine du projet.
Les gouvernements ont toutefois réaffirmé «leur objectif commun» de voir le projet réduire les émissions de 16 mégatonnes par an d’ici 2045, en commençant par 6 mégatonnes lorsque le projet sera mis en service en 2035.
Les sables bitumineux émettent environ 90 mégatonnes de CO? chaque année, soit près de 33% de l’ensemble des émissions de l’Alberta. Depuis 2004, 15 mégatonnes d’émissions ont été captées par les projets de capture du carbone existants dans la province, soit un peu plus d’une mégatonne par an.
Les deux gouvernements ont convenu de revoir à la baisse les objectifs en matière de prix du carbone, de simplifier les procédures d’autorisation des projets, et le gouvernement fédéral a abandonné le plafond proposé pour les émissions du secteur pétrolier et gazier et a largement confié les évaluations d’impact environnemental à la province. Chacune de ces mesures représente une victoire pour les groupes pétroliers et gaziers.
Sean McCoy – professeur agrégé d’ingénierie à l’Université de Calgary et spécialiste de la capture du carbone – a déclaré que les changements apportés aux engagements en matière d’émissions ne sont pas dus à des évolutions technologiques ou à de nouvelles connaissances. Il déclare: «Permettez-moi de le présenter ainsi: je parie que 99% de ce que nous savons aujourd’hui sur la capture du dioxyde de carbone – voire 99% ou plus – nous le savions déjà en 2021.»
Sean McCoy a indiqué qu’une explication possible de la réduction si drastique de l’ampleur du projet réside dans son coût, le comparant à une rénovation de maison dont les plans ambitieux sont revus à la baisse à mesure que le prix augmente. «C’est assez courant dans ce genre de projets: soit le coût augmente, soit la portée du projet diminue si l’on cherche à respecter son budget.»
Mais Sean McCoy souligne que même ce chiffre réduit de 16 mégatonnes représente le plus grand projet de capture et de valorisation du carbone jamais construit.
Lorsqu’on lui a demandé si l’objectif revu à la baisse était réalisable, McCoy a répondu qu’il était ambitieux. «C’est tout simplement énorme. Il faut considérer l’ampleur de toutes les différentes composantes, car ce n’est pas comme s’ils allaient capturer 16 millions de tonnes à partir d’une seule cheminée.»
Le coût final du projet n’est pas encore connu, mais les estimations font état d’un budget supérieur à 20 milliards de dollars, et l’ancien PDG d’Imperial Oil [filiale à 70% d’ExxonMobil] avait précédemment déclaré que l’alliance visait à ce que 75% des fonds proviennent des gouvernements fédéral et provincial. La majeure partie de cette somme proviendra de crédits d’impôt nouvellement créés.
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Il y a beaucoup de choses que nous ignorons au sujet du projet Pathways, a déclaré Sean McCoy, il est donc difficile d’évaluer directement les plans.
Patrick McCurdy, qui examine la question sous l’angle de l’influence et de la communication, y voit une intention délibérée. Ses recherches incluent les omissions stratégiques dans le cadre de la stratégie de greenwashing. «Ces entreprises, qui comptent parmi les plus grandes du pays, ont les moyens de mener des «groupes de réflexion» et de faire appel aux meilleurs professionnels de la communication pour élaborer ces campagnes visant à rallier l’opinion publique à leur cause.»
Mais alors que le marketing des sables bitumineux mettait auparavant l’accent sur la nécessité de décarboner et sur l’objectif d’atteindre la neutralité carbone, le message a évolué parallèlement à la révision à la baisse des ambitions en matière de réduction des émissions.
Jon McKenzie, PDG de Cenovus [compagnie pétrolière dont le siège est à Calgary dans l’Alberta], a déclaré aux investisseurs en mai que le débat autour de l’exploitation des sables bitumineux s’était «concentré de manière myope sur l’agenda climatique», selon The Canadian Press, 6 mai 2026.
Il s’agit d’une riposte plus directe aux affirmations antérieures de l’Alliance, mais pour Patrick McCurdy, l’intention a toujours été de repousser le problème à plus tard.
«C’est toujours une histoire du genre “c’est pour très bientôt”», a-t-il déclaré à propos de la technologie de capture du carbone et de certaines de ses promesses les plus ambitieuses. «C’est un refrain bien connu que d’essayer de se tourner vers la technologie pour nous sortir de là.» (Publié le 5 juin 2026 sur le site The Narwhal; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
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[1] Sur la «neutralité carbone», voir l’entretien avec la géographe Magali Reghezza-Zitt, auteure de Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone (Le Seuil), sur Mediapart, vidéo «A l’air libre» en libre accès, en date du 2 juin 2026. (Réd. A l’Encontre)
[2] Avec une certaine coïncidence dans le temps, un des projets de captage et stockage de carbone (CSC) parmi les plus amples à l’échelle mondiale est aujourd’hui qualifié de fiasco. Or, le quotidien économique La Tribune du 21 septembre 2020 écrivait: «Le gouvernement norvégien a indiqué ce lundi vouloir investir 16,8 milliards de couronnes (1,6 milliard d’euros) dans le captage et stockage de carbone (abrégé CSC en français ou CCS en anglais pour “Carbon capture and storage”), une technologie jugée prometteuse pour le climat mais extrêmement coûteuse… Le gouvernement envisage enfin d’apporter un financement à Northern Lights. Porté par les géants pétroliers norvégien Equinor, anglo-néerlandais Shell et français Total, le projet vise à transporter du CO2 liquide vers un terminal d’où il sera injecté sous les fonds sous-marins via des pipelines.»
En 2026, l’enquête placée sous les auspices du réseau European Investigative Collaborations (EIC) – réunissant Mediapart, Der Spiegel (Allemagne), VG (Norvège), Le Soir et De Standaard (Belgique) – a abouti à une première conclusion quant au projet encensé en 2020-21: «Malgré cette orgie de fonds publics [investissement de 1,6 milliards d’euros financé à hauteur de 700 millions par le gouvernement norvégien, 131 millions par l’UE et pris en charge à hauteur de 80% par Oslo pour les coûts d’exploitation] et les communiqués triomphants de ses promoteurs, le projet est aujourd’hui un fiasco technologique et économique… Northern Lights peut actuellement stocker 1,5 million de tonnes de CO2 par an – et 5 millions fin 2028, lorsque les travaux d’extension seront terminés. Mais lors des neuf premiers mois d’exploitation, entre août 2025 et la fin avril 2026, seulement 77.000 tonnes ont été emprisonnées. C’est quinze fois moins que la capacité annoncée. Pour une raison simple: les clients de Northern Lights qui doivent l’alimenter ont toutes les peines du monde à capturer leurs émissions. Quatre usines auraient dû être prêtes l’an dernier pour le lancement. Mais une seule est aujourd’hui opérationnelle: la cimenterie de Brevik, au sud-est de la Norvège, propriété du groupe allemand Heidelberg Materials.»
Pour prendre la mesure de cet écoblanchiment massif, les lectrices et lecteurs de alencontre.org peuvent se référer à l’article publié par Mediapart le 10 juin 2026 (une bonne raison de s’abonner à Mediapart) ou par le quotidien belge Le Soir. (Réd. A l’Encontre)

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