
Par Guillermo Cieza
La première réflexion que je voudrais faire à propos de cette date, c’est qu’il y a eu un 24 mars 1976 car une série d’événements s’étaient produits dans notre pays [Argentine] qui mettaient en péril la domination capitaliste et la subordination à l’impérialisme états-unien. Nous étions aux frontières d’une révolution et la réponse apportée à cette menace fut la même que celle donnée ailleurs dans le monde : au Chili [1973], au Guatemala [1954], en Iran [1953], etc.
La démocratie est comme un ballon avec lequel on vous laisse jouer au football, tant qu’il n’y a aucune chance que votre équipe, l’équipe populaire, gagne. Si, au contraire, des forces suffisantes s’accumulent pour remettre en cause le résultat, on vous enlève le ballon et le match est terminé.
Si les forces populaires accèdent au pouvoir par la voie démocratique, l’empire US et les bourgeoisies locales mettront en place une série de mesures pour frapper l’économie, en essayant de faire en sorte que les secteurs populaires souffrent de pénuries, de disette et de famines au point de retirer leur soutien au gouvernement à vocation révolutionnaire. Les menaces pour la sécurité obligeront le gouvernement à centraliser les décisions et à limiter les libertés démocratiques. Le caractère secret des opérations militaires et la centralisation des décisions créeront des conditions propices à la bureaucratisation, et encourageront même la tentation des dirigeants de réduire l’effort de révolution à un simple renouvellement de la classe dominante. C’est un scénario classique : si les protestations populaires ne parviennent pas à remettre le gouvernement sur les rails ou à le renverser, on passera à l’étape de l’intervention militaire directe.
***
En Argentine, ce sont les forces armées qui ont été chargées de briser l’ordre constitutionnel, mais elles faisaient partie d’un ensemble politique qui incluait l’ensemble des classes dominantes du pays, et qui bénéficiait en outre du soutien du gouvernement des États-Unis, lequel avait commencé [dès novembre 1975] à mettre en œuvre le Plan Condor [voir l’ouvrage de Francesca Lessa, Le Plan Condor en procès. Répression sans frontières et crimes contre l’humanité en Amérique du Sud, Ed. Syllepse 2024].
Au cours des années précédant le 24 mars 1976, diverses actions populaires s’étaient multipliées en Argentine, accumulant des forces en vue d’une transformation : des soulèvements populaires [qui se sont succédé depuis le Cordobazo – dans la ville industrielle de Cordoba – en mai 1969], des actions militaires directes [telles que celles initiées par l’ERP et les Montoneros, gauche péroniste…], un pic de luttes ouvrières incluant le contrôle ouvrier de la production comme forme de lutte, une croissance exponentielle de l’agitation étudiante, le développement de mouvements paysans et territoriaux de base, la multiplication des expressions artistiques antisystème, des manifestations rebelles au sein d’institutions traditionnelles comme l’Église, le développement d’une presse alternative, etc.
Indépendamment des niveaux de coordination politique atteints par ces protestations, leur simple existence mettait en péril la pérennité de la domination capitaliste. Le retour de Perón [en juin 1973, depuis l’Espagne] dans le pays revêtait un double caractère. C’était une concession des classes dominantes et, par conséquent, un triomphe populaire ; mais aussi une tentative visant à ce que le vieux leader contienne et canalise les forces révolutionnaires vers une issue réformiste. Perón fit appel à tout son prestige et autorisa la répression de la Triple A [Alliance anticommuniste argentine fondée en 1973 par José Lopez Rega, connue comme l’«escadron de la mort», avec plus de 1500 victimes], sans parvenir à cet objectif. Et après sa mort [1er juillet 1974], il devint clair que le faible gouvernement d’Isabel Perón [1er juillet 1974-24 mars 1976], dirigé par José López Rega, qui accentua la répression, ne pouvait contenir la lutte populaire. Au cours des derniers mois de la vie de Perón, les impulsions populaires de transformation s’étaient déplacés vers les usines. Au-delà des vicissitudes des organisations de guérilla, certaines très affaiblies et d’autres qui, issues d’horizons divers, rejoignaient la lutte armée, la domination capitaliste était menacée. Ricardo Balbín [dirigeant depuis 1959 du parti historique Union civique radicale-UCR], l’un des politiciens les plus lucides du système, a qualifié cette période de « subversion industrielle ».
***
Au cours de ces 50 dernières années, la droite ou certains militants brisés ont attisé des polémiques visant à créer des distinctions entre ceux qui militaient les armes à la main et ceux qui ne le faisaient pas, entre ceux qui s’exilèrent et ceux qui restèrent, entre une minorité ayant survécu aux camps de concentration et ceux qui sont toujours portés disparus. La grande maturité de nos organismes de défense des droits humains a dévalorisé ces tentatives. Nous avons toujours revendiqué nos prisonniers et prisonnières politiques ainsi que nos disparus et disparues, sans porter de jugement de valeur ni faire de distinction quant à leur forme d’engagement militant, leurs affinités idéologiques, leur origine sociale ou raciale, leur orientation sexuelle, ou encore les décisions prises par les militaires quant à la vie ou la mort des otages politiques.
Ces dernières années, dans le milieu universitaire, des débats ont émergé sur la question de savoir si les personnes touchées par la répression étaient ou non des victimes. Et il est certain que les mesures répressives ont fait des victimes. Il suffit de rappeler le cas de cette personne dont le véhicule a été arrêté, pour cause de panne mécanique, devant un commissariat et qui a été mitraillée, de celle qui a reçu une balle sur le terrain de football du club Estudiantes [La Plata] lorsqu’un drapeau des Montoneros a été déployé, ou encore des voisins qui ont été surpris lors d’un anniversaire ou d’une fête de famille au moment d’une perquisition.
Mais ceux d’entre nous qui, en tant que militants du peuple, avons subi la répression à cette époque, nous ne pouvons pas nous considérer comme des victimes. Tomber au combat, « perdre », comme on disait à l’époque, était une éventualité probable du militantisme. Et cette conscience ne provient pas d’un culte de la mort, mais de la lucidité de comprendre que renverser des siècles de domination et de privilèges des classes dominantes n’allait pas se faire sans conséquences.
***
Ce que nous offre aujourd’hui le contexte international est assez clair, et en ce sens, il faudrait remercier Trump d’avoir mis à nu le fonctionnement des règles internationales. Ces normes ont été créées après la Seconde Guerre mondiale, lorsque quatre grandes puissances ont donné naissance aux Nations unies. Ces grands accords internationaux ont été maintenus tant que les États-Unis ont estimé que leurs intérêts n’étaient pas affectés. Aujourd’hui, si Trump estime que la souveraineté d’un pays devient un obstacle à ses intérêts, il le bombarde, sous n’importe quel prétexte. Ce ne sont pas la règle ou la vérité qui comptent, mais la force pour violer cette règle ou pour transformer un mensonge en vérité.
Dans ce nouveau paysage international, le dicton populaire s’applique : « celui qui veut pêcher doit se mouiller le cul ». Et si l’on dresse un bilan des gouvernements constitutionnels postérieurs à 1983 en Argentine, il apparaît clairement qu’aucun d’entre eux n’a voulu se mouiller. Tout au plus ont-ils tenté de mener quelques petites réformes, de reconnaître certains droits, ou de soutenir la revendication des organisations de défense des droits humains et d’une large majorité de notre peuple pour que les génocidaires soient jugés. Pour renforcer ce message pédagogique, l’une des rares femmes politiques à avoir soutenu ces réformes est aujourd’hui en résidence surveillée [l’auteur désigne ainsi Cristina Fernandez de Kirchner]. Et elle est en prison pour ce qu’elle a bien fait, non pour ce qu’elle a mal fait.
***
Si l’on réfléchit à l’avenir politique de l’Argentine, il est impossible de ne pas parler du péronisme qui, pendant de nombreuses années, est devenu le refuge du découragement populaire face aux attaques du néolibéralisme. Mais le péronisme, qui a été un refuge ou un instrument du vote sanction, n’est plus une alternative transformatrice. Cette vieille dispute entre ceux qui marchaient pour la Patrie socialiste et ceux qui défendaient la Patrie péroniste (capitaliste) s’est soldée tragiquement par la dictature. Ce qui est resté sur pied, c’est le Parti justicialiste, défenseur de la Patrie péroniste.
Personnellement, il m’a fallu beaucoup de temps pour parvenir à cette conclusion : la patrie péroniste l’a emporté. Ce sont dix années, depuis 1983, d’efforts consacrés à de nombreuses tentatives de regroupement de la gauche péroniste.
Le kirchnérisme, auquel je n’ai pas participé, a été comme un réveil de cette vieille illusion, mais il n’est pas allé bien au-delà d’une promesse. Il suffit de rappeler que les trois derniers candidats présidentiels du péronisme, bénis par Cristina Kirchner, étaient Daniel Scioli [vice-président de 2003 à 2007 et gouverneur de la province de Buenos Aires de 2007 à 2015, ambassadeur au Brésil de 2020 à 2024], Alberto Fernández [chef du cabinet des ministres de 2003 à 2008 sous Nestor Kirchner, pour Cristina, puis président de 2019 à 2023] et Sergio Massa [ministre de l’Economie d’août 2022 à décembre 2023]. Je ne dis pas qu’il n’y a pas, au sein du péronisme, de militants politiques honnêtes et animés par des aspirations de changement social, j’en connais quelques-uns ; mais, je soutiens qu’ils sont dans très minoritaire.
***
En ce qui concerne le processus des changements intervenus dans la politisation des jeunes, je pense que l’émergence du phénomène Milei ne peut pas s’expliquer exclusivement par le fait qu’Alberto Fernández ait mal gouverné. Il y a eu une offensive sur les consciences de ces jeunes, une véritable guerre cognitive menée à partir des réseaux sociaux, qui s’est combinée à des changements dans le monde du travail, où l’emploi formel, ou industriel, a été progressivement remplacé par le travail indépendant et les emplois dans les services, accompagnés du mythe de l’entrepreneuriat et de la liberté comme aspiration individuelle. L’histoire nationale et celle du mouvement ouvrier ont été gommées, et on nous a plongés dans un identitarisme et un prétendu universalisme qui nous éloignaient des leçons apprises par notre peuple. Le néolibéralisme promu par Macri nous a frappés de plein fouet lorsque la pandémie nous a immobilisés. Le postmodernisme ne nous a pas épargnés.

En ce qui concerne l’avenir, je pense qu’une extraordinaire opportunité s’offre à nous pour créer quelque chose de nouveau. Milei est désormais lié au destin de Trump, qui promeut des politiques qui ne feront qu’accélérer le déclin des États-Unis et qui mènent tout droit à un échec monumental. Le péronisme a démontré qu’il n’était même pas capable d’articuler une opposition décente à Milei. Il semble suivre les traces de l’UCR, qui s’est éteinte en tant qu’identité politique pour devenir une association d’aspirants au pouvoir étatique qui fait fi des principes politiques et des valeurs.
Aujourd’hui, les conflits internationaux qui se déroulent dans le monde et qui menacent de déclencher une troisième guerre mondiale s’inscrivent dans un nouveau contexte, caractérisé par l’existence d’armes nucléaires et par une catastrophe environnementale imminente.
Il est aussi nécessaire qu’urgent de miser sur la nouveauté et nourrir l’avenir.
Ce 24 mars, nous serons de nouveau dans la rue face à un gouvernement négationniste [des crimes de la dictature], pour rendre hommage à nos 30’000 disparus et disparues, en brandissant les anciens drapeaux de la souveraineté des peuples et du socialisme. (Article publié sur le site Huella del Sur le 23 mars 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Les éditions vénézuéliennes El Perro y La Rana présentaient ainsi Guillermo Cieza: «Guillermo Cieza est un militant originaire du sud du pays, ancien membre des Forces péronistes et coordinateur de la chaire Che Guevara à l’Université nationale de La Plata. Parmi ses expériences difficiles, on retiendra notamment le fait d’avoir été témoin du génocide perpétré par la dictature argentine (Jorge Rafael Videla, 1976-1983) dans l’affaire de l’ESMA, alors qu’il était détenu dans ce centre de tortionnaires.»

Soyez le premier à commenter