
Par Jorge Costa
Un ancien dirigeant du PS, António José Seguro, et le chef des néofascistes, André Ventura, s’affronteront au second tour (le 8 février) d’une élection présidentielle qui confirme le virage à droite du Portugal. La concentration des voix sur le PS a relégué la gauche – à gauche du PS – à des niveaux historiquement bas.
Le total des suffrages s’étant portés sur les candidatures du gouvernement de droite et des partis ultralibéraux et néofascistes dépasse la moitié des suffrages exprimés (50,82%). Malgré cela, le candidat le plus voté a été António José Seguro (31,11%, 1,755 million de voix). Seguro a dirigé le Parti socialiste entre 2011 et 2014, années durant lesquelles le PS, hors du gouvernement, a collaboré à la mise en œuvre du programme d’austérité sous la troïka (BCE, FMI, Commission européenne).
Luis Marques Mendes, soutenu par le PSD et le CDS, les partis au gouvernement, est arrivé en cinquième position (11,30%, 637’000 voix), dépassé par André Ventura, leader du parti néofasciste Chega (23,52%), et également par João Cotrim de Figueiredo, député européen ultralibéral (16%). Le soir des élections, à la surprise générale, tant à gauche qu’à droite, le candidat du PSD et le Premier ministre Luís Montenegro, tout comme l’Initiative libérale-IL [João Cotrim de Figueiredo], ont déclaré qu’ils ne donneraient aucune consigne de vote pour le second tour, prévu le 8 février.
Bien que favori dans les premiers sondages, le militaire Gouveia e Melo, ancien commandant de la marine, a terminé cinquième, avec 12,32% des voix. Le soir des élections, cet outsider sans passé politique – qui s’est fait connaître en tant que responsable du programme de distribution des vaccins contre le Covid-19 et qui se situe «ni à gauche, ni à droite» – n’a fait aucune déclaration sur le second tour.
Malgré le score élevé des candidats de la droite radicalisée, le résultat du premier tour a été accueilli avec soulagement par la gauche: les derniers sondages indiquaient un score ex aequo entre Seguro, Ventura et Cotrim. Afin d’éviter un second tour entre l’ultralibéral et le néofasciste, on a assisté à une mobilisation désespérée des voix en faveur du socialiste. C’est ainsi que les candidats des trois partis de gauche (Bloco, PCP et Livre) – qui avaient totalisé 9% aux élections législatives de mai dernier – ont obtenu 4,5% des voix. Le parti Livre (Verts européens, 4% aux élections parlementaires) a vu son candidat, Jorge Pinto, relégué à 0,68%. Le candidat du Parti communiste (3% aux élections législatives) a obtenu 1,64%. La candidate du Bloc de gauche, Catarina Martins (ancienne coordinatrice du parti et actuelle députée européenne), a mieux résisté, réussissant à maintenir les 2,06% – 176’000 voix – obtenus par le Bloco en mai.
Ce résultat est dû à la prestation exceptionnelle de Catarina Martins, qui est sortie du cycle des débats télévisés avec plus de 5% dans les sondages. Seule femme parmi onze candidats, elle a donné une voix à la question sociale et a soutenu la grève générale de décembre [voir à ce sujet les articles sur ce site en date du 15 décembre 2025 https://alencontre.org/laune/portugal-dossier-la-greve-generale-complique-les-plans-du-gouvernement.html ], se concentrant sur les thèmes du coût de la vie et de la spéculation immobilière [qui rend inaccessibles les logements, entre autres à Lisbonne, à la population portugaise ne disposant pas de revenus élevés], ainsi que sur la situation internationale, étant la seule candidate à avoir ouvertement défendu la sortie du Portugal de l’OTAN.
Les néofascistes à la tête de la droite
Quoi qu’il en soit, c’est déjà une grande victoire pour l’extrême droite: il lui a suffi de conserver le pourcentage obtenu lors des élections législatives pour se qualifier pour le second tour. Désormais, tout ce que Ventura parviendra à gagner contribuera à lui permettre de se proclamer leader du «camp non socialiste», expression couramment utilisée à la télévision pour désigner une droite qui, dans son discours et sa pratique gouvernementale, a aboli toutes les frontières avec le néofascisme. Le Premier ministre lui-même a soutenu son candidat (Mendes) en attaquant «les extrémismes», ceux de Ventura et ceux de… Seguro! Dans cette trumpisation générale du discours de la droite, l’original a toujours l’avantage sur les copies.
Tous les sondages indiquent une confortable avance d’António José Seguro sur Ventura au second tour. Le rejet du néofasciste est encore large, y compris chez de nombreux électeurs de droite. Mais il est difficile de prédire avec certitude la réaction des électeurs et électrices face à cette équidistance déclarée, jamais vue auparavant chez les partis de la «droite démocratique», tant traditionnelle qu’ultralibérale, même si plusieurs membres du gouvernement et dirigeants de l’IL se sont déjà prononcés en faveur du modéré Seguro. Ce qui est certain, c’est que lors de ce second tour, Ventura obtiendra des milliers de voix d’électeurs et électrices de droite qui feront pour la première fois l’expérience du vote néofasciste. Son objectif sera de dépasser le pourcentage obtenu par le PSD de Luís Montenegro en mai dernier (législatives) et de devenir ainsi le candidat le plus voté de la droite et un candidat incontournable au poste de Premier ministre. Le gouvernement minoritaire actuel, soutenu par Chega pour l’adoption de ses lois et par le PS pour la mise en oeuvre du budget de l’État, pourrait sortir encore plus fragilisé de cette élection présidentielle.
La gauche à son plus bas niveau historique
La réduction de la force électorale de la gauche invite les militant·e·s à réfléchir à la fragmentation de ce camp. Au cours des trois dernières années, le seul moment où la gauche a marqué le débat public pour gagner l’opinion populaire a été la grève générale de décembre dernier, convoquée conjointement par la CGTP et l’UGT contre la nouvelle législation du travail que le gouvernement veut imposer. Le succès de la grève générale a mis Ventura sur la défensive – il a cessé d’accuser la grève d’être l’œuvre de l’extrême gauche et s’est mis à proposer de dialoguer avec les grévistes pour écouter «leurs justes revendications» – et a obligé Seguro à promettre que, s’il était élu président, il opposerait son veto à la nouvelle législation du travail.
Avec ou sans crise politique à l’horizon, la gauche doit s’essayer, dans le cadre des résistances sociales, à des dialogues/débats qui lui permettront d’éviter la marginalité politique. La grève générale est un indicateur de la voie à suivre: plus de protagonisme dans les luttes et sur le terrain extra-partisan, plus d’engagement dans la solidarité contre la fascisation, plus d’espaces communs pour comprendre ensemble l’époque dans laquelle nous vivons. Telles sont les conditions essentielles pour qu’il puisse exister, lors du prochain cycle électoral, une alternative unitaire qui offre de la crédibilité plutôt que de la fragmentation. (Article en portugais reçu le 20 janvier 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Jorge Costa, membre de la direction du Bloc de gauche.

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