
Par Shatha Yaish et Ibtisam Mahdi
Samedi 25 avril, les Palestiniens se rendront aux urnes pour des élections locales concernant les municipalités et les conseils de village de toute la Cisjordanie occupée, ainsi qu’une seule ville de la bande de Gaza assiégée, Deir Al-Balah. Ces élections marquent le premier retour aux urnes depuis les scrutins locaux échelonnés organisés en Cisjordanie en 2021 et 2022; à Gaza, quant à elle, les habitants voteront lors d’élections officielles pour la première fois depuis 20 ans, date à laquelle ont eu lieu les dernières élections législatives palestiniennes.
En Cisjordanie, où l’on compte plus d’un million d’électeurs inscrits, 365 listes électorales se disputent des sièges au sein de 183 collectivités locales, selon la Commission électorale centrale. Deux systèmes électoraux sont en vigueur: la représentation proportionnelle pour les municipalités et un système majoritaire pour les conseils de village.
La plupart des listes se présentent indépendamment des grands partis, tandis qu’un petit nombre d’entre elles sont alignées sur le Fatah, le parti du président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas. En raison des nouvelles réglementations imposées par Mahmoud Abbas, qui exigent des candidats qu’ils adhèrent au programme de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), aucune liste n’est explicitement affiliée au Hamas.
Les candidats ont mis l’accent sur des promesses bien connues: amélioration des services municipaux, développement des infrastructures et plus grande transparence dans la gouvernance locale. Mais la compétition est inégale: dans les centres urbains densément peuplés comme Naplouse et Ramallah – cette dernière étant le centre administratif de l’AP –, une seule liste se présente, s’assurant ainsi la victoire par défaut. En revanche, à Ya’bad, une ville située près de Jénine et comptant un dixième de la population de Naplouse, 12 listes se disputent les 13’000 électeurs inscrits.
La campagne s’est déroulée dans l’ombre du génocide perpétré actuellement par Israël à Gaza et, en Cisjordanie, de la montée en flèche de la violence des colons, de l’aggravation des tensions économiques et de l’accélération rapide de l’annexion. Au cours de la semaine précédant les élections, des colons israéliens ont tué trois Palestiniens dans deux villages près de Ramallah: Aws Hamdi Naasan, 14 ans, et Jihad Abu Naiem, 35 ans, dans une école à Al-Mughayyir; et Odeh Awawdeh, 25 ans, à Deir Dibwan. Quelques jours plus tard, des soldats israéliens ont abattu Yousef Sameh Ishtayeh, 15 ans, à Naplouse.
De nombreux Palestiniens ont également critiqué les nouvelles règles électorales publiées par l’Autorité palestinienne en novembre dernier, qu’ils considèrent comme une tentative visant à restreindre toute participation politique significative et à éliminer toute concurrence. Pourtant, des milliers de personnes, tant en Cisjordanie qu’à Gaza, sont impatientes de voter afin d’améliorer leurs conditions de vie, même à petite échelle.
«Il faut bien commencer quelque part»
Rana Abu Farha Rishmawi, présentatrice de télévision locale bien connue, se présente sur une liste municipale dans sa ville natale de Beit Sahour, une localité à majorité chrétienne du sud de la Cisjordanie. Elle est pleinement consciente de ce qu’elle appelle les «circonstances difficiles» entourant le scrutin, mais elle a tenté d’entrer en contact avec les électeurs et électrices sur les réseaux sociaux pour présenter son programme.
La liste de Rana Abu Farha Rishmawi, «Shabab Al-Balad» («Jeunesse de la ville»), est menée par un ancien secrétaire général du Fatah à Beit Sahour. Parmi ses priorités figure le «renforcement du rôle des femmes et des jeunes aux postes de décision au sein de la municipalité».
«Je me présente pour deux raisons», a-t-elle déclaré au magazine +972. «La première est qu’il s’agit d’un processus démocratique, et je souhaite être témoin et soutenir la démocratie en action. Je vois cela comme une occasion d’encourager les gens à prendre part à la prise de décision.» Expliquant que les habitant·e·s se plaignent souvent de la domination des autorités officielles telles que l’Autorité palestinienne, elle a souligné : «Cette fois-ci, la décision leur appartient.»
La deuxième raison qu’elle a évoquée est «le besoin de renouveau: de nouvelles voix, de nouvelles visions et de nouvelles idées. Notre pays a besoin d’un travail concret et de nombreuses réformes.»
Rana Abu Farha Rishmawi ne se fait aucune illusion quant au contexte général. «Je comprends parfaitement la situation politique et économique générale, y compris le financement limité et l’impact des colonies [israéliennes]», a-t-elle déclaré, ajoutant qu’elle ne disposait pas «d’une baguette magique pour changer la réalité du jour au lendemain. Mais il faut bien commencer quelque part. C’est mieux que de baisser les bras.»
Dans une grande partie de la Cisjordanie, cependant, les attentes sont faibles. De nombreux Palestiniens voient peu de chances que les élections locales modifient de manière significative leur vie quotidienne, alors que les attaques des colons sont devenues monnaie courante et qu’un réseau de postes de contrôle et de barrières militaires israéliens étouffe la vie sociale et économique des habitants. Pour beaucoup, la survie a pris le pas sur la participation politique, et nombreux sont ceux qui doutent que ces élections aient un quelconque impact.
Islam Bader, originaire d’Hébron, caissier dans un café de Ramallah, considère néanmoins que voter en vaut la peine – même si cela implique un périple difficile vers sa ville natale, à travers de multiples postes de contrôle et barrages routiers militaires israéliens.
«Je pense que je devrais aller à Hébron pour voter», a-t-il déclaré. «C’est peut-être une chance pour nous d’améliorer la situation dans ma ville. Certaines personnes s’en moquent, mais la situation est vraiment difficile, et je pense que nous devrions nous en soucier. Nous devons choisir les bonnes personnes et nous garder de tout parti pris tribal ou familial.»
«Dépourvues de toute substance politique»
Dans la ville de Qalqiliya, au nord, aucune liste n’a été enregistrée, ce qui en fait la seule ville de Cisjordanie sans candidats. Les factions locales auraient selon certaines informations décidé de ne pas se présenter, ce qui reflète des divisions plus larges quant à la légitimité et à l’utilité du processus dans les conditions politiques actuelles.
«Des élections locales sont envisagées depuis un certain temps – en partie parce qu’elles constituent le mécanisme le plus simple pour tenter d’insuffler une légitimité institutionnelle à l’Autorité palestinienne, et en partie parce que la Palestine n’est pas en mesure d’organiser des élections nationales», a expliqué Tahani Mustafa, chercheuse invitée au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du Conseil européen des relations étrangères, et chargée de cours en relations internationales au King’s College de Londres.
Ces élections, a-t-elle déclaré, «ne concernent pas tant l’idéologie, le dogme ou la politique, mais plutôt la prestation de services – surtout à un moment où Israël tente de rendre la vie sur le territoire si insupportable».
La portée limitée de l’influence des élections a été renforcée par de récentes modifications législatives. Le 19 novembre, le président Abbas a publié un décret annulant la loi régissant les élections locales. Les nouvelles règles exigent des candidats qu’ils signent une déclaration dans laquelle ils s’engagent à respecter le programme de l’OLP et ses obligations internationales.

Les organisations de la société civile ont condamné cette disposition, arguant qu’elle restreint la participation politique et viole les protections inscrites dans le droit international, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques [entré en vigueur en 1976], auquel l’État de Palestine est partie. Les détracteurs affirment également qu’elle contredit la Déclaration d’indépendance palestinienne et la Loi fondamentale palestinienne, qui garantissent toutes deux le pluralisme politique et le droit de participer aux affaires publiques.
Tahani Mustafa a fait valoir que ces élections pouvaient également être considérées comme une tentative de l’Autorité palestinienne – qui n’a pas organisé d’élections législatives depuis la victoire du Hamas sur le Fatah en 2006 – de répondre aux attentes internationales. «Ces élections ont été délibérément conçues pour être dépourvues de toute substance politique», a-t-elle expliqué.
La connaissance de ces changements de règles semble limitée. Un sondage réalisé en mars par l’Institut pour le progrès social et économique a révélé que seul un Palestinien sur quatre avait entendu parler du nouveau décret d’Abbas.
Compte tenu des conditions économiques et de la situation politique actuelles, a déclaré Tahani Mustafa, les électeurs se préoccupent avant tout des résultats concrets. «Je ne pense pas que les électeurs et électrices palestiniens eux-mêmes s’intéresseraient à quoi que ce soit d’autre qu’à des candidats se présentant sur la base de leur capacité à fournir de meilleurs services. C’est apparemment là que se situent les priorités des gens à l’heure actuelle.» Elle a toutefois noté que les comportements électoraux sont souvent influencés par «des liens factionnels, tribaux et familiaux – parfois aussi par des pots-de-vin.»
«Nous voulons simplement être pris en compte»
Contrairement à l’accueil tiède et à l’apathie générale qui entourent les élections en Cisjordanie, l’atmosphère dans la ville de Deir Al-Balah, située au centre de la bande de Gaza, est nettement différente. C’est la seule localité de la bande de Gaza où des élections ont lieu: plus de la moitié de l’enclave reste sous occupation militaire israélienne directe, et Deir Al-Balah a subi moins de dégâts que d’autres villes situées au-delà de la «ligne jaune». (Un communiqué de la Commission électorale centrale indiquait qu’elle espérait «mener à bien le processus démocratique dans toutes les collectivités locales de la bande de Gaza dès que les conditions s’amélioreront, en créant un environnement propice à la tenue d’élections».)
Depuis la victoire électorale du Hamas en 2006 et sa prise de contrôle de la bande de Gaza qui s’en est suivie, la gouvernance locale a été déterminée par des nominations administratives plutôt que par des élections. Vingt ans plus tard, il n’y a peut-être que 70’000 électeurs éligibles – en raison de l’obligation pour les participants d’être originaires de Deir Al-Balah – mais les élections ont suscité un vif intérêt auprès du public, avec quatre listes en lice présentant au total 64 candidats.
Sur les marchés, dans les files d’attente pour le pain et lors des rassemblements devant les abris temporaires, le scrutin est un sujet de conversation récurrent. Les débats sur les avantages de participer ou de boycotter les élections sont animés. Parallèlement, des habitants ont signalé avoir reçu sur leur téléphone portable des messages de menace émanant des services de renseignement israéliens, affirmant que, quel que soit le résultat des élections, Israël resterait maître à Deir Al-Balah.
Khalil Abu Samra, un mukhtar (chef de communauté) âgé de 52 ans, a déclaré que sa décision de se présenter sur la liste «L’avenir de Deir Al-Balah» répondait à des appels de la communauté, compte tenu notamment des «circonstances exceptionnelles». Il reste prudent quant aux attentes: plutôt que de faire des promesses grandiloquentes, Khalil Abu Samra a déclaré à +972 qu’il avait l’intention de se concentrer sur le rétablissement des services de base tels que la distribution d’eau et les réseaux d’assainissement.
Tout le monde n’est pas convaincu que ce processus soit approprié. Samar Joudeh, 35 ans, a déclaré que son mari la pressait de voter pour un ami se présentant aux élections, mais qu’elle restait partagée. «Nous voulons vivre, mais nous ne devons pas oublier l’enjeu plus large», a-t-elle déclaré.
«Pourquoi organisons-nous des élections ici alors que le reste de la bande de Gaza ne le peut pas? Pourquoi faisons-nous une distinction dans un droit qui appartient à chaque Palestinien? Nous sommes toujours en état de guerre. Voulons-nous faire croire au monde que tout est revenu à la normale? Que la guerre est finie et que les problèmes de Gaza sont résolus?»
D’autres, déplacés depuis d’autres parties de la bande dévastée, disent se sentir totalement exclus. Samer Omar, qui a fui le quartier de Zaytoun à Gaza en octobre 2025 et vit désormais à Deir Al-Balah, a déclaré que la question n’était pas de savoir si les élections étaient justifiées ou non, mais plutôt qui pouvait y prendre part. «Nous voulons simplement être inclus. Nous voyons les publicités de campagne, nous voyons les candidats s’adresser aux jeunes, et nous sommes complètement exclus de l’équation.»
Il a évoqué une rencontre récente dans un restaurant où un militant s’est approché de sa table pour encourager les gens à voter. «Je l’ai interrompu et lui ai dit que nous venions tous du nord. L’homme s’est levé sans même s’excuser et s’est dirigé vers une autre table. Dès qu’il s’est assis, il leur a demandé: “Êtes-vous de Deir Al-Balah ou déplacés?”»
Ahmad Hallas, un déplacé de 34 ans originaire du quartier de Shuja’iya à Gaza, a fait part d’une frustration similaire. «Nous avons perdu nos maisons. Mais cette guerre veut tout nous prendre. Même notre voix.» (Article publié par le magazine +972 le 24 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Shatha Yaish est une journaliste couvrant Jérusalem-Est et la Cisjordanie.
Ibtisam Mahdi est une journaliste indépendante originaire de Gaza, spécialisée dans les reportages sur les questions sociales, en particulier celles concernant les femmes et les enfants. Elle travaille également avec des organisations féministes à Gaza dans le domaine du reportage et de la communication.

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