Chemins de traverse: de Gaza à l’Iran

Quartier de la ville de Gaza avec les restes de la mosquée.

Par Amjad Iraqi (LRB)

Les images en provenance d’Iran depuis le 28 février sont d’une familiarité consternante. Les dirigeants de la République islamique sont assassinés les uns après les autres. Les officiers de l’armée états-unienne ont recours l’IA pour choisir leurs cibles. Des bâtiments gouvernementaux, des commissariats de police et d’autres institutions publiques ont été détruits; une frappe aérienne a touché une école primaire pendant les cours du matin, tuant 168 personnes, presque toutes des écolières. Les dirigeants israéliens applaudissent l’offensive avec un zèle messianique. La guerre «nous permet de faire ce que j’aspire à faire depuis quarante ans», a déclaré Benyamin Netanyahou le 1er mars, «frapper le régime terroriste de plein fouet». L’objectif n’est pas simplement d’affaiblir les dirigeants iraniens, mais de provoquer l’effondrement de l’État iranien.

Il n’est pas surprenant que l’opération «Roaring Lion» («Lion rugissant», nom donné par Israël à sa campagne) et l’opération «Epic Fury» («Fureur épique», nom donné par les États-Unis à la leur) portent la marque des offensives israéliennes sur la bande de Gaza. Depuis plus de deux ans, Israël a radicalement remodelé sa politique de gestion des conflits par ce qu’il appelle «tondre le gazon». Depuis le 7 octobre 2023, ses dirigeants politiques et militaires ont adopté une approche bien plus ambitieuse et dévastatrice, qui a été testée à Gaza, puis reproduite au Liban et, dans une certaine mesure, au Yémen. Les Palestiniens et leurs partisans comparent depuis longtemps les territoires occupés à un «laboratoire» où Israël expérimente des tactiques militaires, des technologies de surveillance et des méthodes de contrôle de la population, avant de les appliquer ailleurs. La guerre contre l’Iran est une ambition de longue date de Netanyahou, mais c’est à Gaza que lui et ses généraux ont conçu le plan d’action qui est aujourd’hui suivi dans cette guerre.

La doctrine de la «tonte du gazon» soutenait que les dirigeants israéliens, pris dans de multiples conflits armés avec des groupes non étatiques, n’avaient d’autre choix que de contenir les menaces sécuritaires par la force, en partant du principe qu’ils ne seraient pas définitivement anéantis. Dans un essai bien connu publié en 2013, les universitaires Efraim Inbar et Eitan Shamir expliquaient qu’Israël «ne visait ni la victoire ni la fin du conflit», mais s’attachait plutôt à affaiblir et à dissuader indéfiniment ses ennemis. «Il n’est pas certain que les actions militaires israéliennes aient une incidence sur les courbes d’apprentissage [du Hamas] à Gaza ou [du Hezbollah au] Liban. Quoi qu’il en soit, l’effet immédiat est un certain calme», concluaient Inbar et Shamir. Lors d’une conférence sur la sécurité en 2018, le politicien israélien de droite Naftali Bennett l’a formulé plus succinctement: «Dans notre voisinage, ceux qui ne tondent pas le gazon se font tondre par lui.»

***

Avant 2023, Israël veillait à équilibrer cette stratégie militaire par la diplomatie et les relations publiques. Parallèlement, il repoussait lentement les limites de ce qu’il pouvait se permettre. Les incursions militaires dans les villes palestiniennes et les camps de réfugié·e·s de Cisjordanie sont devenues plus fréquentes et plus brutales, érodant la juridiction de l’Autorité palestinienne, qui, en vertu des accords d’Oslo, était censée assumer la responsabilité de la sécurité dans les centres urbains. Au cours de l’été 2023, Israël a commencé à mener des frappes aériennes – sa méthode de prédilection à Gaza – en Cisjordanie pour la première fois depuis la deuxième Intifada au début des années 2000. Sa tolérance à l’égard des pertes civiles à Gaza s’est également accrue: l’opération Plomb durci de 2008-2009 a fait 1383 morts; l’opération Bordure protectrice en a fait 2251 en 2014. Entre 2018 et 2019, pendant la Grande Marche du retour, des tireurs d’élite israéliens ont tiré à plusieurs reprises sur des Palestiniens pour la plupart non armés qui manifestaient près de la barrière frontalière de Gaza, tuant plus de 200 personnes et en blessant 34’000, dont beaucoup sont restées handicapées à vie.

***

L’attaque du Hamas du 7 octobre a tout changé. Sous le choc des massacres dans le sud d’Israël et des erreurs de sécurité qui les ont rendus possibles, de nombreux Israéliens ont estimé que leurs méthodes précédentes n’étaient que des demi-mesures. Les responsables politiques et les commentateurs israéliens se sont déchaînés, appelant l’armée à détruire tout Gaza et à en expulser la population. Les Palestiniens ont été décrits comme un fléau et comparés aux Amalécites [confédération de tribus nomades sémites], les ennemis bibliques des Israélites. Les responsables de la sécurité et les analystes ont justifié les représailles comme une nécessité stratégique. Shamir, coauteur de l’essai sur la «tonte du gazon», a déclaré que cette politique avait échoué. Il était désormais «une nécessité urgente – voire un impératif de survie» d’éradiquer complètement l’ennemi. «Si Israël parvient à vaincre le Hamas et à démanteler ses capacités militaires, il prouvera sa capacité à infliger la seule punition possible en cas de défaillance de la dissuasion. Le coût d’une telle opération [comme celle du 7 octobre] contre Israël doit être clair pour tout le monde: la destruction de l’organisation ou du régime qui a commis l’attaque. Il n’y a pas de place pour la faiblesse au Moyen-Orient.»

***

Gaza est ainsi devenue le terrain d’essai d’une approche bien plus dure. «Depuis les airs, on peut tondre le gazon», a déclaré Netanyahou au Wall Street Journal en 2024. «On ne peut pas arracher les mauvaises herbes. Nous sommes ici pour déraciner le Hamas – non pas pour porter des coups dissuasifs, mais pour le détruire.» Non content de frapper l’infrastructure militaire et le personnel du Hamas, la «guerre de rédemption» d’Israël, comme l’appelle Netanyahou, a rasé les villes de Gaza et morcelé le territoire. Elle a assassiné les dirigeants politiques du Hamas et les négociateurs du cessez-le-feu, qu’ils soient pragmatiques ou partisans de la ligne dure. Elle a démantelé l’appareil gouvernemental de Gaza et pris pour cible les fonctionnaires. Elle a utilisé l’IA pour générer des milliers de cibles de bombardement. Elle a saccagé les infrastructures essentielles: hôpitaux, approvisionnement alimentaire, lignes électriques, usines de dessalement, égouts. Pour saper le contrôle du Hamas, l’armée israélienne a collaboré avec des gangs armés locaux, qui ont détourné les livraisons d’aide humanitaire et en ont tiré profit. Le tissu social de Gaza s’est effiloché sous le poids des bombardements, des déplacements et de la famine. Lorsque la trêve est entrée en vigueur en octobre dernier, Gaza était méconnaissable: 2,1 millions de personnes avaient été entassées sur moins de la moitié de la bande de Gaza, et le reste avait été rasé. Le gouvernement israélien ne se souciait pas de mettre en place un arrangement politique qui émergerait le «lendemain» – il fallait brûler le gazon jusqu’aux racines.

***

La campagne visant à renverser le régime iranien est le prolongement naturel de cette stratégie réorientée. L’opération «Lion debout» menée par Israël pendant douze jours en juin dernier – qui visait à affaiblir les capacités nucléaires et balistiques de l’Iran – pouvait être considérée comme une «tonte du gazon», mais l’opération «Lion rugissant» est nettement différente. Évoquant les assassinats du chef du Hamas, Yahya Sinwar, et de Hassan Nasrallah, du Hezbollah, ainsi que la chute de Bachar al-Assad, Netanyahou a déclaré aux Israéliens dans un discours vidéo le mois dernier: «Nous avons un plan organisé, comportant de nombreuses surprises, pour déstabiliser le régime [iranien] et permettre le changement.» Comme à Gaza, l’absence de plan clair pour l’après-conflit semble être un objectif en soi. Les décideurs israéliens sont passés maîtres dans l’art de tourner les conditions anarchiques à leur avantage. Le chaos est acceptable tant qu’il reste de l’autre côté du mur.

***

On trouve également des preuves de cette approche à la frontière nord d’Israël. Depuis la chute d’Assad, Israël a maintenu une présence militaire dans le sud de la Syrie, soutenu des factions séparatistes druzes et fait pression contre l’allègement des sanctions à l’encontre du gouvernement d’Ahmed al-Charaa. Depuis que le Hezbollah a commencé à tirer des roquettes sur Israël le 2 mars, l’armée israélienne a donné l’ordre à près d’un million de personnes d’évacuer le sud du Liban et la banlieue de Beyrouth, Dahiya (la région a donné son nom à une autre doctrine de sécurité israélienne – doctrine Dahiya – appliquée pour la première fois lors de la guerre du Liban de 2006 puis à Gaza, consistant à cibler les infrastructures civiles afin de générer une pression publique suffisante pour forcer l’ennemi à se rendre). Israël bombarde désormais le pays depuis les airs et a lancé une invasion terrestre qui pourrait s’étendre jusqu’au fleuve Litani, voire plus au nord jusqu’au fleuve Zahrani. Les forces israéliennes ont également aspergé les terres agricoles du sud du Liban avec ce que les autorités libanaises décrivent comme des niveaux dangereusement élevés de glyphosate, un herbicide qu’Israël a également utilisé dans les champs le long de la barrière frontalière de Gaza, empêchant les agriculteurs d’accéder à leurs terres.

***

Les responsables israéliens ne cachent pas ce qui inspire ces campagnes. Le ministre de la Défense, Israel Katz, a déclaré que l’armée avait reçu l’ordre d’opérer dans le sud du Liban, «tout comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, Beit Hanoun et dans les tunnels terroristes de Gaza». Lors d’une visite à la frontière nord le 6 mars, Bezalel Smotrich, ministre des Finances d’extrême droite et vice-ministre de la Défense, a déclaré aux Libanais: «Vous vouliez nous faire vivre l’enfer, vous vous êtes infligé l’enfer. Dahiya ressemblera à Khan Younès.» À la télévision israélienne le même jour, Yair Lapid, le chef de l’opposition centriste et ancien Premier ministre, a affirmé que «au final, nous n’aurons d’autre choix que d’essayer de créer une sorte de zone stérile dans le sud du Liban – pas immense, mais quelque chose de similaire à la Ligne jaune à Gaza. C’est-à-dire une zone dépourvue de villages libanais, soit une bande de terre complètement vide entre le dernier village libanais et la première colonie israélienne. Oui, cela pourrait être inesthétique, voire déplaisant, de raser deux ou trois villages libanais, mais ils l’ont bien cherché, c’est leur problème. Personne ne leur a dit qu’ils devaient devenir l’État hôte d’une organisation terroriste.»

***

L’opinion publique israélienne est massivement d’accord avec ces points de vue. Les sondages indiquent que plus de 90% des Israéliens juifs soutiennent la guerre contre l’Iran, alors même qu’ils se précipitent vers les abris anti-bombes; la plupart se disent indifférents à la souffrance des civils iraniens. Les troupes et les commandants de l’armée sont plus à droite, plus nationalistes et plus religieux que par le passé, avec un nombre croissant de membres issus des colonies de Cisjordanie. Les généraux se méfient souvent des ministres du gouvernement et s’opposent à eux, mais finissent par exécuter leurs ordres. Malgré les nombreuses querelles politiques internes des Israéliens, ceux-ci parviennent généralement à s’unir pour infliger de la violence aux autres, ignorant toute voix dissidente venant de l’intérieur.

La dissidence venant de l’extérieur d’Israël, quant à elle, s’est avérée inoffensive. Les capitales arabes et européennes ont peut-être été indignées par les bombardements israéliens à Gaza et ont condamné sa politique d’affamement, mais leurs actions concrètes se sont limitées à des sanctions très restreintes. Les échanges commerciaux et les voyages entre Israël et l’Europe se sont poursuivis librement, tout comme le flux de la plupart des armes. Aucun État arabe n’a suspendu son accord de normalisation avec Israël. L’administration Trump, aussi imprévisible que son prédécesseur démocrate, a eu des différends avec Netanyahou, mais continue de fournir des armes lourdes et a fait pression sur ses alliés pour qu’ils ne prennent pas de mesures plus sévères contre Israël. Le plan de cessez-le-feu à Gaza ne ressemble en rien à une voie vers la paix. Le Conseil de la paix dirigé par Trump a vanté des visions dystopiques, générées par l’IA, d’une «nouvelle Gaza». Pendant ce temps, l’armée israélienne attaque à sa guise, tuant plus de 650 Palestiniens depuis le début de la trêve et restreignant l’acheminement de l’aide dont la population a désespérément besoin. Faisant écho aux déclarations d’autres responsables, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, a qualifié la «ligne jaune» – qui, en vertu de l’accord de cessez-le-feu, coupe près de 60% de la bande de Gaza – de nouvelle frontière d’Israël. En Cisjordanie, les attaques des colons et de l’armée ont chassé des milliers de personnes de leurs terres. Certains villages ruraux et camps de réfugié·e·s sont désormais en ruines. Le gouvernement Netanyahou accélère l’annexion du territoire sans rencontrer pratiquement aucune protestation de la part de l’opposition. Même l’Autorité palestinienne, qui a longtemps été un atout pour l’occupation, est désormais considérée comme une nuisance dont on peut se passer.

Bien que la plupart des États arabes et européens soient en privé indignés par l’offensive israélo-américaine en Iran, craignant de s’attirer les foudres de Washington, ils ont réservé leurs condamnations publiques aux actes de représailles de l’Iran (il y a des exceptions: le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a qualifié la campagne d’«injustifiée et dangereuse»; Trump a répondu en menaçant de «couper tout commerce» avec ce pays). Les Israéliens estiment avoir encore plus de liberté d’action qu’ils ne l’imaginaient et semblent imperturbables face à ce que le monde pense de leurs actions. Le pays ne donne plus la priorité à la normalisation des relations avec des États du Moyen-Orient tels que l’Arabie saoudite, qui a de toute façon rejeté une telle perspective tant que la question de l’État palestinien n’est pas sur la table. Il tient pour acquis ses traités de paix avec l’Égypte et la Jordanie, et part du principe que l’alliance avec les Émirats arabes unis – l’un des partenariats les plus fructueux d’Israël depuis des années – est solide. Israël s’intéresse désormais moins à la mise en place d’une architecture de sécurité équilibrée avec ses voisins qu’à la consolidation de sa suprématie dans la région, aux côtés des États-Unis. Il veut une ligne de vue dégagée de Rafah à Téhéran, et pratique la terre brûlée entre les deux pour y parvenir.

***

Mais les Gardiens de la révolution iraniens ripostent de la même manière, étendant les combats à toute la région et bloquant des voies commerciales vitales comme le détroit d’Ormuz afin de faire payer à tout le monde le prix de la guerre. Les États-Unis ont donné une version confuse et incohérente de leurs objectifs de guerre, et le désir apparent de Trump de mener une campagne rapide et décisive a jusqu’à présent été démenti. L’opinion publique américaine, y compris une partie de la base républicaine de Trump, est majoritairement opposée à la guerre. Aussi hostiles qu’ils puissent être envers l’Iran, les États arabes et musulmans sont également furieux contre Israël et les États-Unis. Les ennemis d’Israël n’ont pas complètement disparu: le Hamas conserve le contrôle de certaines parties de Gaza, le Hezbollah continue de jouer un rôle dans la politique libanaise, les Houthis sont retranchés au Yémen, et une République islamique répressive et vindicative ne s’effondrera pas si facilement.

Reste à voir si tout cela reviendra hanter Israël. Deux ans et demi de guerre ininterrompue ont faussé son sens de la normalité. Des tensions politiques, économiques et sociales non résolues continuent de bouillonner, à l’approche des élections prévues d’octobre 2026. Les méthodes d’Israël sont considérées dans le monde entier comme des affronts à l’ordre mondial, tandis que la Cour pénale internationale (CPI) examine toujours les allégations selon lesquelles il aurait commis des crimes contre l’humanité. Alors que les missiles pleuvent à nouveau depuis l’Iran et le Liban, les Israéliens pourraient bien commencer à se demander si leurs doctrines militaires leur garantissent réellement la sécurité. Jusqu’à présent, cependant, la réponse a été de frapper encore plus fort. Si la Palestine est un laboratoire pour le nouvel ordre régional, le monde devrait être très inquiet. (Article publié par la London Review of Books dans son numéro du 2 avril, article écrit le le 20 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Amjad Iraqi est chercheur auprès du International Crisis Group. 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*