Trump se précipite vers une attaque significative  en Iran, et presque rien ne peut l’arrêter

Le ministre des Affaires étrangères d’Iran, Abbas Araghchi, et l’envoyé de Trump, Steve Witkoff.

Par Joshua Leifer

À la vitesse d’environ 30 nœuds (soit 56 kilomètres à l’heure) à laquelle le porte-avions USS Gerald R. Ford traverse actuellement le détroit de Gibraltar, les États-Unis d’Amérique semblent se diriger vers une guerre à grande échelle contre la République islamique d’Iran.

Il est peu probable que la puissance hégémonique mondiale en déclin déplace le plus grand porte-avions de la planète des Caraïbes, où il était précédemment stationné, vers le Moyen-Orient, si elle n’avait pas l’intention de l’utiliser. Chaque jour, les États-Unis ont redéployé des quantités importantes de matériel militaire vers leurs bases entourant le golfe Persique. Ce qui a déjà fonctionné comme une tactique de négociation extrêmement coûteuse est désormais en place comme infrastructure non seulement pour une seule série de frappes, mais aussi pour une campagne prolongée (Haaretz, 19 février 2026, article d’Amos Harel et de Yaniv Kubovich).

CBS News a rapporté mercredi 18 février que les responsables de la sécurité nationale ont informé le président américain Donald Trump que les forces états-uniennes seraient prêtes à attaquer dès samedi 21 février. Il n’y a pratiquement plus rien qui puisse empêcher ce qui menace d’être une «guerre» désastreuse.

Cette situation était prévisible. Le cycle actuel de négociations entre les États-Unis et l’Iran a débuté après que Trump a décidé de ne pas attaquer l’Iran en janvier 2026, apparemment parce que ses conseillers militaires lui avaient dit que les options disponibles à l’époque ne mèneraient pas aux résultats escomptés. Depuis le début, les efforts diplomatiques en cours ont été obscurcis par le renforcement militaire américain dans la région. Malgré la préférence affichée de Trump pour un accord, la position des Etats-Unis a généralement été orientée vers la guerre.

De son côté, la République islamique n’a jamais semblé disposée à céder devant les diktats de l’administration Trump lui enjoignant d’abandonner son programme d’enrichissement d’uranium [civil]. Selon de nombreux témoignages, les deux parties ont mis à profit ces dernières semaines pour gagner du temps avant une attaque américaine quasi certaine [1].

Il est certain que Trump ne semble pas hésiter à appuyer sur la gâchette. Si la deuxième administration Trump était initialement sceptique quant à l’usage de la force militaire, elle a été enhardie par le succès présumé de l’opération Midnight Hammer [bombardement des installations nucléaires iraniennes dans la nuit du 21 au 22 juin 2025] au cours de laquelle elle s’est jointe à la guerre de 12 jours menée par Israël contre l’Iran, ainsi que par l’attaque contre le Venezuela et l’enlèvement de son président, Nicolas Maduro, et de son épouse dans leur résidence de Caracas [3 janvier 2026].

En effet, malgré tous les discours sur la «retenue» qui ont marqué la rhétorique diplomatique initiale de l’administration Trump – notamment le rejet affiché de l’«interventionnisme» par le président dans son discours de Riyad en mai 2025 – Trump pourrait être convaincu qu’une attaque réussie contre l’Iran pourrait catalyser un réaménagement total du Moyen-Orient en renversant le dernier régime idéologiquement anti-américain et principal obstacle aux projets des États-Unis dans la région.

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Néanmoins, malgré les parallèles avec les guerres menées contre l’Irak de Saddam Hussein par les présidents Bush père et fils [1990-91 et 2003], la guerre de Trump contre l’Iran ne sera pas une répétition de l’aventurisme néoconservateur. L’administration Trump a presque entièrement renoncé à prétendre «promouvoir la démocratie» et, malgré ses commentaires très médiatisés sur la «venue à la rescousse» des manifestants iraniens, elle n’a fait aucun effort réel pour justifier l’utilisation de la force militaire états-unienne par un discours sur les «droits de l’homme».

Si l’administration Trump a tiré une leçon concrète des précédentes administrations, c’est qu’il faut éviter une invasion terrestre. Cela ne signifie pas pour autant que les choses iront mieux.

L’administration Trump s’est approchée du précipice de la guerre sans même articuler la moindre vision de ce qui se passerait après.

Qui prendra le pouvoir si l’ayatollah Ali Khamenei est destitué ou si les Gardiens de la révolution sont vaincus? Qu’est-ce qui empêchera ce pays ethniquement diversifié et profondément divisé de sombrer dans une balkanisation sanglante, des règlements de comptes, voire une guerre civile, déstabilisant ainsi une région déjà instable? Que se passera-t-il si l’opération de changement de régime échoue et que les dirigeants actuels de l’Iran sortent vainqueurs et enhardis? Comme à son habitude, l’administration Trump semble agir sans véritable plan, se contentant de discours grandiloquents et d’une démonstration de force impressionnante.

À l’heure actuelle, il n’existe pratiquement aucune force, nationale ou internationale, susceptible de freiner les ambitions guerrières de Trump. Aux États-Unis, la couverture médiatique de la préparation d’une guerre potentiellement catastrophique a été très limitée. Dans la mesure où elle existe, elle est presque totalement dépourvue de discussion sur ses implications juridiques internationales et les conséquences géopolitiques liées à la décision unilatérale du président d’attaquer un autre pays qui compte environ 90 millions d’habitants. La population des Etats-Unis a été démoralisée et soumise par le chaos incessant qui règne dans le pays, ce qui laisse à Trump moins de raisons de s’inquiéter des réactions négatives en matière de politique étrangère que ses récents prédécesseurs.

Si la première guerre du Golfe a été, comme l’a soutenu le théoricien français Jean Baudrillard, la première guerre diffusée comme un spectacle télévisuel postmoderne, et si la guerre en Irak a été définie par l’acceptation complaisante des mensonges de George W. Bush par les médias [sur les «armes de destruction massive»], une guerre entre les États-Unis et l’Iran serait la première guerre du siècle de l’ère post-journalistique, dans laquelle le problème n’est pas une presse stupidement complaisante, mais l’élimination pure et simple, dans une grande partie du pays, d’une presse véritablement libre et critique, le quatrième pouvoir de la démocratie.

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À l’étranger, l’Europe est largement favorable à un changement de régime en Iran, même si certains dirigeants européens hésitent à le dire ouvertement. À l’heure où les chefs d’État européens se félicitent d’avoir pris position contre les politiques de Trump sur le Groenland et l’OTAN [entre autres à Munich en février], presque aucun d’entre eux n’a critiqué avec le même enthousiasme la marche vers la guerre en Iran.

En effet, l’Europe considère l’Iran comme faisant partie de l’axe mondial pro-Poutine, aidant la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine en lui fournissant les drones qui sont devenus la pierre angulaire de la stratégie offensive russe, et comme une menace pour l’Occident. Contrairement aux années 2000 pendant la guerre en Irak, une attaque des Etats-Unis contre l’Iran ne provoquera que relativement peu de remous dans les capitales européennes quant à la disparition de l’ordre international fondé sur des règles.

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De son côté, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’est acharné à persuader Trump de frapper l’Iran [2]. Renverser la République islamique est l’objectif de Netanyahou depuis des décennies. Il n’a jamais été aussi proche de le réaliser.

La guerre de 12 jours qui s’est déroulée en juin dernier pourrait bien s’avérer être le prélude à une initiative conjointe plus ambitieuse entre les États-Unis et Israël, une répétition générale avant le grand spectacle. La facilité avec laquelle Israël a obtenu la domination aérienne en juin dernier a dépassé les attentes de la plupart des experts israéliens en matière de défense, tandis que le faible nombre de victimes israéliennes a atténué la perception des risques qu’une nouvelle guerre avec l’Iran pourrait entraîner. Son premier pari ayant porté ses fruits, Benyamin Netanyahou est prêt à tout risquer, avec comme soutien la puissance militaire écrasante des États-Unis.

La République islamique est un gouvernement brutal responsable du meurtre de dizaines de milliers de ses propres citoyens, qu’il brutalise, emprisonne et prive de leurs droits fondamentaux [3]. Elle est le principal soutien de groupes terroristes tels que le Hezbollah et le Hamas. Elle a soutenu le régime de Bachar al-Assad en Syrie, qui a transformé ce pays en charnier, et elle soutient la Russie de Poutine dans sa guerre atroce contre l’Ukraine.

Le peuple iranien mérite d’être libre. Mais Donald Trump, pour employer un euphémisme, n’est pas le libérateur que tant de personnes attendent. Une guerre états-unienne visant à changer le régime a peu de chances d’aboutir à un avenir meilleur et plus libre. Elle risque plutôt de conduire à un avenir violent, chaotique et inhumain. (Article publié par Haaretz le 19 février 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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[1] Le Financial Times du 20 février à 18h indiquait que: «Abbas Araghchi a déclaré à MSNBC qu’il s’attendait à ce que “le projet d’accord” soit prêt à être présenté aux négociateurs américains “dans les deux ou trois prochains jours”, sous réserve de confirmation “par mes supérieurs… Je ne pense pas que cela prendra beaucoup de temps, peut-être une semaine environ, pour que nous puissions entamer des négociations sérieuses sur le texte et parvenir à une conclusion”.

»Les commentaires du ministre iranien des Affaires étrangères font suite à la déclaration de Donald Trump jeudi dernier, selon laquelle l’Iran avait “au maximum” 15 jours pour parvenir à un accord avec les États-Unis, faute de quoi “des choses graves se produiraient”. Vendredi, Donald Trump a déclaré que les options des États-Unis comprenaient des frappes limitées visant à faire pression sur le régime pour qu’il conclue un accord, par opposition à une campagne militaire plus large. “Je pense pouvoir dire que j’y réfléchis”, a déclaré le président américain lorsqu’il a été interrogé sur ces projets. Abbas Araghchi a affirmé que Washington n’avait pas demandé à Téhéran de suspendre définitivement l’enrichissement d’uranium dans le cadre d’un futur accord, ce que le président américain a demandé à plusieurs reprises. “Nous n’avons proposé aucune suspension, et les États-Unis n’ont pas demandé l’arrêt total de l’enrichissement” a-t-il déclaré.» (Réd. A l’Encontre)

[2] Amos Harel, dans Haaretz du 20 février, parmi une analyse d’ensemble, souligne le point de vue du gouvernement israélien et des médias dominants dans la mise en place d’une attaque contre l’Iran. «En Israël, les médias sont enthousiastes à l’idée de renverser le régime iranien et ignorent les implications possibles. Et la population semble déjà s’être habituée à une guerre éternelle et s’en être accommodée. La question qui fait débat est principalement de savoir quand cela se produira (et comment cela affectera les projets personnels des citoyens), et non si cela est nécessaire. […] Netanyahou semble penser que des tensions militaires prolongées avant les élections générales (prévues pour l’instant à la fin du mois d’octobre) joueront en sa faveur. Premièrement, l’état d’urgence crée toujours de l’incertitude parmi les électeurs et le sentiment (infondé) que seul Netanyahu saura comment y faire face. Deuxièmement, chaque minute où le débat public ne porte pas sur les erreurs qui ont conduit au massacre du 7 octobre est une minute gagnée pour le Premier ministre. […] Du point de vue israélien, la question clé est l’intensité de la menace iranienne sur le front intérieur. Lors de la guerre de 12 jours en juin dernier, les dégâts causés par les missiles balistiques iraniens ont augmenté dans la phase finale du conflit. Les rapports publiés ces derniers mois ont souligné la rapidité inattendue de la remise en état des chaînes de production de missiles iraniens (à la lumière de quoi, l’entourage de Netanyahou a commencé à préparer les médias à une reprise de la guerre contre l’Iran).» (Réd. A l’Encontre)

[3] «Le 17 février, le CTP-ISW (Institut for the Study of War) a recensé 12 manifestations dans sept provinces le 17 février, lors des cérémonies marquant la fin de la période de deuil de 40 jours pour les manifestants tués le 8 janvier. […] Le CTP-ISW a enregistré un cas où les forces de sécurité iraniennes ont tiré sur des participants à une commémoration qui scandaient des slogans anti-régime à Abdanan, dans la province d’Ilam. Les forces de sécurité iraniennes ont fait pression sur une famille pour qu’elle annule sa cérémonie commémorative de 40 jours à Mashhad, dans la province de Khorasan Razavi, ce qui souligne la crainte du régime que les commémorations en l’honneur des manifestants tués ne se transforment en manifestations anti-régime. Les commerçants de la province d’Ilam ont également fermé leurs magasins en solidarité avec ceux qui pleuraient la mort des manifestants. Les manifestations ont atteint leur apogée les 8 et 9 janvier. Des responsables du ministère iranien de la Santé ont précédemment déclaré au magazine TIME que les forces de sécurité auraient tué plus de 30 000 manifestants rien que les 8 et 9 janvier. Les manifestations du 17 février montrent à quel point la répression exercée par le régime sur sa population suscite un plus grand mécontentement et une plus grande colère à son égard, ce qui peut à son tour créer les conditions propices à de nouvelles activités anti-régime.» (Réd. A l’Encontre)

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