«Ma patronne a fui et m’a abandonnée»: au Liban, les travailleuses migrantes livrées à elles-mêmes

Des travailleuses migrantes sierra leonaises ayant trouvé refuge chez leurs compatriotes à Bourj Hammoud. (Photo Anne-Marie el Hage/L’Orient-Le Jour)

Par Anne-Marie el-Hage

Les employées de maison déplacées par le conflit sont interdites d’accès aux centres d’hébergement mis en place par les autorités.

«La maison de ma patronne à Nabatiyé a été bombardée. Elle a pris la fuite, m’abandonnant sans boulot, sans argent, sans nourriture, sans papiers.» Rose n’a que 23 ans. Elle travaillait comme employée de maison depuis un an et demi dans cette ville du Liban-Sud, habitant chez ses employeurs, lorsque les combats entre le Hezbollah et Israël ont repris début mars. Une nouvelle guerre qui a bouleversé son existence et celle de nombreuses travailleuses domestiques migrantes, alors que les Nations unies font état de plus d’un million de déplacés internes, soit 20% de la population. Pour fuir à son tour, elle a dû se débrouiller pour trouver un taxi pour Beyrouth.

Le minuscule deux-pièces insalubre à Bourj Hammoud, en banlieue est de Beyrouth, qui sert de logement à Maureen, coiffeuse kényane, et à quatre de ses compatriotes, accueille désormais sept travailleuses déplacées de Nabatiyé, dont Rose. «Nous avons pratiquement toutes la même histoire. Nos patrons ont fui sans se soucier de notre sort, certains ayant tout perdu. Nous n’avons plus de travail, plus d’argent, pas assez à manger. Mais nous avons des enfants à nourrir chez nous», dénonce Beth, 38 ans, mère de famille.

Entassées à plusieurs dans de minuscules chambres

«De nombreuses employées de maison ont trouvé refuge chez des compatriotes car elles n’ont pas été admises dans les centres d’hébergement destinés aux Libanais», note Carla Karam, responsable du Centre d’Amel à Bourj Hammoud qui porte assistance aux personnes les plus vulnérables du quartier. Selon le représentant de l’Organisation internationale des migrations (OIM), Mathieu Lucciano, «environ 30 000 travailleurs migrants (majoritairement des femmes) ont été affectés par la crise et déplacés par les violences» au Liban-Sud, dans la banlieue sud de Beyrouth et la Békaa-Nord.

«Les centres d’hébergement aménagés par les autorités sont saturés. Il est difficile pour les travailleurs étrangers d’y avoir accès», constate M. Lucciano, affirmant que l’OIM a soutenu l’aménagement de deux abris spécifiques aux migrants déplacés par le conflit et étudie l’ouverture de nouvelles structures. «La situation est compliquée pour les groupes vulnérables non libanais. Nous cherchons toutefois des solutions avec l’OIM dans le cadre du Plan libanais de réponse à la crise (LRP)», confirme Ola Boutros, responsable du LRP auprès du ministère des Affaires sociales.

En attendant, les populations migrantes s’organisent comme elles le peuvent, souvent dans le dénuement le plus total, parfois avec l’aide de communautés religieuses ou d’associations caritatives, soutenues par des organisations internationales. Maureen, dont le travail est irrégulier, a cumulé trois loyers de retard, à raison de 450 dollars par mois. Mais elle refuse de baisser les bras, même si elle et ses hôtes se couchent «le ventre vide parfois». Elle vient tout juste de frapper à la porte de l’association Amel qui évalue déjà les besoins de la petite communauté.

Sans travail ni salaire, comment continuer?

À Bourj Hammoud, les initiatives solidaires se multiplient. Il y a celle de Mariama, ressortissante sierra leonaise, qui héberge dans une seule pièce, rongée par l’humidité, plusieurs compatriotes privées de leurs papiers, des employées de maison qui ont quitté leurs employeurs ou ont été mises à la porte et que le conflit a rendues encore plus vulnérables.

Au premier étage, sa voisine loge aussi un groupe de déplacées de la même communauté. «Nous habitions Sabra (le camp de réfugiés palestiniens dans la banlieue sud de Beyrouth). Nous avions des boulots à temps partiel comme femmes de chambre dans un hôtel, femmes de ménage chez des particuliers ou des entreprises, pour 250 à 300 dollars le mois. Nous n’étions pas riches, mais faisions avec, pour payer nos frais et envoyer de l’argent à nos familles. Là, sans travail ni salaire, nous sommes dans l’impasse», gronde Hawa.

Mariatou, elle, pensait avoir trouvé la stabilité. Employée chez une dame par l’intermédiaire d’une agence de recrutement, elle n’a jamais été payée. «J’ai travaillé tout un mois. J’ai été maltraitée et n’ai pas reçu le moindre sou. Alors je suis partie. L’agence ne m’a pas soutenue», se désole-t-elle, envisageant pour la première fois de demander l’aide d’Amel pour rentrer dans son pays.

Le Liban est régulièrement montré du doigt par des organisations de défense des droits de l’homme pour des pratiques de travail forcé favorisées par le système du garant (kafala), comme la confiscation du passeport, les longues heures de travail sans repos, ou l’interdiction de sortie, poussant nombre de travailleuses domestiques migrantes à «fuir» leur lieu de travail pour se protéger, souvent sans leur passeport retenu par leur employeur.

Selon la Sûreté générale, 95 496 employées de maison migrantes travaillent actuellement au Liban (au 11 mars 2026) en bénéficiant d’un statut légal (visa et permis de séjour). De plus, 78 868 travailleuses domestiques migrantes résident au Liban de manière irrégulière depuis janvier 2015, dont 84 sont placées en détention. Si la SG a autorisé en novembre 2025 les travailleuses domestiques migrantes à changer de garant, même sans l’accord de ce dernier et même celles qui se trouvent en situation irrégulière, peu de travailleuses vulnérables le savent, persistant à croire qu’elles seront arrêtées. (Article publié par L’Orient-Le Jour le 4 avril 2026)

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L’église des pères jésuites à Monnot, un abri pour la communauté soudanaise

Les locaux de l’église des pères jésuites à Monnot (Beyrouth) servent désormais d’abris pour des familles déplacées de la communauté soudanaise, mais accueillent aussi des femmes seules, éthiopiennes, sri-lankaises, bangladaises. À l’étage, des pièces ont été aménagées pour les femmes et les enfants, tandis que la crypte sert de dortoir pour les hommes.

«L’église héberge 200 personnes, dont 60 enfants. Nous nous occupons de toute la logistique nécessaire, le coucher, l’hygiène, les repas», indique Charbel Fhaïly, responsable de la logistique du centre auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS), dont l’initiative est notamment soutenue par l’OIM, le Programme alimentaire mondial (PAM) et les ONG Nation Station et Cercle de la jeunesse catholique (CJC). «Nous avons ouvert d’autres abris à Ghosta (Kesrouan) et Hamra (Beyrouth), chacun dédié à une communauté», précise-t-il, regrettant de devoir refuser du monde, par manque de place.

C’est le cas d’Agnès, une femme de ménage ghanéenne, et de son époux soudanais. Ils ont perdu leurs emplois dans la banlieue sud de Beyrouth et habitaient à Bourj Hammoud, mais la propriétaire de leur logement les a soudainement mis à la porte, voulant «visiblement augmenter le loyer». Ils espéraient être hébergés par l’église, mais le centre est complet. «Nous avons frappé à toutes les portes. Nous avons même le statut onusien de réfugiés. Mais ne savons ni où aller ni comment survivre sans travail.» Fort heureusement, elle vient d’obtenir le contact d’une structure qui accueille des ressortissants du Nigéria et d’Afrique de l’Ouest.

Berkenesh, une travailleuse domestique éthiopienne, a fui Tyr (Liban-Sud) avec son mari soudanais et son bébé. «Mon mari était concierge dans un immeuble. Moi je m’occupais de notre fils. Mais mon passeport est toujours retenu par mon ancienne patronne. Aujourd’hui nous sommes là, sans savoir quoi faire. Impossible de se projeter dans l’avenir. Et nous ne pouvons rentrer chez nous, au Soudan ou en Éthiopie, deux pays en guerre.» Indrani, Sri Lankaise, mère de deux enfants d’un époux soudanais, raconte comment en 20 ans de labeur au Liban, elle a tout perdu: «Ma maison au Sud vient d’être détruite pour la deuxième fois, en deux ans. J’y avais mis mon âme. Qu’allons-nous devenir?» (Anne-Marie el-Hage)

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