
Entretien avec Ervand Abrahamian
[Ce dimanche 5 avril 2026, après un message particulièrement grossier à l’égard de l’Iran, Trump repousse son ultimatum au mardi 7 avril, à 20 heures (heure de la côte Est des Etats-Unis). L’ultimatum précise son objectif déclaré, immédiat: «Vous allez voir des ponts et des centrales électriques s’effondrer à travers tout le pays.» L’objectif du gouvernement israélien de détruire les conditions de reproduction sociale de l’Iran, de tenter de faire éclater le pays est déjà entamé. L’entretien avec le professeur Ervand Abrahamian [1] – un des meilleurs analystes de l’Iran – a été conduit le 12 mars (!) par le professeur mexicain Moisés Garduño García [2]. Il fournit une analyse remarquable des diverses facettes de cette guerre impérialiste. Et il reste fort utile pour saisir les contours de la situation présente. Réd. A l’Encontre]
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Moisés Garduño García: Professeur, la situation en Iran est terrible. Beaucoup de gens sont désorientés car Donald Trump dit une chose un jour, puis une autre le lendemain. Vous avez suggéré dans des entretiens récents que l’objectif réel des États-Unis et d’Israël pourrait ne pas être un simple changement de régime, mais la désintégration de l’État iranien. Pouvez-vous expliquer cet argument à la lumière des bombardements massifs de ces deux dernières semaines?
Ervand Abrahamian: Oui. Depuis le début de la guerre, la presse des Etats-Unis est très confuse quant aux objectifs de l’administration Trump. Normalement, quand on part en guerre, on a des objectifs explicites, mais dans ce cas, les objectifs ont été contradictoires et changeants. Je pense que la presse scrute le mauvais lieu si elle croit que la logique de la guerre a été élaborée par Washington. Je dirais que depuis la crise des otages de 1980 [du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981 52 diplomates et citoyens américains ont été retenus captifs pendant 444 jours à Téhéran dans l’ambassade des Etats-Unis] les États-Unis n’ont pas eu de politique systématique envers l’Iran, à la brève exception près de la période de Barack Obama.
Je pense que les États-Unis ont sous-traité leur politique étrangère vis-à-vis de l’Iran à Israël, en partant du principe que les Israéliens disposent des espions et des informations nécessaires. C’est un exemple typique d’une grande puissance sous-traitant sa politique à un acteur mineur, ce qui, lors de la Première Guerre mondiale, a entraîné de grandes puissances dans des conflits où elles n’avaient aucun intérêt national vital.
Actuellement, à Washington, ni le Département d’État ni le Conseil de sécurité nationale ne connaissent quoi que ce soit de l’Iran. Il y a bien un secrétaire d’État nommé par Trump et un secrétaire à la Défense, qui préfère se faire appeler secrétaire à la Guerre, mais ils ne savent rien de l’Iran et n’ont personne qui s’y connaisse. Lorsque Trump a envoyé des émissaires négocier à Oman et à Vienne, l’un était un membre de sa famille [Jared Kushner] et l’autre un spéculateur immobilier [Steve Witkoff] sans aucune connaissance de l’Iran. Ils ne pouvaient pas croire que les Iraniens ne se rendraient pas lorsqu’on leur mettait un pistolet sur la tempe; toute personne rationnelle savait qu’ils ne se soumettraient pas ainsi.
Je pense donc que la politique a été sous-traitée à Benjamin Netanyahou. Il a présenté l’Iran comme une «menace existentielle» pour Israël depuis des années afin de rallier le peuple, en exploitant la rhétorique de la République islamique d’Iran: «Mort à Israël!». Cependant, ceux qui connaissent la politique étrangère de l’Iran savent qu’il s’agit d’une rhétorique destinée à la rue; les présidents iraniens, comme Mohammad Khatami [à ce poste d’août 1997 à août 2005], ont tendu des branches d’olivier et ont même accepté la solution à deux États si les Palestiniens l’acceptaient.
MGG: Alors, pourquoi cette guerre?
Ervand Abrahamian: Le terme «changement de régime» est un euphémisme pour l’ancien terme de «coup d’État». Mais pour un changement de régime, il faut une institution alternative, et le Mossad sait qu’une telle chose n’existe pas en Iran. On parle du fils du Shah (Reza Pahlavi), mais il n’a pas d’organisation. L’ancienne armée n’existe plus; l’actuelle est contrôlée par les Gardiens de la révolution islamique qui n’accepteraient jamais une monarchie.
En fait, après la mort d’Ali Khamenei, le changement de régime a abouti à la prise de contrôle totale de l’État par le Corps des Gardiens de la Révolution, par l’intermédiaire du fils de Khamenei, c’est-à-dire Mojtaba Khamenei. Le résultat de la guerre est un régime islamique plus intransigeant qu’auparavant.
Ma thèse est que l’agenda de Netanyahou n’est pas le changement de régime, mais ce qui a réussi en Irak, au Liban, en Libye et en Syrie: la destruction de l’Iran en tant que nation et en tant qu’État. Ils pensent qu’en décapitant le leadership et en affaiblissant la Garde révolutionnaire, le mécontentement interne (causé par les sanctions et la pauvreté) permettra d’inonder le pays d’armes pour provoquer une guerre civile.
Ce serait désastreux pour l’Iran et l’Europe (en raison de l’exode des réfugié·e·s), mais un «grand succès» pour Israël et cela n’affecterait pas directement les États-Unis. Cependant, le régime ne s’effondrera pas facilement; il y a 150 000 personnes idéologiquement et matériellement engagées qui se battront jusqu’au bout, ce qui se traduira par une politique très violente au cours de la prochaine décennie.
MGG: Historiquement, les invasions étrangères avaient tendance à unifier le peuple iranien, comme ce fut le cas lors de la guerre contre Saddam Hussein [du 22 septembre 1980 au 20 août 1988]. Face au scénario que vous décrivez, pensez-vous que la même chose se produira aujourd’hui ou assisterons-nous à une fragmentation accrue de la société? Je dis cela parce que le taux de soutien au gouvernement semble faible, compte tenu de la faible participation électorale lors des dernières élections présidentielles (2024) et de la répression très forte [début janvier, entre autres].
Ervand Abrahamian: L’analyse israélienne est que l’Iran est une mosaïque ethnique fragmentée (Kurdes, Baloutches, Arabes, Azéris) et qu’il s’agit d’une création artificielle. Ils se trompent, car l’Iran n’a demandé officiellement de changer le nom de «Perse» en «Iran» qu’à l’étranger, mais le peuple s’est toujours considéré comme iranien.
Bien qu’il y ait des problèmes ethniques, je ne pense pas qu’ils soient suffisants pour entraîner une fragmentation. Cependant, si des armes sont introduites en masse, il y aura un grand bain de sang en raison des comptes à régler que beaucoup ont avec le régime.
Les Kurdes ont des raisons légitimes d’être mécontents, mais l’histoire leur a appris à se méfier de ne pas être utilisés par des puissances étrangères qui les abandonnent ensuite, comme l’a fait le Shah dans les années 1970 ou comme le font actuellement les États-Unis en Syrie. Les Kurdes iraniens sont prudents, même si ceux d’Irak, qui dépendent énormément d’Israël et des États-Unis, pourraient être tentés de s’engager contre l’Iran [pour l’heure les démarches n’ont pas eu de résultats significatifs].
Cependant, ce qui retient le plus mon attention, c’est l’intérêt d’Israël pour la minorité azérie. Historiquement, les Azéris sont intégrés (Khamenei et l’actuel président sont azéris). Pourtant, des universitaires pro-israéliens ont relayé l’idée selon laquelle les Azéris souhaitent s’unifier avec l’Azerbaïdjan et que l’Iran devrait se diviser en petits États.
Or, avant la guerre, il y avait beaucoup de mécontentement, mais une fois que celle-ci a commencé et que des innocents ont trouvé la mort – comme les 175 fillettes à l’école de Minab [le 28 février 2026] ou lors du naufrage du navire transportant de jeunes cadets [un sous-marin américain a torpillé et coulé la frégate iranienne IRIS Dena au large du Sri Lanka, dans l’océan Indien: 87 morts et plusieurs dizaines de disparus] – les gens n’ont d’autre choix que de se rallier au gouvernement ou de se taire. Même ceux qui haïssent le régime s’opposent également à l’intervention d’Israël et des États-Unis.
Un récent sondage Gallup a montré que la diaspora iranienne aux États-Unis est divisée à 50% sur le soutien à la guerre; je soupçonne que le soutien à l’intervention de Trump diminuera à mesure que d’autres atrocités se produiront [ce qui semble se confirmer selon divers reportages].
Quant aux États-Unis, c’est la première guerre qu’ils ont déclenchée qui ne soit pas populaire; moins de 40% de l’opinion publique la soutient. Les gens ne croient pas que l’Iran représente un danger imminent, contrairement à ce qu’ils pensaient de Saddam Hussein. De plus, on craint l’envoi de troupes terrestres, ce qui constituerait un point de rupture même pour les républicains, après les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan.
MGG: De plus, maintenant que vous avez mentionné Mojtaba Khamenei, la succession du guide suprême en Iran présente un paradoxe, car d’un côté, elle s’inscrit dans un système né pour rompre avec la monarchie de Mohammad Reza Pahlavi, mais de l’autre, ce même système recourt désormais à une succession dynastique de père en fils. Est-ce là un signe de la force des cercles les plus puissants de la Garde révolutionnaire ou bien un signe de faiblesse dû à l’absence d’autres alternatives, d’autres dirigeants?
Ervand Abrahamian: La nomination de Mojtaba Khamenei a été une surprise pour moi. L’ayatollah Ruhollah Khomeini dénonçait le pouvoir héréditaire comme étant «non islamique». Il existe cependant une tradition selon laquelle les grands ayatollahs disposent d’un bureau interne qui gère leurs affaires, souvent dirigé par le fils aîné.
Le bureau interne de Khamenei coordonnait les personnes détenant le pouvoir réel: la Garde révolutionnaire. Ainsi, la force de Mojtaba réside dans ses liens étroits avec les officiers de la Garde, qui le voulaient comme successeur.
Cela contredit l’idée selon laquelle un changement de régime améliorerait la situation. L’ancien Khamenei (Ali Khamenei) écoutait un Conseil de sécurité nationale composé de diplomates et de politiciens. Mojtaba n’écoutera probablement que les partisans de la ligne dure au sein de la Garde révolutionnaire. En fait, son ascension me rappelle celle de Joseph Staline, qui n’était pas une figure publique de premier plan mais contrôlait les leviers du pouvoir en tant que secrétaire du Comité central. Mojtaba était inconnu du grand public, mais c’est lui qui est désormais aux commandes.
MGG: Passons maintenant à la scène régionale et examinons les réactions de l’Iran envers les pays arabes du Golfe. Existe-t-il encore une voie diplomatique à explorer avec eux, avec Oman par exemple?
Ervand Abrahamian: Oman a toujours été indépendant et un médiateur honnête, mais Trump ne fait confiance qu’à ses proches. Les États du Golfe sont dirigés par des personnes sans caractère qui suivront les États-Unis tant qu’ils en tireront profit, même si leurs économies souffriront si la guerre se prolonge. L’Iran a clairement indiqué qu’il ne les attaquerait pas eux, mais les bases et le personnel militaire américains sur leurs territoires.
En outre, la Russie et la Chine ne prendront pas de risques; il est dans leur intérêt que les États-Unis s’enlisent en Iran et que le marché financier en pâtisse.
MGG: Pour finir, étant donné que l’objectif d’Israël dans cette guerre est d’affaiblir l’Iran, pensez-vous que le régime survivra? La Garde révolutionnaire pourra-t-elle résister à cette tentative de Washington, D.C. et de Tel-Aviv?
Ervand Abrahamian: À long terme, tout est perdu, mais à court terme, je ne pense pas que le régime disparaisse. Contrairement au Shah, dont l’armée de conscrits n’était pas disposée à tirer sur des civils, la Garde révolutionnaire est une organisation de 150 000 personnes hautement idéologisées et ayant des intérêts liés au système. Elle ne se rendra pas; elle ne pourrait être détruite que par une lutte armée ou une invasion massive. De plus, la plupart de ses armes sont de fabrication locale, elle ne dépend donc pas d’importations susceptibles d’être coupées. (Entretien publié le 17 mars 2026 sur le site mexicain Nexos; traduction et édition par la rédaction de Alencontre)
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[1] Ervand Abrahamian est un éminent historien et professeur émérite du Baruch College et du CUNY Graduate Center de la City University of New York. Se travaux se caractérisent par une analyse solide et approfondie qui se concentre sur la base sociale du pouvoir politique en Iran. Parmi ses ouvrages les plus connus et influents, on peut citer Iran between Two Revolutions (1982); Khomeinism: Essays on the Islamic Republic (1993); Tortured Confessions: Prisons and Public Recantations in Modern Iran (1999); The Coup: 1953, the CIA, and the Roots of Modern U.S.-Iranian Relations (2013); et Oil Crisis in Iran: From Nationalism to Coup d’État (2021).
[2] Moisés Garduño García est professeur d’études sur le Moyen-Orient à la Faculté des sciences politiques et sociales de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). Son dernier ouvrage s’intitule Historia mínima de Irán moderno, El Colegio de México, 2025.

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