«L’écocide capitaliste» en débat

Couverture du tome 1. Les trois tomes sont parus en 2026.

Par Daniel Tanuro

Le sociologue marxiste Alain Bihr propose une très ample analyse de la catastrophe écologique planétaire dans un nouvel ouvrage dont le titre résume parfaitement le contenu : L’écocide capitaliste (Page 2 / Syllepse, 2026).

L’ouvrage se compose de trois tomes, dont les quelque 1200 pages représentent un travail remarquable de documentation, de synthèse et d’analyse.

Le premier volume dresse un état des lieux. Il examine de nombreuses facettes de la catastrophe: changement climatique, atteintes multiples aux milieux naturels globaux (océans, zones humides, forêts), dégradation des éléments (terre, eaux, air, énergie), appauvrissement de la biodiversité, menaces sur la santé humaine. Cet examen met du même coup en évidence l’échec des politiques capitalistes de « développement durable » basées sur les solutions de marché ainsi que sur les mécanismes de compensation qui « au mieux ne sont pas à la hauteur des problèmes, quand elles ne les aggravent pas purement et simplement ».

Le deuxième volume, sous-titré « la nature en proie au capital », démontre que la catastrophe est bien le produit des rapports capitalistes de production basés sur l’expropriation des producteurs. Cette expropriation (« le grand déchirement », selon une expression trop peu connue de Marx!) est en effet à la base de l’aliénation de la nature et de la perte de conscience de l’appartenance à la nature, qui caractérisent la société contemporaine. L’auteur insiste sur le fait que le mode capitaliste d’appropriation de la nature s’opère par le truchement de ses modes d’appropriation du travail, les deux dimensions étant dès lors indissociables. Comme les autres auteurs écomarxistes ou écosocialistes, il s’attache à démontrer que la quête absurde de la croissance illimitée sur une planète finie découle impérativement de la nécessité pour le capital de se reproduire à une échelle toujours élargie, de sorte que la course au profit implique inévitablement de vampiriser à la fois le travail et la nature.

Le troisième volume « met l’écocide capitaliste en perspective historique ». Bihr abonde dans le sens des travaux soutenant que la dynamique écocidaire du capital s’est manifestée dès la période protocapitaliste, à la fin du Moyen Age. Il retrace son extension et son accélération à travers la première « révolution industrielle » et celles qui l’ont suivie, en montrant les implications de chacun de ces moments historiques du capital sur les systèmes agraires et les écosystèmes. Cette vision historique inclut une présentation de l’évolution de la pensée économique aux prises avec l’écologie – depuis Malthus jusqu’à Daly, en passant par les néoclassiques, Jevons, Lauderdale, l’économie écologique, les théoriciens de la valeur-énergie, sans oublier Georgescu-Roegen et son approche par l’entropie.

Ce volume débouche sur quatre chapitres examinant le lien entre la catastrophe écologique et la crise de reproduction du capital, au terme desquels l’auteur s’appuie sur la théorie des « ondes longues » pour confirmer que la crise est bien de nature systémique : « Contrairement aux (crises écologiques) précédentes, cette crise ne peut pas être surmontée par le capital ; il ne peut au mieux (en se « verdissant ») qu’en ralentir le rythme de développement, sans pour autant mettre fin à la dégradation continue et cumulative des conditions de la vie humaine sur Terre, qui est en quelque sorte inscrite dans sa logique intrinsèque ».

La conclusion générale de l’ouvrage est intitulée « Le communisme ou la mort ». L’auteur écarte l’idée que la catastrophe écologique puisse provoquer l’effondrement du capitalisme. Plutôt qu’un effondrement, il envisage « une sorte d’apocalypse » dont les « quatre cavaliers seraient le chaos écologique, la paupérisation généralisée, la maladie, la guerre, le tout conduisant à des formes barbares de domination et de régulation sociopolitique ». Pour Alain Bihr, « la crise multiforme du capitalisme nous place en définitive non plus seulement face à la célèbre alternative posée par Rosa Luxemburg entre le socialisme ou la barbarie mais, d’une manière plus radicale, face à celle entre le communisme ou la mort. Tout simplement parce que la catastrophe écologique qui l’accompagne ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, elle menace plus fondamentalement la possibilité même de vie sur Terre. »

Il est évidemment impossible, dans le cadre d’une recension comme celle-ci, d’examiner en détail tous les développements d’un ouvrage théorique aussi volumineux, qui embrasse de très nombreuses matières avec rigueur, d’une façon aussi fouillée et aussi riche (bien que parfois, à mon sens, avec un luxe de détails excessif).

Le résumé ci-dessus ne fait pas justice à cette richesse. Les personnes déjà convaincues du caractère capitaliste de la catastrophe écologique pourraient en conclure erronément que L’écocide capitaliste ne leur apprendra rien de neuf. Or, l’ouvrage, outre la masse de faits et de données qu’il rapporte, comporte de précieux éléments d’analyse susceptibles d’enrichir la pensée écosocialiste ou écomarxiste. A titre personnel, j’ai ainsi apprécié les développements du Tome III sur l’évolution des contradictions de la pensée économique face au défi écologique.

Etant fondamentalement d’accord avec l’analyse par Alain Bihr de la catastrophe écologique comme produit inévitable du mode de production capitaliste, ainsi qu’avec sa conclusion stratégique écosocialiste/écocommuniste révolutionnaire, je me limiterai à trois réflexions, d’importance fort inégale en précisant qu’elles ne tempèrent nullement l’appréciation d’ensemble sur l’intérêt et l’utilité de l’ouvrage.

Première réflexion : la critique marxiste ne suffit pas toujours à « marquer le point » dans des débats qui mobilisent les sciences exactes (l’auteur de ces lignes en a fait l’expérience). Alain Bihr a raison de dire que Georgescu-Roegen et ses partisans « méconnaissent les rapports capitalistes de production », mais il vaut mieux, en plus, se tenir à l’écart de leur analyse de la crise écologique vue sous l’angle de la hausse de l’entropie. Que les ressources minérales soient épuisables est une évidence, mais on n’éclaire rien en introduisant l’entropie dans cette discussion, car l’augmentation de celle-ci n’est pas une caractéristique intrinsèque de la matière, contrairement à ce qu’affirme Georges-Roegen, dont la vision eschatologique s’accommode bien de propositions concrètes assez insignifiantes et moralisatrices.

Deuxième réflexion : l’idée que le capitalisme impliquerait le passage d’une appropriation formelle de la nature à une appropriation réelle mérite discussion. Pour Alain Bihr, l’appropriation réelle consiste en ceci que le capital force la nature à produire ce qu’elle ne produit pas spontanément, à ne pas produire ce qu’elle produit spontanément, et à produire des simulacres d’elle-même plus directement appropriables. Or, si c’est de cela qu’il s’agit, il faut conclure que le passage à l’appropriation réelle a coïncidé avec les premières sélections d’espèces végétales et animales, ce qui signifie qu’il est beaucoup plus vieux que le capitalisme. On pourrait dire que le phénomène a été amplifié par le capitalisme (surtout dans la période récente, avec les biotechnologies), mais il ne constitue pas un marqueur du passage à la dynamique écocidaire du capital.

Ici, Alain Bihr procède par analogie avec le raisonnement qui amène Marx à poser que le machinisme a permis au capital de passer d’une subsomption formelle du travail à une subsomption réelle, dans laquelle le travailleur n’a plus ni maîtrise ni compréhension du procès de production, de sorte qu’il n’est plus que le porteur d’une force de travail abstraite, un accessoire de la machine soumis à la science qui se dresse face à lui comme une force hostile aux mains du capitaliste. Bihr rejoint dès lors Jason Moore dans l’idée que le capitalisme a produit non seulement un travail abstrait mais aussi une « nature abstraite ». Une nature à son image, « vampirisée ». L’analogie me semble trompeuse. La subsumption, c’est la soumission dans laquelle ce qui est soumis est intégré à ce qui soumet. Or, la nature n’est pas intégrée et pas intégrable au capital. Elle ne l’est que dans les fantasmes des économistes, mais suit obstinément ses propres lois. Comme disait Engels : « ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature, elle se venge sur nous de chacune d’elles ». La catastrophe écologique incarne précisément cette vengeance redoutable.

La troisième réflexion est un étonnement. Le dépassement des limites écologiques, climatiques en particulier, implique forcément que la remise en cause du productivisme/consumérisme capitaliste se fasse dans le respect d’une « décroissance juste » de la consommation finale d’énergie, donc de la transformation et du transport de matière. L’écocide capitaliste, dans ses conclusions, n’évoque pas la question, même en termes généraux. C’est pourtant sous cette contrainte objective qu’il s’agit de penser un projet écosocialiste émancipateur.

*****

A propos de trois remarques de Daniel Tanuro

Par Alain Bihr

Tout en remerciant Daniel Tanuro pour son compte rendu fidèle de mon ouvrage, j’aimerais répondre brièvement aux trois réflexions qu’il lui a inspirées.

S’agissant de Georgescu-Roegen et de son école, je me suis bien gardé de me lancer dans une discussion sur la portée de la loi d’entropie dont elle fait grand cas, ce qui aurait de toute façon excéder mes compétences. C’est pourquoi je n’en ai traité que dans la partie consacrée à la manière dont l’économie politique a abordé (ou non) la question des rapports à la nature, pour montrer que l’introduction de concepts physiques (en l’occurrence les principes de la thermodynamique) pour analyser ces rapports ne lui a pas permis, bien au contraire, de rompre avec sa méconnaissance foncière des rapports capitalistes de production, qui sont pourtant au coeur de la la catastrophe écologique. D’où aussi le peu de portée pour ne pas parler de l’insignifiance des propositions pratiques de Georgescu-Roegen et de ses disciples.

Daniel Tanuro pense que l’usage que je fais de l’analyse marxienne de l’appropriation, formelle puis réelle, du procès de travail par le capital pour expliquer la manière dont, à travers le procès de travail, le capital s’approprie également la nature, est trompeur. Car, selon lui, “la nature n’est pas intégrée et n’est pas intégrable au capital” parce que “elle suit obstinément ses propres lois”. Je le lui concède d’autant plus volontiers que j’ai moi-même souligné combien la nature résiste en permanence à l’emprise que le capital exerce sur lui, en déjouant ainsi les trois finalités, Altius, Citius, Fortius, de son appropriation par le capital. Et on peut d’ailleurs en dire de même à propos de l’autre source de toute la richesse sociale selon Marx qu’est le travail humain, c’est-à-dire la mise en oeuvre de la force humaine de travail. Dans les deux cas, l’appropriation capitaliste tente de se les soumettre, de se les subsumer, de se les approprier, en cherchant à les conformer à son image de puissance abstraite, tout en rencontrant constamment une résistance qu’il lui faut tenter de vaincre en permanence. Ce qui revient tout simplement à dire que la lutte (la contradiction) est irréductiblement à l’oeuvre au sein de l’appropriation capitaliste du travail et de la nature.

Quant au fait que je n’ai pas signalé que, face au productivisme et au consumérisme capitaliste, ces deux faces inséparables de l’hubris inhérente à la reproduction du capital, s’impose une “décroissance juste de la consommation finale d’énergie”, il s’explique tout simplement par le fait que mon ouvrage se centre exclusivement sur l’analyse critique de la catastrophe écologique, pour en démontrer le caractère résolument capitaliste. Je réserve l’examen des conditions techniques, économiques, sociales, politiques, culturelles, etc. qu’il sera nécessaire de réunir pour faire face à cette catastrophe et en relever le défi à un prochain ouvrage.

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