
Par The Intercept
«Il ne s’agit pas seulement d’affrontements entre des manifestants et l’ICE; c’est une attaque contre les droits fondamentaux que nous considérons comme acquis», déclare Jon Collins, journaliste à la Minnesota Public Radio.
Jonathan Ross, agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), a mortellement tiré sur Renee Good, une mère de trois enfants âgée de 37 ans, à Minneapolis [capitale du Minnesota] la semaine dernière, déclenchant une vague de manifestations et de sentiments anti-ICE dans tout le Minnesota et le reste des États-Unis.
Mercredi soir 14 janvier, des agents fédéraux de l’immigration ont blessé par balle un homme à Minneapolis, ajoutant à la tension dans les Twin Cities (Minneapolis et Sait Paul, région métropolitaine). Le président Donald Trump a menacé d’envoyer des troupes pour réprimer les troubles.
«Ce qui devrait être très clair pour tous les Américains aujourd’hui, c’est qu’il est impossible de mener une guerre contre l’«immigration illégale» sans mener également une guerre contre les citoyens des Etats-Unis», déclare Adam Serwer, rédacteur du mensuel The Atlantic.
Cette semaine, dans The Intercept Briefing, l’animatrice Jessica Washington examine comment le programme brutal d’expulsion des migrants mené par l’administration Trump se déroule dans le Minnesota, suscitant une réaction nationale et de nouvelles demandes d’abolition de l’ICE; l’héritage historique de l’application des lois sur l’immigration aux États-Unis et la vision raciste de l’administration visant à remodeler la société états-unienne.
Tout d’abord, Jon Collins, journaliste à la radio publique du Minnesota, fait le point sur le siège de l’administration Trump. «Le public national doit comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de troubles, ni de simples manifestations. … Il s’agit d’une invasion», déclare Jon Collins. «La justification avancée par cette administration, la façon dont elle présente ce qui se passe ici dans le Minnesota, bouleverse presque notre conception des droits constitutionnels dans ce pays. Au lieu de protéger les citoyens et citoyennes contre le gouvernement, elle plaide pour protéger les forces de l’ordre contre toute obligation de transparence et toute responsabilité envers la population.»
«La plus grande organisation terroriste à l’heure actuelle est le département de la Sécurité intérieure [dirigé par Kristi Noem]», déclare la députée Delia Ramirez (représentante démocrate de l’Illinois), qui a révélé en exclusivité à The Intercept qu’elle présentait un projet de loi visant à limiter l’usage de la force par les agents du DHS (Department of Homeland Security).
La représentante de l’Illinois a décrit ce projet de loi comme le «strict minimum» pour mettre un terme aux abus du DHS , appelant les démocrates à utiliser la procédure d’affectation des crédits (fléchage des crédits) pour «bloquer» le financement de l’agence et, à terme, la démanteler.
«Tous les démocrates et tous les républicains devraient pouvoir signer ce projet de loi», a déclaré Delia Ramirez. «Parce qu’il s’agit d’une mesure fondamentale, minimale, et ne pas la signer revient à dire que vous acceptez ce qui se passe dans les rues.»
«Ce que nous voyons aujourd’hui a une longue histoire», explique Adam Goodman, historien à l’université de l’Illinois à Chicago. Les budgets des agences fédérales chargées de l’immigration dépendent «des arrestations, des détentions et des expulsions» (voir The Intercept, 19 décembre). Selon lui, l’«objectif institutionnel» [déterminé par l’administration Trump] «va entraîner toutes sortes de problèmes, notamment un pouvoir discrétionnaire incroyable… et des abus considérables».
Adam Serwer de The Atlantic souligne que «la violence dont font preuve les agents fédéraux [de l’ICE] visant des observateurs [des violences de l’ICE comme Renee Good], des militant·e·s – et pas seulement des immigrant·e·s – reflète une vision idéologique du monde. Selon cette vision, ceux d’entre nous qui ne sont pas d’accord avec Donald Trump ne sont pas de «vrais Américains» et n’ont pas droit aux droits qui nous sont accordés par la Constitution, que nous ayons ou non la citoyenneté des Etats-Unis.» Adam Serwer ajoute: «La vérité, c’est qu’une démocratie ne peut exister lorsqu’elle dispose d’une agence fédérale armée et en uniforme qui estime que son travail consiste à brutaliser 50% du pays.» (Article publié par The Intercept le 16 janvier 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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«Abolir l’ICE» est plus populaire que jamais. Comment les démocrates vont-ils laisser passer cette occasion cette fois-ci?
Par Mychal Denzel Smith
Il n’est pas exagéré de dire que la ville de Minneapolis est sous occupation fédérale [militarisée]. Depuis début janvier, lorsque l’administration Trump a envoyé 2000 agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans une croisade raciste contre la population somalienne de la ville, les habitants de Minneapolis sont assiégés.
Des personnes ont été malmenées, des enfants ont été gazés et, bien sûr, il y a eu le meurtre odieux de Renee Good par l’agent de l’ICE Jonathan Ross, filmé en vidéo.
Il était donc tout à fait prévisible, alors que de plus en plus de citoyens et citoyennes ont été témoins des méthodes violentes et illégales de l’ICE, que des appels à «abolir l’ICE» se multiplient à travers le pays – une revendication militante très controversée qui avait gagné en popularité pendant le premier mandat de Trump.
Il était également tout à fait prévisible que les démocrates traditionnels tentent de se distancier de cette idée.
Après la mort de Renee Good, le maire de Minneapolis, Jacob Frey [démocrate, élu en novembre 2017, en fonction depuis janvier 2018], a fait sensation en déclarant à l’ICE: «Foutez le camp de Minneapolis», mais il a adouci son ton lors d’une intervention sur Fox News: «Je ne soutiens pas l’abolition de l’ICE.»
Le sénateur Chris Murphy, démocrate du Connecticut, principal démocrate de la sous-commission des crédits, qui supervise le budget du département de la Sécurité intérieure, a déclaré aux manifestant·e·s devant un bureau de l’ICE à Washington que leur objectif devrait être de «faire en sorte que l’ICE respecte la loi». Le représentant Darren Soto, démocrate de Floride, a rejeté l’idée que le caucus [fraction parlementaire] hispanique du Congrès s’efforce de mettre fin à l’ICE.
Rares sont les personnalités influentes du Parti démocrate qui sont prêtes à se ranger du côté des progressistes comme la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, démocrate de New York, qui a fermement maintenu son soutien à la suppression de l’ICE.
Réformateurs progressistes
Alors, s’ils ne suppriment pas l’ICE, que font les membres de l’establishment démocrate? Selon Politico, les principaux démocrates à Washington «travaillent d’arrache-pied pour financer l’agence, mais à certaines conditions».
Ces conditions sont des réformes, le genre de réformes progressistes qui ont échoué à maintes reprises face à l’extrême droite.
Certaines des modifications sont purement cosmétiques. Parmi les quelques mesures plus substantielles, Chris Murphy souhaite interdire aux agents de l’ICE de porter des masques. D’autres propositions sont plus concrètes. La députée Delia Ramirez, selon The Intercept, dit qu’elle présentera un projet de loi visant à limiter l’usage de la force meurtrière par l’ICE et d’autres agences du DHS.
Si les démocrates ont certainement montré plus de fermeté en réagissant à l’occupation de Minneapolis par l’ICE qu’ils ne l’ont fait pendant le reste du second mandat de Trump, leur approche réformiste montre également à quel point ils restent en décalage avec un large secteur de la population américaine, qui se distancie rapidement de l’ICE.
Changement dans l’opinion publique
Pour la première fois, selon un récent sondage réalisé par The Economist/YouGov, les partisans de l’abolition de l’ICE sont plus nombreux (46%) que ceux qui s’y opposent (43%).
Ces chiffres doivent être pris avec précaution: le sondage a été réalisé dans les jours qui ont suivi le meurtre de Renee Good [le 7 janvier dans la matinée], marqués par une forte charge émotionnelle. Néanmoins, 46% est un chiffre élevé, proche de la majorité. C’est un niveau d’approbation plus élevé que lorsque le premier slogan a fait son apparition en 2019, où le soutien à l’abolition de l’ICE était de 32%.
Et l’auto-identification idéologique des personnes interrogées dans ce sondage révèle quelque chose de potentiellement surprenant. Il ne s’agissait pas seulement d’un sondage auprès de personnes de gauche: en effet, alors que 29% des personnes interrogées se disaient libérales [au sens de gauche aux Etats-Unis], 33% s’identifiaient comme conservatrices et 29% comme modérées.
Cela signifie qu’une partie de près de la moitié des personnes interrogées qui soutiennent l’abolition de l’ICE proviennent des deux dernières catégories. Bien que relativement faible, ce chiffre suggère que l’abolition de l’ICE est en passe de devenir une position modérée.
De plus, le changement récent a été spectaculaire: en juillet dernier, dans un sondage réalisé par le même institut, seulement 27% des personnes interrogées soutenaient l’abolition de l’ICE.
Un changement majeur est en cours. Et les démocrates, comme d’habitude, évoluent plus lentement que les personnes qu’ils sont censés représenter.
Comment gagner?
Malgré ces chiffres, les démocrates traditionnels semblent déterminés à se protéger, à essayer de trouver un compromis et un terrain d’entente avec des positions profondément impopulaires.
S’ils le font, non seulement ils renoncent à leur devoir moral de lutter contre l’autoritarisme et de défendre les promesses démocratiques de la Constitution, mais ils laissent également passer une nouvelle occasion de se démarquer politiquement.
C’est la même erreur qu’ils ont commise à maintes reprises, ce qui leur a coûté à chaque fois des voix dans les urnes. Le véritable problème avec Kamala Harris, que peu de démocrates sont prêts à reconnaître, est que son programme avait peu de choses pour la distinguer de démocrates comme Hillary Clinton, dont la campagne a échoué, et comme Joe Biden, qui était profondément impopulaire et sur le point d’essuyer un échec cuisant. Comme l’a montré Zohran Mamdani, se démarquer en faisant preuve d’audace peut, en fait, être un moyen de reconquérir le pouvoir.
Bien sûr, cela ne se fera pas du jour au lendemain. Personne ne doit s’attendre à ce que le représentant Hakeem Jeffries, démocrate de New York, modéré anti-gauche accompli, se prononce en faveur de l’abolition de l’ICE.
Mais pour le bien de leur carrière politique – et surtout, pour le bien-être réel des personnes qui vivent sous occupation fédérale dans diverses villes du pays –, les démocrates auraient tout intérêt à se rapprocher de la lutte visant à supprimer le financement de l’ICE, puis à démanteler l’agence.
Il s’agit peut-être tout simplement d’une position modérée. (Article publié par The Intercept le 18 janvier 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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