Leïla Shahid, la plus belle voix de Palestine

Leïla Shahid. (Carep)

Par Ziad Majed

Un jour Mahmoud Darwich plaisantait avec ses deux amis Elias Sanbar [Palestinien, un des fondateurs de la Revue d’études palestiniennes] et Farouk Mardam-Bey [Syrien, entre autres connu pour la direction des Editions Sindbad] en disant quil était jaloux de Leïla Shahid et quil évitait de marcher à ses côtés dans les lieux publics à Paris. Car des passants sapprochaient toujours deux pour la saluer ou se prendre en photo avec elle. Il devait alors patienter le temps quelle accueille ses admirateurs – ou qu’elle se sente obligée d’attirer leur attention sur son compagnon, le célèbre poète palestinien «en personne», celui qui méritait les salutations…

Leïla Shahid, ambassadrice de Palestine en France puis en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de lUnion européenne entre 1993 et 2015, fut sans conteste le visage palestinien le plus visible en Europe, médiatiquement et politiquement, pendant deux décennies. Née à Beyrouth en 1949 dun père originaire dAcre et dune mère de Jérusalem, elle appartenait à une famille marquée par le combat politique depuis la Déclaration Balfour de 1917, la Grande Révolte de 1936, puis le plan de partage et la Nakba de 1947-1948. Elle adhéra très jeune au Fatah.

Elle gravit les échelons de l’action politique et de lengagement culturel, notamment durant ses études à Paris, où le Mossad assassina en 1973 le représentant palestinien Mahmoud Al-Hamchari, lun des premiers à avoir élaboré un récit «diplomatique» palestinien à l’étranger. Elle rejoignit alors un groupe de Palestiniens et dArabes rassemblés autour de son successeur, Ezzedine Al Kalak [directeur du bureau d’information et de liaison de l’OLP-Organisation de libération de la Palestine à Paris], parmi lesquels Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey. Ensemble, ils tissèrent des liens étroits avec des intellectuels et écrivains français de gauche tout au long des années 1970. En août 1978, Al Kalak fut assassiné par le groupe Abou Nidal [Front du refus] – un événement dont Leïla se souvenait dans ses moindres détails, tant son attachement à Al Kalak et son influence sur sa génération furent importants.

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Au début des années 1980, tout juste mariée à l’écrivain marocain Mohamed Berrada, son compagnon de route, Leïla participa au lancement de l’édition française de la Revue détudes palestiniennes. Elle siégea au premier comité de rédaction aux côtés de Roger Nabaa, Nawaf Salam, Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey. Plus tard, Kamil Mansour [intellectuel palestinien né à Haïfa en 1945, enseignant entre autres à l’Université Birzeit, près de Ramallah] les rejoignit. De nombreux auteurs français et arabes contribuèrent à la revue, notamment Ilan Halevi – qui a contribué à tous les numéros sans exception – ainsi que Simone Bitton, puis Samir Kassir [d’un père palestinien et d’une mère syrienne, il fit une carrière de journaliste entre autres au Liban et fut assassiné dans un attentat à la voiture piégée en 2005] et dautres collaborateurs réguliers.

À l’été 1982, après les massacres de Sabra et Chatila qui suivirent linvasion israélienne du Liban, Leïla fut parmi les premiers à arriver à Beyrouth. Accompagnée de l’écrivain français Jean Genet, elle se rendit dans les camps dévastés; Genet y écrivit son célèbre texte «Quatre heures à Chatila», qui eut un retentissement considérable dans les milieux culturels français, où les positions évoluaient lentement sur la question palestinienne.

Durant cette période, Mahmoud Darwich, exilé de Beyrouth et qui partageait sa vie entre Tunis et Paris, se faisait remarquer, il comptait parmi ses plus proches amis. La cause palestinienne gagna en visibilité en France, notamment grâce à lessor des publications en français et aux traductions d’œuvres littéraires et poétiques. La couverture politique et médiatique saméliora encore avec la première Intifada [1987-1993] et la proclamation de l’État palestinien par Yasser Arafat à Alger en 1988, suivie de sa visite officielle à Paris, jusqu’à la phase des négociations de paix et à la reconnaissance de lOrganisation de Libération de la Palestine comme représentante légitime du peuple palestinien.

Leïla, ou le cauchemar médiatique des Israéliens

En 1993, malgré les accords dOslo et les profondes divergences palestiniennes à leur sujet, Leïla Shahid fut nommée ambassadrice à Paris. Elle simposa comme une porte-parole éloquente, dune intelligence vive dans ses interventions médiatiques, capable dexpliquer la réalité palestinienne et de déconstruire la propagande israélienne.

Sa présence demeura éclatante durant la seconde Intifada en 2000-2005, lorsquelle démonta les mensonges dEhud Barak et la rhétorique de ses représentants, dans un contexte marqué par lexpansion continue des colonies, le siège de Yasser Arafat à Ramallah, puis la mise en œuvre par Benyamin Netanyahou et Ariel Sharon de leur projet déclaré: anéantir toute autorité palestinienne et toute perspective d’État, jusqu’à lempoisonnement dArafat et sa mort dans un hôpital en France en 2004.

Leïla Shahid contribua alors à transformer lopinion publique française, notamment parmi toute une génération d’étudiants francophones et de résidents arabes et étrangers en France. Son éclat médiatique et diplomatique, conjugué à la présence culturelle exceptionnelle de ses proches, contraignit même Israël à remplacer à plusieurs reprises les conseillers de son ambassade, puis son ambassadeur, afin denrayer l’érosion de sa popularité dans de nombreux milieux français.

En 2006, après treize années defforts ininterrompus à Paris, elle fut nommée à Bruxelles, ambassadrice auprès de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et de lUnion européenne. Malgré sa réputation et son réseau damitiés, la tâche devint extrêmement difficile: destruction par Israël de toute perspective de paix, soutien américain constant, dégradation de la situation palestinienne interne, division sanglante entre lAutorité palestinienne à Ramallah et le Hamas à Gaza, affaiblissement institutionnel et guerres répétées contre Gaza assiégée.

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La situation se compliqua encore avec les positions hésitantes de lAutorité palestinienne face aux révolutions arabes, notamment la révolution syrienne, que Leïla, à linstar dElias Sanbar, soutenait ouvertement, refusant que la «cause palestinienne» serve de prétexte à lambiguïté.

En 2015, elle décida de prendre sa retraite diplomatique pour se consacrer à des activités culturelles, politiques et sociales, et soutenir des institutions de recherche palestiniennes, loin des protocoles officiels. Elle choisit de sinstaller dans le sud de la France, tout en partageant son temps avec Beyrouth, la ville de son enfance et de sa jeunesse qu’elle aimait, et où elle s’était fait ses amis restés jusqu’à son dernier souffle parmi les plus chers à son cœur.

Mais les échecs arabes après l’écrasement des révolutions, limpasse palestinienne, leffondrement financier du Liban en 2020, puis lannexion rampante en Cisjordanie et la guerre dévastatrice contre Gaza après le 7 octobre 2023, les images de destruction et de famine, ainsi que la montée de lextrême droite et de lislamophobie en France, latteignirent profondément. Ses univers seffondrèrent les uns après les autres. Elle se retira, se mura dans le silence – elle qui, quelques années plus tôt, «faisait vibrer le monde et occupait les esprits». Les tentatives pour la faire revenir dans lespace public à travers des interviews et des tribunes qui lui ont été proposées avec insistance restèrent vaines.

Heureusement, un film et un livre consacrés à sa mère, Sirine Husseini, et à travers elle à Jérusalem, la Palestine, Beyrouth et la France, ont récemment vu le jour, laissant aux générations futures un héritage riche et documenté.

La générosité incarnée

Aucune biographie, même détaillée, ne saurait rendre justice à Leïla Shahid. La Palestine fut le moteur de son engagement et son identité. Mais elle était aussi une femme dune générosité exceptionnelle, pleine desprit et de vivacité, vedette des réunions, des soirées et des amitiés. Cuisinière remarquable, amatrice darts plastiques et de littérature, elle était surtout dune fidélité indéfectible envers ses amis, quels que soient leurs caractères ou leurs âges.

Cette richesse relationnelle fut aussi source dangoisse, tant les pertes furent nombreuses: dIzzedine Al Kalak à Khalil Al Wazir, de Yasser Arafat à Mahmoud Darwich, de Jean Genet à Elias Khoury, sans oublier Samir Kassir et Patrice Barrat. Elle connut la douleur du deuil, tout comme elle souffrit de voir ses parents mourir loin de la Palestine.

Et voilà qu’elle a choisi ce 18 février 2026 pour partir, laissant dans le cœur de tous ceux qui lavaient connue, de près ou de loin, une trace que rien ni le temps ne sauront effacer. En laissant aussi des récits, des anecdotes, des traits desprit que nous continuerons à répéter et à chérir tant que nous vivrons. (Publié sur le site arabe Megaphone.news le 19 février 2026; traduction de l’arabe par Suzanne Az)

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«Ce qui sauve la Palestine de la tentative d’effacement, c’est notre résistance culturelle»

Ouvrage publié en 2006.

Trois jours avant le «départ» de Leïla Shahid, la presse relevait que: «Le gouvernement israélien a autorisé dimanche 15 février l’enregistrement foncier dans la zone C de la Cisjordanie, soit les deux tiers du territoire palestinien qui sont sous son seul contrôle. L’administration civile israélienne sera désormais à même de déterminer à qui appartiennent les terres, celles restées sans propriétaire revenant à l’Etat. C’est une «véritable révolution en Judée-Samarie», a commenté le ministre de la Justice, Yariv Levin, ténor du Likoud, en utilisant le nom officiel israélien de la Cisjordanie. «La terre d’Israël appartient au peuple d’Israël», a-t-il tenu à rajouter.» (Libération) En fin 2024, dans un deses ultimes entretiens qu’elle accorda au site belge Agir par la culture (28.10.2024), Leïla Shahid mettait en relief une des dimensions de la volonté d’«effacement» accru des contours territoriaux de la Palestine. (Réd. A l’Encontre)

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Aurélien Berthier: Il y a 10 ans, lors de notre dernier entretien, vous disiez de Gaza: «On veut en faire un genre d’Atlantide qu’on espère voir un jour sombrer dans la mer». Bombardée massivement depuis presque un an par l’armée israélienne, Gaza est-elle aujourd’hui en train de sombrer?

Leïla Shahid: C’était le rêve de l’ancien pre­mier ministre israé­lien Itz­hak Rabin qui espé­rait, je cite, «voir som­brer Gaza dans la Médi­ter­ra­née». Pour­quoi tant de crainte quant à ce ter­ri­toire? Parce que Gaza a tou­jours été le ber­ceau et le cœur bat­tant de la révo­lu­tion pales­ti­nienne. Elle est peu­plée prin­ci­pa­le­ment de réfu­giés issus des alen­tours, de tous ces vil­lages dyna­mi­tés par les Israé­liens en 1948 du Ghi­laf Gaza qu’on nomme aujourd’hui l’»enve­loppe de Gaza», et qui se trouvent à pré­sent en Israël. Or, ce sont pré­ci­sé­ment les réfu­giés qui mènent toutes les luttes en Pales­tine. La révo­lu­tion pales­ti­nienne n’est pas une révo­lu­tion d’intellectuels ou de la petite bour­geoi­sie. Elle émane des 700.000 per­sonnes qu’on a mises à la porte en 1948?–?530 vil­lages ont été tota­le­ment anni­hi­lés?–?et qui sont aujourd’hui six mil­lions! En Pales­tine, la révo­lu­tion est tou­jours ini­tiée depuis les camps de réfu­giés. Des réfu­giés qui pour la plu­part sont des pay­sans arra­chés à leur terre et qui conservent un atta­che­ment vis­cé­ral à celle-ci: ils résistent donc avec toutes leurs tripes. Israël a bien com­pris que c’est de Gaza la révo­lu­tion­naire, la plus mili­tante, la plus misé­rable aus­si, que pro­vien­dra l’étincelle. Et que revien­dra tou­jours la rébellion.

Faire som­brer Gaza, c’est mal­heu­reu­se­ment ce qu’ils mettent en pra­tique aujourd’hui. Tout semble indi­quer qu’ils pré­parent le retour des colo­nies et son annexion à Israël en sui­vant les direc­tives des plus ultras des sio­nistes reli­gieux supré­ma­cistes juifs qui font par­tie du gou­ver­ne­ment actuel comme Beza­lel Smo­trich ou Ita­mar Ben-Gvir. C’est comme ça qu’il faut com­prendre les expul­sions de la popu­la­tion bal­lo­tée de «zones sûres» en «zones sûres» (et pour­tant bom­bar­dées) autant que les des­truc­tions sys­té­ma­tiques d’infrastructures. Car ils détruisent tout. Hôpi­taux, écoles et cime­tières… Ils ont même arra­ché les fils élec­triques et retour­né les égouts, ce qui cause une épi­dé­mie de polio car les gens vivent lit­té­ra­le­ment dans les excré­ments. On est bien au-delà de la des­truc­tion des tun­nels et l’élimination de mili­tants du Hamas. Ils sont tout sim­ple­ment en train de se débar­ras­ser de la popu­la­tion et de réamé­na­ger l’espace en vue de l’annexer et de le rebâ­tir pour eux.

D’autant que c’est un espace stra­té­gi­que­ment impor­tant qui com­mu­nique avec l’Égypte, qui donne direc­te­ment sur la Médi­ter­ra­née, Chypre notam­ment. Ça pour­rait donc être l’occasion pour Israël d’ouvrir un port qui per­met­trait de com­mer­cer avec toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Mais aus­si de s’approprier les gise­ments sous-marins de gaz et de pétrole pré­sents dans les eaux ter­ri­to­riales palestiniennes.

On est donc loin de la guerre de «ven­geance», de la «puni­tion» que Neta­nya­hou met en avant suite au 7 octobre?–?et qui joue sur le sen­ti­ment des Israé­liens bou­le­ver­sés, à rai­son, par l’horreur et la bar­ba­rie de ces attaques -, mais plu­tôt dans le cadre d’une stra­té­gie d’extension de l’occupation et de la colo­ni­sa­tion qui pro­fite de ce sen­ti­ment de colère après le 7 octobre.

Le vrai but de cette guerre, c’est donc de faire fuir ses habitants et d’y faire revenir les colonies?

Ben-vir, Smo­trich et Neta­nya­hou, por­tés par une idéo­lo­gie supré­ma­ciste, natio­na­liste et raciste affir­mant que cette terre n’appartient qu’au peuple juif, sont per­sua­dés qu’ils vont réus­sir à mettre à la porte une grande majo­ri­té des habi­tants de Gaza et récu­pé­rer ce ter­ri­toire. Et pas que Gaza d’ailleurs. Leur obses­sion, c’est de faire par­tir le plus grand nombre de Pales­ti­niens pour que tout le pays soit uni­que­ment peu­plé par des Juifs. En 2018, le gou­ver­ne­ment israé­lien a fait voter la «loi de l’État-nation» à la Knes­set disant que le seul peuple qui a le droit à l’autodétermination en Israël, c’est le peuple juif. Il faut rap­pe­ler que 20% des citoyens israé­liens ne sont pas juifs. Quid des 2,1 mil­lions de Pales­ti­niens d’Israël qui vivent donc dans une situa­tion d’Apartheid de fait? Ils n’ont qu’à s’en aller disent-ils… Israël s’attaque aus­si aux camps de réfu­giés en Cis­jor­da­nie comme Jénine, Tul­ka­rem ou Bala­ta pour qu’ils partent.

S’ils veulent un État, disent les supré­ma­cistes israé­liens, qu’ils aillent le faire de l’autre côté du Jour­dain! Et après, ils vont recréer sur ces ter­ri­toires de nou­velles colo­nies. Car la colo­ni­sa­tion, c’est l’arme d’appropriation de la terre. Jéru­sa­lem-Est est déjà qua­si­ment entiè­re­ment colo­ni­sée par exemple. Ce qu’Ilan Pap­pé appelle «le plus grand net­toyage eth­nique du siècle» ne se limite pas au moment de la Nak­ba en 1948, il se pour­suit jusqu’à aujourd’hui.

Avant la guerre, Gaza contenait non seulement des joyaux architecturaux propres aux villes antiques, mais elle était aussi un lieu de création contemporaine palestinienne foisonnant. Pouvez-vous nous en parler?

Il faut se rendre compte que le pas­sé et le patri­moine de Gaza sont presque plus riches que celui de Jéru­sa­lem et de Cis­jor­da­nie avec des ves­tiges qui datent de l’âge de Bronze et de nom­breux sites his­to­riques musul­mans ou byzan­tins qu’avait remar­qua­ble­ment décrits Jean-Pierre Filiu dans son His­toire de Gaza. C’était une ville très sophis­ti­quée, un point focal entre l’Afrique du Nord, Istan­bul, Pétra et sur le che­min du com­merce des épices ou de vins… Tout a été bom­bar­dé: les mosaïques, les palais, les églises, les mos­quées, les sites archéo­lo­giques fouillés par l’École biblique et archéo­lo­gique fran­çaise de Jérusalem…

J’ai tel­le­ment aimé Gaza. Chaque fois que je pas­sais en Pales­tine, mon pre­mier réflexe était de m’y rendre car c’est un espace extrê­me­ment riche en culture. J’adorais sen­tir l’énergie et le bouillon­ne­ment créa­tif qui s’y pro­dui­sait. C’était un hub, un lieu très pro­duc­tif en matière non maté­rielle lit­té­raire, jour­na­lis­tique, artis­tique, musi­cale, ciné­ma­to­gra­phique… Les Fran­çais vont d’ailleurs rapi­de­ment y ouvrir un ins­ti­tut cultu­rel très actif. Évi­dem­ment, il a été bom­bar­dé par les Israé­liens [Le 3 novembre 2023 NDLR] comme tous les lieux de créa­tions ou de dif­fu­sions de culture, les uni­ver­si­tés, les bibliothèques…

La réa­li­sa­trice gazaouie Bis­an Owda, réagis­sant à la des­truc­tion de la biblio­thèque publique de Gaza le 29 novembre 2023, disait: «Main­te­nant, nous n’avons lit­té­ra­le­ment plus rien. Le futur est incon­nu, le pré­sent est détruit et le pas­sé n’est plus notre pas­sé… Les Israé­liens sont en train d’essayer de nous détruire en pro­fon­deur». Est-ce qu’il y a une volon­té de l’armée israé­lienne de détruire la Pales­tine en pro­fon­deur? De leur faire perdre toutes leurs bous­soles et de pro­pa­ger un déses­poir pro­fond au sein de la popu­la­tion en s’en pre­nant à la culture?

Il y a plus qu’une volon­té, il y a une stra­té­gie éta­blie depuis 1948. Depuis le début, le pro­jet sio­niste, c’est non seule­ment l’occupation du ter­ri­toire, le siège éco­no­mique, l’accaparement de nos res­sources natu­relles, la répres­sion contre un mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale et l’arrestation de mil­liers de per­sonnes, mais ce que le colo­ni­sa­teur veut éga­le­ment détruire, c’est le tis­su social pales­ti­nien. C’est-à-dire sa mémoire, ses outils d’expression cultu­relle, son archéo­lo­gie… Effa­cer sa culture et son his­toire. Bref, tout ce qui fait d’un peuple un peuple. Pour­quoi? Pour in fine pou­voir dire qu’il n’y a pas de peuple pales­ti­nien. Pour pou­voir réaf­fir­mer qu’Israël serait «une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Qu’il n’y a que des réfu­giés arabes ou des Bédouins qui se pro­mènent de désert en désert! Des popu­la­tions qu’on appel­le­ra bien­tôt «les com­mu­nau­tés palestiniennes».

Et pour réa­li­ser tout cela, ils doivent effec­ti­ve­ment en faire une terre sans peuple. Non seule­ment empê­cher qu’on iden­ti­fie, qu’on ait une image men­tale de l’humanité de celles et ceux qui y habitent (et regar­dez encore aujourd’hui à Gaza, il est tou­jours inter­dit aux jour­na­listes d’entrer, on ne voit pas les Pales­ti­niens dans les médias). Mais éga­le­ment effa­cer leur mémoire, inter­dire leurs expres­sions cultu­relles, en faire en quelque sorte des corps sans âmes, sans pas­sé, et donc sans avenir.

Et d’ailleurs, par­mi les innom­brables des­truc­tions, il y a eu une atten­tion par­ti­cu­lière de l’armée israé­lienne à détruire de nom­breuses archives, y com­pris les archives muni­ci­pales. C’est-à-dire qu’ils ont détruit l’ensemble des docu­ments d’état civil des 2,4 mil­lions d’habitants de Gaza: leurs noms, leurs liens fami­liaux ou conju­gaux, ceux de leurs parents, ce qu’ils pos­sèdent! C’est catas­tro­phique évi­dem­ment pour l’avenir de la popu­la­tion. On crée une situa­tion incom­men­su­rable de com­plexi­té pour les gens, ne serait-ce que pour savoir qui peut héri­ter de quoi. Il faut être le der­nier des idiots pour ne pas y voir une stra­té­gie réflé­chie pour y rendre toute vie impossible!

Pourquoi s’en prendre autant à la culture qui n’a pourtant pas de valeur sur le plan militaire?

Parce qu’ils ont com­pris que pro­duire de la culture, c’était résis­ter. Qu’on ne vivait pas seule­ment d’eau fraiche et de pain, mais aus­si d’expressions culturelles.

Notre com­bat avec les Israé­liens, c’est celui d’exister en tant que tel, en tant que peuple. Parce que sans culture, il n’y a pas d’identité, il n’y a pas d’humanité. Il nous faut donc sans cesse ame­ner notre huma­ni­té, réaf­fir­mer qu’on est comme tous les peuples du monde, qu’on a des rêves, des cau­che­mars, qu’on crée des poèmes, des romans, des films, des pein­tures… Et les Israé­liens font tout pour qu’on n’en ait pas. En détrui­sant les condi­tions objec­tives de la pro­duc­tion cultu­relle, ils tentent aus­si de détruire la culture imma­té­rielle. Ils font les deux.

La vraie nature du com­bat pales­ti­nien actuel, ce n’est donc pas un com­bat pour un dra­peau, des fron­tières, un gou­ver­ne­ment, ou plus de richesses. C’est un com­bat exis­ten­tiel pour res­ter un peuple. L’expression cultu­relle est la condi­tion sine qua non de l’existence humaine. Et ce qui nous sauve de cette ten­ta­tive d’effacement jusqu’à pré­sent, c’est notre résis­tance culturelle.

À côté du nettoyage ethnique en cours depuis 1948, il y a donc aussi une tentative de nettoyage culturel?

Exac­te­ment. Illan Pap­pé nous a mon­tré dans son livre sur le net­toyage eth­nique de la Pales­tine com­ment les Israé­liens ont fait en sorte de faire par­tir les gens. Une fois les gens par­tis, la pre­mière chose qu’Israël a fait, c’est de chan­ger les noms des villes et vil­lages qu’ils n’avaient pas pul­vé­ri­sés et qu’ils se sont appro­priés en leur don­nant des noms hébreux. Pour­quoi ce besoin d’effacer? Le pro­jet sio­niste c’est d’effacer la Pales­tine, d’effacer la culture pales­ti­nienne jusqu’aux noms des villes.

Ils ont aus­si ten­té de faire dis­pa­raitre notre langue puisque les Pales­ti­niens d’Israël, ceux qui sont res­tés après la Nak­ba, apprennent à l’école uni­que­ment en Hébreu. Et d’ailleurs, un des grands com­bats du milieu lit­té­raire pales­ti­nien, ça a été de rame­ner la langue arabe aux Pales­ti­niens d’Israël. Le poète pales­ti­nien Mah­moud Dar­wich y a contri­bué en s’exprimant en Arabe, langue qu’il a dû lui-même se réap­pro­prier et à tra­vers son immense pro­duc­tion humaine, lit­té­raire et poé­tique uni­ver­selle. C’est son ami et men­tor Émile Habi­bi, écri­vain, mais aus­si mili­tant com­mu­niste et rédac­teur en chef du jour­nal de gauche ara­bo­phone Al-Itti­hâdde (il sera aus­si élu de la Knes­set), qui avait en quelque sorte tra­cé la voie de cette résis­tance cultu­relle fon­da­men­tale cen­trée sur la réap­pro­pria­tion de sa langue. Ce com­bat cultu­rel et émi­nem­ment impor­tant pour tous les peuples dont on essaye de nier l’existence. (Extraits, l’entretien entier peut être lu sur le site Agir par la culture. Un autre entretien – portant le titre «Ce qui restera en nous de Gaza» – a été publié sur le site Medor.coop le 5.12.2024)

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